✏️ Article — Au cœur de toute chose
Nous parlons du réel comme s’il s’agissait d’une chose.
Mais à mesure que nous pensons, parlons, expliquons, quelque chose résiste toujours à ce que nous disons.
Les mots organisent l’expérience, la rendent partageable, intelligible.
Et pourtant ils ne l’épuisent jamais.
Il reste toujours une part qui ne se laisse pas entièrement réduire à la parole.
C’est cela que nous appelons le réel.
Mais cette difficulté contient déjà une étrange contradiction.
Car ce qui échappe à la médiation est aussitôt nommé comme ce qui échappe à la médiation.
Et ce nom est déjà une médiation.
Ainsi le réel apparaît toujours dans un mouvement particulier :
ce que nous cherchons à atteindre se dérobe au moment même où nous le nommons.
Ce qui se rate alors n’est pas une chose.
C’est plutôt comme un cœur vivant.
Nous pouvons tourner autour de lui, l’approcher par des concepts, le désigner par des mots.
Mais dès que nous croyons l’atteindre, il faut ajouter encore un mot — et déjà le cœur s’est déplacé.
Le cœur ne peut pas être saisi.
Il ne peut que se vivre.
Dans plusieurs traditions spirituelles et philosophiques, ce cœur vivant porte un nom :
on l’appelle le Soi.
Le Soi est plein de tout et de lui-même.
C’est pourquoi il apparaît comme le tout.
Le réel, au contraire, est vide de tout et de lui-même.
Il est vide parce qu’il ne contient jamais ce qu’il désigne, et parce qu’il est lui-même un concept.
Et pourtant ce vide n’est pas rien.
Car c’est dans cet espace que peut apparaître la relation subjective.
Entre le Soi et le réel se tient la subjectivité.
C’est l’homme qui tient les deux.
Le Soi est plein de l’homme.
Et l’homme est plein du réel.
Ainsi le réel n’est jamais une chose en soi.
Il existe toujours pour quelqu’un.
Il est relation.
Le réel est peut-être cette illusion nécessaire — cette illusion bénie — par laquelle nous pouvons reconnaître le monde et nous reconnaître nous-mêmes.
Le réel est une relation.
Le tout n’est jamais deux,
sauf en l’homme
et le temps de sa vie.
Et il peut le savoir.


