✏️ Article — Le jour où la Corse est devenue une île
Cela peut sembler étrange, mais lorsqu’on est né sur une île, elle n’est pas d’abord une île : elle est chez soi.
Une île n’est une île que pour celui qui la regarde depuis ailleurs. Quand on y vit, c’est le continent que l’on regarde. Le centre est là où l’on est.
Ce qui est étonnant, c’est que ce centre ne se déplace pas avec le corps. On peut quitter une île, traverser la mer, vivre pendant des années sur le continent, et continuer à habiter intérieurement le même lieu. On rejoint le continent comme un insulaire rejoint le continent. On n’a pas changé de centre.
Je crois que c’est ce qui m’est arrivé.
Ces derniers jours, pour la première fois, j’ai pu dire à ma mère : « Je suis parti. Je ne reviendrai plus. » En prononçant ces mots, j’ai compris que ce n’était pas seulement un départ géographique. C’était le moment où le centre ancien cessait d’être le mien.
Je me suis alors souvenu d’un travail thérapeutique réalisé peu après mon arrivée sur le continent. Je souffrais de problèmes de transit. J’avais été frappé par ce mot : transit. Il désignait à la fois le corps et le passage. J’avais écrit : « Je suis bien arrivé », glissé ce message dans une bouteille et jeté celle-ci à la mer.
Aujourd’hui, je crois que cette bouteille disait vrai dans son intention, mais faux dans son constat. On ne peut pas être arrivé tant que l’on n’est pas réellement parti.
Il m’a fallu dix-sept ans pour partir.
Ce matin, j’ai soudain vu la France autrement. Pour la première fois, la Corse était devenue une île. Non parce qu’elle avait changé, mais parce que mon centre avait changé. J’étais enfin sur le continent, non seulement par le corps, mais par la manière d’habiter le monde.
Et pourtant, cette découverte conduit plus loin encore. Si le centre peut quitter une île, c’est qu’il n’appartenait déjà pas à cette île. Le véritable centre n’est ni la Corse ni le continent. Il est celui qui habite les lieux.
Alors partir ne consiste peut-être pas à remplacer un centre par un autre. C’est découvrir que le seul lieu d’arrivée comme de départ est ce corps qui traverse le monde avec nous. Le seul lieu véritablement habité. Le seul centre.

