✏️ Article — Une vie suffisante
Depuis toujours, j’ai du mal avec ce qu’il faut faire. Ce n’est pas que je sois fainéant, et dans le fond, ce n’est pas non plus que je manque d’ambition. Ce n’est pas que je ne voudrais pas plus. C’est qu’en fait, avant d’avoir été saisi par tout cela, j’ai été rencontré par le Jardin.
Je ne suis pas allé au-devant de lui. Je ne dirais même pas que je me suis rendu disponible. C’était l’enfance : il n’y avait rien entre le Jardin et moi. Et j’ai vu.
Peut-être dans le contraste du bleu et du blanc, ou du gris et du vert. Peut-être dans l’alternance des saisons, ou dans le contraste de la maison et du jardin. Je ne sais pas le dire, mais j’ai compris l’immense bienveillance de ce qui était là, et la véritable filiation entre le vivant et moi.
Dès lors, ma vie a été suffisante.
J’ai pu manquer, j’ai pu vouloir, j’ai pu espérer, mais je l’ai fait après la certitude d’une vie suffisante, puisqu’elle avait permis que je sois là, puisqu’elle m’avait fait sans moi. Le manque n’est qu’une circonstance lorsqu’il se produit, une circonstance au cœur d’une vie suffisante qui m’avait aimé assez pour me permettre de vivre. Une nuance seulement.
Tout ce qu’on m’a pris, on me l’a emprunté. Tout ce que j’ai pris, on me l’a prêté. Je ne veux rien retrouver, je ne veux pas qu’on me rende. Je n’ai rien à rendre non plus. Je reste avec ce qui a toujours été là. Et cela me suffit.
Je traite le manque comme je traite l’abondance : des étapes dans le passage. Et moi-même comme un lieu temporaire.
Je n’y ai pas manqué.

