Fiche de lecture
Question centrale :
Comment une situation ordinaire peut-elle être détournée jusqu’à fournir elle-même les moyens d’une prise sur autrui ?
Ce que le texte éclaire :
Le texte montre que, dans de nombreuses situations abusives, les moyens de la contrainte sont déjà présents dans la scène. L’abus procède alors d’un détournement : une fonction, une autorité, un geste ou une capacité d’action est réaffecté à une autre finalité.
Ce détournement modifie la distribution des possibilités. L’un conserve la maîtrise de la situation tandis que l’autre voit se réduire ses capacités de refus, de retrait ou de résistance.
La contrainte ne supprime pas nécessairement tout choix ; elle en augmente le coût.
Enfin, lorsque la scène se défait, les éléments retrouvent leur usage ordinaire. L’abus peut alors devenir difficile à restituer, parce que ce qui a disparu est précisément l’agencement momentané qui lui donnait son efficacité.
Ce que le texte déplace :
L’analyse se déplace de la psychologie de l’auteur vers la structure de la situation. Elle montre que l’abus ne réside pas toujours dans les éléments eux-mêmes, mais dans leur usage détourné et leur combinaison.
Appuis conceptuels :
Goffman : cadre de l’expérience.
Deleuze et Guattari : agencement.
Foucault : distribution concrète du pouvoir.
Merleau-Ponty : possibilités réelles d’action du corps situé.
En Ehpad, une aide-soignante administre plus tôt que prévu à une résidente un médicament destiné à favoriser son sommeil. La résidente devient somnolente. L’aide-soignante peut alors lui dérober ses bijoux.
Une femme consulte pour un kyste au front. Le médecin lui demande de rester les seins découverts pendant qu’il le retire, alors que rien, dans le geste pratiqué, ne le nécessite.
Dans un bus, une passagère tombe au sol et tente de se maintenir à une barre. Au lieu de ralentir pour lui permettre de se relever, le conducteur accélère et modifie sa conduite de manière à la maintenir en difficulté.
Malgré la différence des contextes, on perçoit immédiatement quelque chose de commun entre ces scènes.
Ce qui les rapproche tient à leur organisation même.
Elles permettent de dégager une structure fréquente de la situation abusive.
Dans un grand nombre de situations abusives, la situation ordinaire fournit déjà les moyens de l’abus. Il n’est pas nécessaire d’introduire un dispositif extérieur. Ce qui est déjà là peut suffire, à condition d’être détourné de sa fonction habituelle et réorganisé au service d’une autre finalité.
Dans chaque cas, les éléments de la scène restent présents. Ce qui change, c’est ce à quoi ils servent.
C’est l’un des mécanismes les plus fréquents de la situation abusive : le détournement.
Ce détournement peut porter sur un geste, une fonction, une autorité, un moyen d’action, une capacité de maîtrise. Il ne transforme pas nécessairement l’apparence générale de la scène. Il en transforme l’usage.
Certains éléments sont désormais utilisés dans une autre direction.
C’est ce basculement qui produit la prise.
Celui qui détourne la situation bénéficie d’un avantage particulier : il utilise les ressources déjà présentes dans la scène contre celui qui continue, au moins pendant un temps, à les comprendre selon leur sens habituel.
Il existe donc souvent un décalage entre celui qui a déjà modifié la finalité de la scène et celui qui doit encore comprendre que quelque chose a changé.
Ce temps de compréhension fait partie de l’efficacité de l’abus.
Le cadre a déjà été déplacé par l’un, tandis que l’autre doit encore s’en apercevoir.
Pendant ce temps, ses possibilités se réduisent.
Il devient plus difficile de refuser, de se retirer, de se relever, de protéger son corps, de conserver sa vigilance ou simplement de retrouver la maîtrise de la situation.
La contrainte peut alors apparaître sans qu’un enfermement matériel soit nécessaire.
Elle naît du fait que les possibilités ne sont plus distribuées de la même manière.
Celui qui a la main peut interrompre ce qui se passe à tout moment ; l’autre ne peut qu’attendre que la situation cesse.
Les moyens d’action restent entiers d’un côté, alors qu’ils se réduisent de l’autre.
Dans cette configuration, l’abus ne tient pas seulement à l’existence d’un rapport de force. Il tient aussi à la transformation pratique des possibilités offertes à chacun.
Le refus devient plus difficile.
Le retrait devient plus coûteux.
La résistance devient plus risquée.
Le choix ne disparaît pas nécessairement complètement, mais il cesse d’être un choix ordinaire. Il peut devenir un arbitrage entre plusieurs pertes possibles.
C’est pourquoi il faut regarder non seulement ce qui est présent dans une scène, mais ce que les gestes, les rôles et les moyens d’action y deviennent.
Le caractère abusif ne se trouve pas nécessairement dans l’un d’eux pris isolément.
Il se trouve dans son usage détourné et dans la manière dont cet usage participe à une nouvelle organisation de la scène.
Puis, dans nombre de situations de ce type, tout se réorganise de façon normale. L’auteur de l’abus reprend son rôle ordinaire, retrouve son sérieux ou son sourire, et vaque à la suite de sa journée. La scène retrouve son apparence banale.
Cette réinstallation de l’ordinaire constitue alors une dernière étape décisive du processus.
Après coup, les éléments pris séparément ne racontent plus ce qui s’est passé.
Ce qui a disparu, c’est l’usage momentané qui les avait fait participer à une autre finalité.
C’est ce qui rend certaines de ces scènes si difficiles à faire reconnaître.
Pendant qu’elles existent, la contrainte peut être très forte.
Une fois la normalité rétablie, l’abus peut devenir presque invisible.
La situation abusive tient alors moins à la présence d’éléments exceptionnels qu’à leur réaffectation momentanée. Quelque chose qui appartenait au fonctionnement ordinaire de la situation est temporairement mis au service d’une autre finalité, au détriment de celui qui la subit.
C’est cette transformation de fonction qui modifie le rapport entre les personnes présentes.
Ces scènes permettent ainsi d’isoler une structure que l’on retrouve dans de nombreuses situations abusives : une situation fournit des moyens, des fonctions et des attentes ; certains de ces éléments sont détournés de leur usage habituel et réorganisés selon une autre finalité ; cette réorganisation produit une prise sur l’autre et réduit ses possibilités de refus, de mouvement ou de retrait ; puis, souvent, le cours ordinaire des choses se rétablit et recouvre le détournement qui vient d’avoir lieu.
Toutes les situations abusives ne suivent évidemment pas cette séquence. Certaines reposent sur une violence ouverte, un dispositif préparé, une menace explicite ou une contrainte durable. Mais beaucoup présentent cette propriété particulière : l’abus s’installe à même l’ordinaire, en détournant momentanément ce qui était déjà là.
Ce qui faisait abus n’était alors pas nécessairement spectaculaire.
C’était le changement de fonction.
Ce qui était déjà là avait commencé à servir à autre chose.
Et pendant un temps, cette transformation avait suffi à faire de la situation elle-même un moyen de contrainte.


