✏️ Article — Pourquoi le réel n’est pas un trou
Du nom que nous recevons à ce qui échappe au nom
Le réel est parfois décrit comme un trou.
Dans certains discours psychanalytiques ou philosophiques, le réel serait ce qui manque au langage : une béance, un point d’impossible autour duquel le symbolique s’organise sans jamais pouvoir se refermer.
Cette manière de parler possède sa rigueur.
Elle indique simplement que le langage ne peut pas tout dire.
Mais lorsqu’on revient à l’expérience la plus simple, une question apparaît.
Dans l’expérience elle-même, y a-t-il réellement un trou ?
Lorsqu’une émotion nous traverse, lorsqu’une situation nous bouleverse, lorsqu’une pensée surgit, ce qui se présente à nous ne ressemble pas à une béance. Ce qui se présente est plutôt une présence intense : quelque chose est là.
Parfois c’est confus.
Parfois c’est difficile à nommer.
Parfois cela déborde ce que nous pouvons comprendre immédiatement.
Mais ce n’est pas un vide.
Ce que nous appelons « manque » apparaît généralement un peu plus tard, lorsque nous tentons de mettre cette expérience en mots.
Le langage se met alors en mouvement.
Il cherche à organiser ce qui se donne, à relier les éléments entre eux, à produire une cohérence.
Et c’est là que surgit la difficulté.
Car ce qui est vécu excède souvent ce que le langage peut entièrement contenir.
Il reste toujours quelque chose qui ne se laisse pas complètement dire.
La psychanalyse a donné un nom à ce reste : le réel.
Mais lorsque ce reste est décrit comme un « trou », un malentendu peut apparaître.
On pourrait croire que ce trou existerait dans l’expérience elle-même, comme une sorte de vide ontologique au cœur de l’être.
Or rien dans l’expérience ne se présente ainsi.
Ce qui excède la symbolisation n’est pas un manque dans l’être.
C’est simplement ce qui ne peut pas être entièrement totalisé par le langage.
Le trou n’est donc pas dans l’expérience.
Il est dans la tentative conceptuelle de la décrire.
Autrement dit : le trou est une figure de pensée.
Il signale la limite d’un système symbolique qui ne peut jamais se refermer complètement sur ce qui apparaît.
Le réel ne désigne donc pas un fond obscur caché derrière les phénomènes.
Il désigne plutôt ce devant quoi le langage se met en mouvement.
Le symbolique tente de dire ce qui se donne.
Le réel apparaît comme ce qui excède cette tentative.
Les deux ne s’opposent pas.
Ils se répondent.
Mais pour comprendre pleinement ce mouvement, il faut introduire une autre dimension.
Le langage ne surgit pas dans un individu isolé.
Nous entrons dans un monde où le langage est déjà là.
Avant même de pouvoir parler, nous sommes nommés.
Quelqu’un nous appelle par un prénom.
Quelqu’un nous regarde et nous désigne.
Un jour, d’une manière ou d’une autre, une adresse nous atteint :
« Tu es cela. »
Cette phrase n’est pas seulement une désignation.
Elle ouvre une position.
Elle nous invite à nous reconnaître dans un nom, dans une identité, dans une place.
Le prénom condense cette opération.
Il nous situe dans le langage et dans le monde social.
Il nous promet, en quelque sorte, que nous pouvons être reconnus et contenus dans cette nomination.
Mais cette promesse contient déjà une illusion.
Car aucune identité ne peut contenir entièrement ce que nous sommes.
Il existe toujours, dans l’expérience de soi, un point qui ne se résout pas dans le nom que l’on porte.
Quelque chose échappe.
Ce point irréductible n’est pas une anomalie personnelle.
C’est exactement le même point que celui que rencontre le langage lui-même lorsqu’il tente de tout dire.
Le langage organise, relie, médiatise.
Mais il ne parvient jamais à se refermer complètement.
Il reste toujours quelque chose qui excède la médiation.
Ainsi, la limite rencontrée dans l’identité du sujet et la limite rencontrée dans la structure du langage ne sont pas deux phénomènes différents.
C’est la même limite.
Le point qui ne se résout pas dans le nom que l’on porte est le même que celui qui ne se résout pas dans le langage qui tente de tout dire.
C’est ce point que la psychanalyse désigne comme réel.
Et c’est pour cela que le réel ne peut pas être compris comme un trou dans l’expérience.
Il apparaît plutôt comme la limite rencontrée chaque fois que la médiation symbolique tente de se refermer sur ce qui se donne.
Mais il faut encore faire un pas de plus.
Car même cette distinction entre réel et symbolique appartient déjà au travail du langage.
Le sujet apparaît.
Le langage apparaît.
Les concepts apparaissent.
Ils ne sont pas des fondements ultimes.
Ils sont des distinctions qui se forment dans l’expérience.
Le langage tente de médiatiser ce qui apparaît.
Le réel est repéré comme limite de cette médiation.
Mais cette distinction elle-même apparaît.
Autrement dit :
– le sujet apparaît
– le symbolique apparaît
– le réel apparaît comme limite du symbolique.
Et lorsque la pensée formule ces distinctions, le concept lui-même apparaît.
Les concepts ne flottent pas au-dessus de l’expérience.
Ils surgissent lorsque la pensée cherche à clarifier ce qui se donne.
Ils distinguent, organisent, éclairent.
Mais ils ne sont jamais définitifs.
Car eux aussi apparaissent dans ce même champ d’expérience.
Lorsqu’on le voit, le concept cesse d’être une capture ultime du réel.
Il devient simplement un moment dans le mouvement de la pensée.
Il naît d’une nécessité.
Il éclaire un point de difficulté.
Puis il peut se résorber lorsque cette nécessité se relâche.
C’est dans ce sens que l’on peut dire, finalement, que le réel n’est pas un trou.
Le trou est conceptuel.
L’expérience, elle, est continue.
Le réel n’est pas un manque dans l’être.
Il est ce devant quoi le symbolique se déploie.
Et ce déploiement — le langage, le sujet, les concepts — apparaît lui aussi dans ce champ où toute chose se donne.
Ce champ n’est ni une substance cachée ni un fond mystérieux.
Il est simplement ce en quoi nous apparaissons nous-mêmes.
Et cela vaut aussi pour ce texte.
Car ce texte, lui aussi, apparaît.
Il surgit d’une tentative de clarifier ce qui se donne dans l’expérience.
Il distingue, organise, propose un chemin de pensée.
Mais il n’est pas un point d’arrêt.
Il est simplement une étape dans le mouvement par lequel la pensée tente de dire ce qui apparaît — sans jamais pouvoir le totaliser entièrement.


