✏️ Article — « Toujours, tu es cela »
Ce qui est là avant toute chose
Une phrase peut parfois accompagner longtemps une vie.
Il ne s’agit pas nécessairement d’une phrase compliquée.
Parfois quelques mots suffisent.
Un jour, quelqu’un m’a écrit :
« Toujours, toujours, tu es cela. »
À première vue, la phrase peut sembler proche d’une formule bien connue de la tradition non-duelle : « tu es cela ».
Mais ce qui frappe immédiatement n’est pas la formule elle-même.
C’est le mot toujours.
Et c’est peut-être là que tout se joue.
Lorsque l’on entend simplement « tu es cela », l’esprit cherche spontanément ce que désigne cela.
Quelque chose serait là, à reconnaître.
On peut alors imaginer qu’il existe :
– une vérité à découvrir
– un état à atteindre
– une réalité particulière à réaliser.
La phrase peut alors devenir un objectif spirituel.
Quelque chose que l’on devrait voir un jour.
Mais le mot toujours modifie complètement la structure de la phrase.
Car si c’est toujours, alors ce n’est pas quelque chose qui apparaît à un moment donné.
Ce n’est pas une expérience particulière.
Ce n’est pas un état qui viendrait remplacer un autre état.
C’est ce qui est déjà là avant toute expérience.
Le mot toujours introduit donc une conséquence très simple.
Si c’est toujours, cela inclut nécessairement :
– l’enfance
– l’ignorance
– l’identification
– la recherche
– la confusion
– l’individu qui parle en ce moment.
Tout cela apparaît dans ce qui est toujours déjà là.
La phrase cesse alors de pointer vers un accomplissement.
Elle pointe vers quelque chose de beaucoup plus simple :
ce qui n’a jamais cessé d’être présent.
C’est souvent seulement plus tard que l’on comprend ce que cette phrase impliquait.
Dans mon cas, lorsque la pensée s’est momentanément interrompue, je me suis souvenu de ces mots.
Toujours, toujours, tu es cela.
Et soudain une conséquence très simple est apparue.
Si cela a toujours été le cas, alors tout ce que j’avais pris pour moi-même ne pouvait pas être ce que je suis.
Les rôles.
Les identifications.
Les images construites dans le langage.
Tout cela pouvait apparaître et disparaître.
Mais ce qui restait présent depuis toujours n’était pas quelque chose de nouveau.
Ce n’était pas une découverte.
C’était simplement ce vers quoi je n’avais jamais su regarder.
Dans ce moment, deux choses sont apparues simultanément.
D’un côté, j’ai vu le mouvement de l’expression.
J’ai vu l’humain comme une apparition dans le langage — comme une image qui se stabilise dans le verbe.
L’individu apparaît lorsque la pensée se rassemble autour d’un nom, d’une histoire, d’une position dans le monde.
Mais en même temps, j’ai vu que ce mouvement lui-même apparaissait dans quelque chose de plus simple.
Dans ce qui est là avant le verbe.
Avant que l’expérience ne se rassemble en une identité.
À partir de là, l’identification devient beaucoup plus visible.
On peut presque la voir comme une énergie.
Un mouvement par lequel l’expérience se rassemble autour d’une image produite par la pensée, sans jamais quitter ce qui, à sa base, demeure innommable.
Comme une matière aimantée attirée vers une forme.
Lorsque cette matière se rassemble, l’individu apparaît.
Celui qui parle.
Celui qui agit.
Celui qui traverse les situations de la vie.
Mais ce mouvement n’efface jamais la base dont il provient.
Il en est simplement une expression.
C’est pour cela que le mot toujours est si décisif.
Il empêche de transformer la phrase en objectif.
Il empêche de croire qu’il faudrait atteindre quelque chose.
Il indique simplement que ce qui est cherché n’a jamais cessé d’être présent.
L’individu peut apparaître.
Le langage peut se déployer.
Les identifications peuvent se former.
Mais tout cela se produit dans ce qui est toujours déjà là.
Dans certaines traditions contemplatives, cette reconnaissance prend la forme d’une question célèbre :
« Qui suis-je ? »
La psychanalyse, de son côté, observe comment le sujet se constitue dans le langage et dans l’identification.
Ces deux approches semblent parfois très différentes.
Et pourtant elles se rencontrent peut-être à cet endroit précis.
Là où l’on voit à la fois :
– comment l’individu apparaît dans le mouvement de l’identification
– et ce qui, silencieusement, n’a jamais cessé d’être présent.
Et pourtant, une dernière chose est apparue ensuite.
Car en voyant cela, une autre évidence s’est imposée.
Même ce que j’appelais la base n’était encore qu’une manière de parler.
Une façon de désigner ce qui semblait précéder l’expérience.
Mais ce mot lui-même appartenait déjà au langage.
Il ne pouvait pas être ce qui est.
La distinction entre la base et ce qui apparaît dans l’expérience s’est alors relâchée.
Il est devenu clair que l’individu qui parle n’est pas séparé de ce qui apparaît avant lui.
Lorsque l’identification se forme, lorsque la pensée s’organise autour d’un nom et d’une histoire, l’individu apparaît.
Mais cet individu n’est pas une erreur.
Il est lui aussi une expression de ce qui est.
Autrement dit :
je ne suis pas seulement ce que j’avais appelé la base.
Je suis tout autant ce qui apparaît dans cette base lorsque l’expérience se rassemble dans une identité.
La base et l’expression ne sont pas deux réalités.
Ce sont deux manières de décrire un même mouvement.
Et la phrase retrouve alors toute sa simplicité :
Toujours, toujours, tu es cela.
Non pas seulement comme ce qui précède l’expérience.
Mais aussi comme ce qui apparaît lorsqu’elle se déploie.
Ce qui a finalement changé n’est pas ce qui apparaît.
C’est mon rapport à ce qui apparaît — et ma capacité à le voir de plus en plus tôt, avant l’identification complète et l’entrée dans la peau du personnage que je suis aussi.


