✏️ Article — « J’ai pardonné »
Pardon ?!
Il existe des phrases qui circulent dans certains milieux comme des signes de santé. « J’ai pardonné » en fait partie. On la prononce avec une certaine gravité, parfois avec fierté. Elle signale un travail accompli, une étape franchie, une liberté retrouvée. Ceux qui la disent ne mentent généralement pas. Ils ont fait quelque chose de réel. Ils ont cherché à se libérer d’un poids. C’est légitime. C’est même courageux.
Mais la question mérite d’être posée : pardonner à qui ? Et pardonner quoi ?
Car le pardon suppose au moins deux personnes. Celui qui l’accorde et celui qui le reçoit. Or dans les situations les plus graves — celles qui ont laissé une empreinte durable, celles qui ont coûté quelque chose d’essentiel — il arrive que celui à qui l’on croit pardonner n’ait rien demandé. Qu’il n’ait rien reconnu. Qu’il n’ait même pas conscience d’avoir causé ce qu’il a causé. Ou pire : qu’il ait trouvé dans notre souffrance une forme de satisfaction.
Dans ces situations, à qui s’adresse le pardon ?
Il s’adresse à une image. À une figure intérieure construite pour rendre la chose possible. On pardonne non pas à celui qui a existé, mais à celui qu’on aurait voulu qu’il soit — un être capable de faute, donc capable de remords, donc digne d’absolution.
Or certains de ceux qui nous ont blessés ne sont pas des sujets moraux.
Lorsque la souffrance de l’autre a constitué un plaisir — et il faut avoir le courage de le dire — on n’est plus dans le registre de la faute humaine. On est dans quelque chose de plus proche de la prédation. L’autre n’a pas oublié ses valeurs. Il n’a pas fauté au sens moral du terme. Il a simplement fonctionné selon une logique qui n’incluait pas notre humanité. Appeler cela une faute, c’est lui restituer une dignité morale qu’il n’a pas exercée. C’est le réintégrer dans le monde des humains qui faillissent, alors qu’il a fonctionné autrement — parce que quelque chose de l’humain lui faisait défaut.
Pardonner à cela, c’est pardonner à quelque chose qui n’a jamais demandé pardon parce qu’il n’en avait pas la structure.
Et pourtant on s’y efforce.
Pourquoi ?
Parce qu’on nous dit que le pardon nous libère. Qu’il rompt le lien. Qu’il permet de ne plus être tenu par ce qui a eu lieu. L’argument est séduisant. Il a même une part de vérité — dans certaines situations, avec certaines personnes, il peut opérer quelque chose de réel.
Mais observons ce qui se passe réellement dans les autres cas.
On pardonne. On se sent allégé un temps. Puis quelque chose revient — une image, une révolte, une douleur qu’on croyait déposée. On pardonne à nouveau. Et encore. Le pardon se répète, se renouvelle, se pratique comme une discipline.
La nécessité de répéter le pardon est la preuve qu’il n’a pas eu lieu.
On n’a pas pardonné. On a différé. On a recouvert. On a tenté de rendre la chose supportable en se racontant qu’elle était close.
Mais elle ne l’est pas. Elle ne le sera peut-être jamais entièrement. Et ce n’est pas un échec.
Il y a quelque chose de plus grave encore dans cette injonction au pardon.
Elle demande à celui qui a tout payé de faire le dernier travail. Celui qui a subi l’injustice doit en plus alléger la faute de l’autre. Celui qui a perdu quelque chose d’irremplaçable — son innocence, sa confiance, une certaine idée de lui-même — doit en plus absoudre celui qui le lui a pris. Et il doit le faire non pas parce que l’autre le mérite, non pas parce que l’autre a reconnu quoi que ce soit, mais pour se soulager lui-même.
Autrement dit : pour ne plus souffrir, il faudrait faire comme si l’injustice n’avait pas eu lieu. Ou comme si elle avait été compensée. Ou comme si celui qui l’a commise était suffisamment humain pour mériter notre grâce.
Mais l’injustice a eu lieu.
Et certains ne méritent pas notre grâce — parce que pour la leur accorder, il faut les quitter. Quitter ce qu’ils sont réellement pour les réinventer. Se fabriquer un coupable repentant là où il n’y a eu parfois qu’un prédateur satisfait. Il n’y a qu’à cette condition qu’on peut pardonner à celui qui n’a rien demandé et qui a joui de son forfait.
C’est ainsi qu’on se crée une religion.
Et que l’on nie le réel.
Alors que reste-t-il ?
Ne pas pardonner n’est pas rester prisonnier. Ce n’est pas rester en lien avec l’autre. C’est tout le contraire.
C’est rester en lien avec soi-même.
C’est ne pas lâcher la main de celui qu’on était avant. C’est lui dire : je sais ce qui t’a été pris. Je sais le prix que tu as payé. Je ne vais pas te demander de faire comme si ça n’avait pas eu lieu, ni comme si celui qui l’a fait méritait ton absolution.
Ce lien-là n’est pas une prison. C’est une fidélité.
Consoler celui qu’on était. Le reconnaître. Lui accorder le droit d’avoir souffert d’une chose injuste, sans avoir à transformer cette injustice en occasion de grandir, en leçon de vie, en chemin vers la paix intérieure.
On a le droit de ne pas pardonner.
On a le droit de rester celui qui a payé le prix — sans devoir en plus gracier celui qui l’a exigé.
Ce n’est pas de la haine.
C’est de la dignité. Dans ce monde-ci. Car c’est dans celui-ci que nous avons été faits proie.

