✏️ Article — Le réel, toujours déplacé
Dans l’essai précédent, La place déplacée, j’avais d’abord envisagé d’évoquer le « réel » de la société que les immigrés ne rencontreraient pas complètement.
Mais en travaillant le texte, cette formulation m’est apparue problématique. Elle utilisait le mot « réel » dans son sens courant, alors que, dans le corpus conceptuel que j’emploie ailleurs, le réel ne peut pas être compris de cette manière.
Cette hésitation a fait apparaître une question plus simple.
Peut-on reprocher à quelqu’un de ne pas rencontrer le réel d’une société ?
L’expression peut sembler naturelle. Elle apparaît dans des contextes très différents : dans l’analyse politique, dans les sciences sociales, parfois même dans les conversations ordinaires. Elle suggère qu’au-delà des discours ou des représentations, il existerait une réalité sociale plus fondamentale que l’on pourrait atteindre ou manquer.
Pourtant, si l’on examine cette formule d’un point de vue ontologique, elle devient difficile à soutenir.
On ne rencontre jamais une société. On rencontre des personnes, des institutions, des situations, des règles implicites. On rencontre un voisin, un collègue, une administration. Mais la société comme totalité n’est jamais donnée dans l’expérience. Elle est toujours une construction, une mise en forme de ce que l’on a vécu et reconnu.
Dire que quelqu’un ne rencontre pas le réel d’une société devient alors problématique. On peut rencontrer des difficultés à habiter un monde social, à en reconnaître les codes ou à s’y orienter. Mais parler du réel d’une société donne l’impression qu’il existerait quelque chose de stable et vérifiable que l’on pourrait atteindre ou manquer.
Or le réel ne se vérifie jamais.
On peut parler du réel, on peut même en déduire l’existence, mais on ne peut pas le vérifier comme on vérifie un objet. Le réel apparaît toujours dans une expérience subjective. Il est lié à ce qui, dans cette expérience, n’est pas encore reconnu, médiatisé ou symbolisé.
Autrement dit, le réel ne se présente jamais comme une chose indépendante que l’on pourrait constater directement. Il apparaît toujours à la limite de ce qu’un sujet peut reconnaître dans ce qu’il vit. Il désigne ce qui, dans ce qui est là, échappe encore à cette reconnaissance.
C’est pour cette raison que le réel se déplace. Lorsque ce qui était obscur devient reconnu ou nommé, il cesse d’être du réel. Une autre zone apparaît alors, qui n’est pas encore médiatisée. Le réel n’est donc pas un fond stable — c’est une limite mobile, toujours en avant de ce que le sujet peut reconnaître.
La capacité d’un sujet à reconnaître ce qu’il vit dépend aussi du registre symbolique dans lequel il s’est formé. Lorsque ce registre change — par exemple dans une situation de migration — les médiations qui permettaient de comprendre le monde peuvent devenir moins immédiatement opérantes.
Mais cette limite ne tient pas seulement aux cadres symboliques disponibles. Elle tient aussi aux capacités propres du sujet. Tout n’est pas toujours immédiatement médiatisable. Certaines expériences peuvent rester longtemps en deçà de ce qui peut être reconnu ou nommé.
Ce qui ne fait pas réel pour l’un peut apparaître tout à fait intelligible pour un autre. Il n’existe donc pas un réel en soi auquel chacun accéderait de la même manière, mais des limites de reconnaissance qui dépendent d’une subjectivité et de son histoire.
Dans certains cas, ce n’est pas l’absence de cadre symbolique qui fait obstacle, mais l’intensité même de ce qui est vécu. Si l’expérience migratoire a été vécue comme une violence — au sens d’un départ non choisi, d’un arrachement ou d’un déracinement — la médiation entre la subjectivité et le monde dans lequel elle se trouve peut s’en trouver durablement troublée. La relation au pays d’accueil ne se constitue alors pas seulement dans l’apprentissage de nouveaux codes, mais aussi dans un travail plus difficile de symbolisation de ce qui a été vécu.
Le réel apparaît alors précisément à cet endroit : là où quelque chose est vécu sans pouvoir encore être pleinement reconnu.
On pourrait être tenté de rapprocher le réel de ce que l’on appelle le Soi. Mais la comparaison s’arrête vite.
Le réel est toujours vécu depuis une subjectivité. Il apparaît dans la limite de ce qu’un sujet peut reconnaître dans ce qu’il vit. En ce sens, il reste solidaire de la structure même du sujet : il n’existe que parce qu’il y a quelqu’un pour qui quelque chose n’est pas encore reconnu.
Le Soi, au contraire, peut être compris non comme la condition du monde ou de la reconnaissance, mais comme le nom conceptuel donné à l’impossibilité d’objectiver ce qui, dans l’expérience, pose la question elle-même.
C’est pourquoi ces deux notions ne jouent pas le même rôle.
Le réel peut être déduit à partir de l’expérience vécue.
Le Soi, lui, ne se déduit pas : il se reconnaît comme ce qui ne peut pas devenir un objet pensé.
Ainsi, parler du réel d’une société donne l’impression de désigner une dimension objective du monde social. Mais ce que l’expression recouvre est autre chose : la difficulté qu’éprouve une subjectivité à reconnaître certaines médiations du monde dans lequel elle se trouve.
Le réel n’est donc pas une propriété d’une société.
Il apparaît toujours dans la rencontre entre une subjectivité et ce qui est là.


