✏️ Article — Le porno
Ou la fabrique d’une place
On définit généralement la pornographie par ce qu’elle donne à voir. Elle se définit d’abord par la place qu’elle aménage.
Tout y est ordonné à une place. Non celle d’un personnage, mais celle d’un regard. La caméra ne participe pas à la scène ; elle en dessine le point d’occupation. Elle prépare, au cœur même de l’image, une place vide dont chacun pourra ensuite se saisir.
Le premier postulat du porno est peut-être là : puisque nous avons des yeux, nous accepterons de devenir ce regard.
Pourtant, celui qui regarde n’est pas un regard. C’est un être tout entier. C’est une existence incarnée, traversée par une histoire, des failles, le désir de l’autre et la possibilité d’une rencontre. Le dispositif lui demande pourtant de suspendre tout cela pour n’occuper qu’une seule place : celle du regard. La pornographie ne morcelle pas seulement les corps qu’elle montre ; elle opère une fragmentation symétrique chez celui qui regarde.
Cette place est profondément consolante.
Non qu’elle résolve l’absence, mais parce qu’elle dispense d’avoir à la formuler. Le sujet n’a plus à nommer ce qui lui manque, ni à en soutenir l’épreuve. Mais cette place rencontre aussi une autre réalité : celle d’un corps tendu vers sa propre décharge. Le dispositif a déjà intégré le vide. Il ne le remplace pas. L’activité masturbatoire, qui accompagne souvent le visionnage, ne se réduit pas à un simple accompagnement des images ; elle apporte une satisfaction corporelle réelle. C’est cette décharge qui donne au dispositif une efficacité vécue. La bordure du vide peut alors être prise pour son remplacement.
Car la pornographie ne fonctionne pas seule. C’est l’activité masturbatoire qui signe l’adhésion du sujet au dispositif. Le désir de l’autre et la tension du corps s’y rejoignent. En apportant un plaisir physique réel, l’être de chair et de sang vient s’ajouter à ce qu’il regarde. Il n’invente pas une fausse présence ; il enrichit l’expérience. Il donne du corps à la scène, non parce qu’il ferait disparaître le manque, mais parce que la réalité de cette décharge dispense, pour un temps, d’avoir à l’affronter.
Le porno ne répond pas au manque de porno.
Il vient prendre place là où la rencontre fait défaut.
Ce qui manque n’est pas la certitude d’atteindre enfin l’autre. Personne ne peut promettre cela. Lacan écrivait qu’« il n’y a pas de rapport sexuel ». Cette formule ne signifie pas que rien ne se passe entre deux êtres. Elle signifie qu’aucune relation n’abolit jamais la séparation des sujets.
Mais deux existences peuvent néanmoins traverser un même événement. Deux corps peuvent s’exposer l’un à l’autre. Deux désirs peuvent accepter de courir le risque d’une rencontre, sans jamais cesser d’être deux.
C’est cette proximité qui manque.
Le porno ne la reproduit pas.
Il prépare une autre place.
Cette place prend aujourd’hui une importance particulière. Beaucoup décrivent une époque où entrer en relation est devenu plus difficile. Pour certains, la pornographie n’accompagne plus une vie sexuelle ; elle devient une manière d’habiter son absence. Elle ne remplace pas la rencontre. Elle suspend, pour un temps, le manque de cette rencontre.
La caméra ne donne pas l’illusion que les acteurs sont présents. Elle aménage une place depuis laquelle le spectateur peut éprouver le sentiment d’être présent à ce qui se déroule.
Mais cette présence est une place, non une relation.
Les acteurs ont eu des rapports sexuels devant une caméra, à un autre moment. Celui qui regarde arrive après. Rien de ce qu’il éprouve ne les atteint. Rien de ce qu’ils ont vécu ne lui répond.
Et pourtant, quelque chose s’ouvre.
Mais rien ne s’est ouvert entre lui et eux.
Rien ne s’est ouvert dans le monde.
Tout est resté fermé.
La seule ouverture est celle que le dispositif produit en celui qui regarde.
Les salons consacrés au porno semblent pourtant contredire cette analyse. Les acteurs y sont présents. On peut leur parler, leur faire la bise, prendre une photographie avec eux. Après une expérience qui s’est déroulée dans la solitude du regard, la rencontre paraît enfin avoir lieu.
Pourtant, les places n’ont pas changé. Elles se sont seulement étoffées.
Face à l’actrice, le fan ajoute une voix au regard qu’il occupait devant l’écran. Il peut enfin lui dire son admiration, raconter ce que son image a produit sur lui, adresser les mots qui, jusque-là, demeuraient enfermés dans son expérience solitaire.
De son côté, elle entoure son sexe d’un corps. Elle y ajoute un visage, une voix, un sourire, une manière d’être présente. Mais cette présence demeure celle de l’actrice pornographique. Ce qui apparaît n’efface pas le rôle ; il lui donne simplement davantage de chair.
Le salon n’abolit pas les places.
Il les étoffe.
La rencontre paraît plus riche. Elle n’est pas d’une autre nature. Chacun continue d’habiter la place que le dispositif avait préparée.
C’est peut-être cela, le véritable phénomène pornographique.
Non pas montrer des corps.
Mais préparer une place.
Une place qui dispense, pour un temps, du manque de la rencontre.
Pour certains, la pornographie n’est même plus le souvenir d’une rencontre possible.
Elle devient le premier, parfois le seul, contact avec la sexualité de l’autre.
Pourtant, ce contact ne rencontre jamais l’autre.
Il ne rencontre que ce qui s’ouvre dans celui qui regarde.
Et si Lacan avait raison de dire qu’il n’y a pas de rapport sexuel, alors la pornographie est peut-être ce qui s’en éloigne le plus.

