Fiche pratique de lecture
Question abordée : Quelle est la nature véritable du dispositif pornographique lorsqu’on cesse de le réduire à ce qu’il montre pour examiner la place qu’il assigne au spectateur ?
Ce que le texte éclaire : La pornographie n’est pas d’abord un étalage de corps, mais l’aménagement d’une place vide conçue pour un regard pur. Ce dispositif exige du spectateur qu’il suspende son histoire, ses failles et son désir pour se réduire à ce regard morcelé. L’activité masturbatoire scelle l’adhésion au système : la décharge corporelle bien réelle donne une consistance vécue au dispositif, permettant à la bordure du vide d’être confondue avec son comblement.
Ce que le texte déplace : Il montre que la pornographie ne répond pas à un manque de porno, mais vient occuper l’espace laissé vacant par l’absence de rencontre. Même prolongé dans les salons spécialisés où le spectateur croit enfin toucher l’altérité réelle de l’acteur, le dispositif demeure hermétique : les rôles s’enrichissent d’une voix ou d’un visage sans jamais dissoudre l’assignation. L’ouverture produite n’a lieu que chez celui qui regarde, maintenant l’autre dans une séparation absolue.
Échos et lectures proches : Cette analyse prolonge la célèbre formule de Jacques Lacan dans le Séminaire XX (Encore) selon laquelle « il n’y a pas de rapport sexuel », en montrant comment la pornographie tente d’en esquiver l’épreuve, tout en dialoguant avec les réflexions de Jean Baudrillard dans De la séduction sur l’obscénité comme transparence totale qui détruit le secret et le risque de la relation.
On définit généralement la pornographie par ce qu’elle donne à voir. Elle se définit d’abord par la place qu’elle aménage.
Tout y est ordonné à une place. Non celle d’un personnage, mais celle d’un regard. La caméra ne participe pas à la scène ; elle en dessine le point d’occupation. Elle prépare, au cœur même de l’image, une place vide dont chacun pourra ensuite se saisir.
Le premier postulat du porno est peut-être là : puisque nous avons des yeux, nous accepterons de devenir ce regard.
Pourtant, celui qui regarde n’est pas un regard. C’est un être tout entier. C’est une existence incarnée, traversée par une histoire, des failles, le désir de l’autre et la possibilité d’une rencontre. Le dispositif lui demande pourtant de suspendre tout cela pour n’occuper qu’une seule place : celle du regard. La pornographie ne morcelle pas seulement les corps qu’elle montre ; elle opère une fragmentation symétrique chez celui qui regarde.
Cette place est profondément consolante.
Non qu’elle résolve l’absence, mais parce qu’elle dispense d’avoir à la formuler. Le sujet n’a plus à nommer ce qui lui manque, ni à en soutenir l’épreuve. Mais cette place rencontre aussi une autre réalité : celle d’un corps tendu vers sa propre décharge. Le dispositif a déjà intégré le vide. Il ne le remplace pas. L’activité masturbatoire, qui accompagne souvent le visionnage, ne se réduit pas à un simple accompagnement des images ; elle apporte une satisfaction corporelle réelle. C’est cette décharge qui donne au dispositif une efficacité vécue. La bordure du vide peut alors être prise pour son remplacement.
Car la pornographie ne fonctionne pas seule. C’est l’activité masturbatoire qui signe l’adhésion du sujet au dispositif. Le désir de l’autre et la tension du corps s’y rejoignent. En apportant un plaisir physique réel, l’être de chair et de sang vient s’ajouter à ce qu’il regarde. Il n’invente pas une fausse présence ; il enrichit l’expérience. Il donne du corps à la scène. La décharge est réelle. C’est cette réalité qui donne au dispositif son efficacité vécue.
Le porno ne répond pas au manque de porno.
Il vient prendre place là où la rencontre fait défaut.
Ce qui manque n’est pas la certitude d’atteindre enfin l’autre. Personne ne peut promettre cela. Lacan écrivait qu’« il n’y a pas de rapport sexuel ». Cette formule ne signifie pas que rien ne se passe entre deux êtres. Elle signifie qu’aucune relation n’abolit jamais la séparation des sujets.
Mais deux existences peuvent néanmoins traverser un même événement. Deux corps peuvent s’exposer l’un à l’autre. Deux désirs peuvent accepter de courir le risque d’une rencontre, sans jamais cesser d’être deux.
C’est cette proximité qui manque.
Le porno ne la reproduit pas.
Il prépare une autre place.
Cette place prend aujourd’hui une importance particulière. Beaucoup décrivent une époque où entrer en relation est devenu plus difficile. Pour certains, la pornographie n’accompagne plus une vie sexuelle ; elle devient une manière d’habiter son absence. Elle ne remplace pas la rencontre. Elle suspend, pour un temps, le manque de cette rencontre.
La caméra ne donne pas l’illusion que les acteurs sont présents. Elle aménage une place depuis laquelle le spectateur peut éprouver le sentiment d’être présent à ce qui se déroule.
Mais cette présence est une place, non une relation.
Les acteurs ont eu des rapports sexuels devant une caméra, à un autre moment. Celui qui regarde arrive après. Rien de ce qu’il éprouve ne les atteint. Rien de ce qu’ils ont vécu ne lui répond.
Et pourtant, quelque chose s’ouvre.
Mais rien ne s’est ouvert entre lui et eux.
Rien ne s’est ouvert dans le monde.
Tout est resté fermé.
La seule ouverture est celle que le dispositif produit en celui qui regarde.
Les salons consacrés au porno prolongent cette logique. Ils donnent au spectateur le sentiment que le dispositif va enfin déboucher sur ce qui lui manquait depuis le début : une rencontre véritable. Après la distance de l’écran, les acteurs sont là. On peut leur parler, leur faire la bise, prendre une photographie avec eux. Tout semble annoncer une sortie du dispositif, comme si celui-ci conduisait jusqu’à l’autre.
Pourtant, personne n’a quitté sa place.
Face à l’actrice, le fan ajoute une voix au regard qu’il occupait devant l’écran. Il peut enfin lui dire son admiration, raconter ce que son image a produit sur lui, adresser les mots qui, jusque-là, demeuraient enfermés dans son expérience solitaire.
De son côté, elle entoure son sexe d’un corps. Elle y ajoute un visage, une voix, un sourire, une manière d’être présente. Mais cette présence demeure celle de l’actrice pornographique. Ce qui apparaît n’efface pas le rôle ; il lui donne simplement davantage de chair.
Le salon donne le sentiment que le virtuel est devenu réel.
Qu’une rencontre véritable est en train d’avoir lieu.
Comme si l’industrie conduisait le spectateur jusqu’à ce qu’elle semblait lui promettre depuis le début.
Mais cette promesse appartient encore au dispositif.
Les places n’ont pas changé.
Elles se sont seulement enrichies.
Le salon ne fait pas sortir de la place.
Il donne l’impression qu’on en est sorti.
C’est peut-être cela, le véritable phénomène pornographique.
Non pas montrer des corps.
Mais préparer une place.
Une place qui dispense, pour un temps, du manque de la rencontre.
Pour certains, la pornographie n’est même plus le souvenir d’une rencontre possible.
Elle devient le premier, parfois le seul, contact avec la sexualité de l’autre.
Pourtant, l’autre n’est jamais rencontré.
Il ne s’ouvre quelque chose que chez celui qui regarde.
Et si Lacan avait raison de dire qu’il n’y a pas de rapport sexuel, alors la pornographie est peut-être ce qui s’en éloigne le plus.


