✏️ Article — Certains entrent dans le jardin et demandent où est le monument
Pourquoi je n’ai plus voulu devenir franc-maçon
Au mois d’août dernier, j’ai entrepris des démarches pour entrer en franc-maçonnerie. Je n’ai jamais été initié. La démarche s’est arrêtée après la première enquête.
Pendant plusieurs mois, je n’ai conservé de cette expérience qu’un sentiment de décalage difficile à expliquer. Je ne me sentais ni rejeté, ni méprisé. Les personnes rencontrées avaient été courtoises. Les questions posées étaient légitimes. Et pourtant quelque chose n’avait pas fonctionné.
J’ai pensé que ce malaise venait de moi. Je me suis dit que je manquais probablement de culture générale, que je connaissais mal certains débats contemporains, que je n’avais pas les références attendues. Puis le temps a passé, et j’ai regardé cette expérience différemment.
Ce qui s’était joué ce jour-là ne concernait peut-être pas d’abord mes connaissances, ni même la franc-maçonnerie. Il s’agissait peut-être d’une difficulté beaucoup plus générale : celle de rendre intelligible une trajectoire qui ne s’est pas construite comme les trajectoires que nous avons l’habitude de raconter.
Car nous savons raconter certaines vies. Nous savons raconter l’ascension sociale, l’engagement militant, la réussite professionnelle. Nous savons raconter les vocations, les projets et les choix, les échecs et les rebonds. Autrement dit, nous savons raconter les trajectoires qui disposent déjà d’une forme reconnue.
Mais toutes les existences ne se construisent pas ainsi. Certaines avancent davantage par adaptation que par projet. Certaines se développent dans un espace de possibilités déjà fortement réduit. Certaines passent des années à répondre à des problèmes avant de pouvoir se poser des questions. Je crois appartenir à cette catégorie.
Lorsqu’on m’a demandé qui j’étais, comment j’étais devenu celui que j’étais et si je m’étais déjà engagé pour une cause, je me suis retrouvé en difficulté. Non parce que je ne connaissais pas les réponses. Mais parce que je ne savais pas comment les rendre intelligibles.
Je suis aide-soignant. Je travaille auprès de personnes âgées polyhandicapées, polypathologiques et souvent mourantes. Certaines sont désorientées, d’autres agressives, d’autres portent les blessures laissées par une vie entière. Le décès fait partie d’une semaine ordinaire, avec tout ce qui s’exprime à l’approche de la mort. Ce métier n’est pas une étape dans mon parcours. Il en est l’un des aboutissements les plus cohérents.
Pourtant, cela ne semblait pas constituer une réponse suffisante. Comme s’il fallait encore désigner une cause, un engagement supplémentaire, une autre forme de participation au monde. Je ne dis pas cela pour me présenter comme un modèle. Mais je continue à me demander quel autre engagement on peut demander à quelqu’un qui accompagne quotidiennement la dépendance et la mort.
Lorsque je rentre chez moi, je retrouve un mari, un jardin, un chien, un chat, des voisins. Une vie simple. Et c’est précisément cette vie-là qui me permet de tenir dans l’autre. C’est elle qui me permet de revenir le lendemain sans me laisser entièrement absorber par ce que j’accompagne.
Il y a un autre moment de cette première enquête dont je me souviens précisément. J’ai expliqué que la première cause que j’avais eu à défendre était la mienne — mon homosexualité. Je ne formulais aucune plainte. Je tentais simplement d’expliquer une partie de mon parcours. Il m’a été répondu que les choses avaient beaucoup évolué.
La remarque était juste. Mais ce n’était pas de cela que je parlais.
Je ne parlais pas du résultat. Je parlais du chemin. Je ne parlais pas de l’état actuel de la société. Je parlais de ce qui avait structuré une partie de mon existence. Et j’ai senti, dans cette réponse, que ce que j’apportais n’avait pas vraiment trouvé sa place — non par mauvaise volonté, mais parce que le cadre dans lequel j’étais reçu ne laissait pas d’espace pour ce genre de trajectoire.
Le résultat n’invalide pas le chemin. Il ne l’efface pas. Une évolution sociale ne raconte pas ce qu’il a fallu vivre pour qu’elle existe. Un mariage ne raconte pas une vie. Un métier ne raconte pas le parcours qui y conduit.
Si l’on veut connaître quelqu’un — vraiment — il faut s’intéresser à la manière dont il a habité son chemin. Il faut se méfier des récits qui expliquent trop vite une existence par le mérite ou par le choix. Car nous ignorons presque toujours ce qui a été donné ou refusé, traversé ou empêché, investi sans jamais produire de résultat visible.
Toutes les vies ne produisent pas les mêmes récits. Les unes pourront raconter une réussite. Les autres seulement une résistance. Et cette différence ne dit pas nécessairement grand-chose de leur valeur respective.
Cette première enquête m’a fatigué. Je n’avais ni envie de rentrer dans les cases une fois de plus, ni la force de les contester. Parce que je n’en suis plus là.
Ce que j’ai appris auprès des personnes mourantes, c’est que les questions qu’on se pose devant la mort ne portent pas sur ce qu’on a fait. Elles portent sur ce qu’on n’a pas fait.
Je n’ai jamais entendu un vieux, devant la mort, se vanter de son parcours.
Ultimement, ils remercient.
Ils s’excusent.
Ils cherchent à dire ce qui compte encore.
Et moi aussi — dès à présent.

