✏️ Article — Ce qui est imposé n’est pas un cadeau
Le mythe de la dette originaire
Dans notre culture, il est courant de dire que les parents donnent la vie.
L’expression paraît évidente. Elle est répétée si souvent qu’elle finit par ne plus être interrogée. Avec elle vient souvent une autre idée : puisque la vie a été donnée, elle devrait être reçue comme un cadeau, et les parents devraient en être remerciés.
Pourtant, cette évidence mérite peut-être d’être examinée.
Car donner suppose normalement une chose très simple : qu’il y ait quelqu’un pour recevoir.
On peut offrir un objet. On peut proposer une aide. On peut faire un cadeau. Dans tous ces cas, il existe au moins la possibilité d’un accord, d’une acceptation ou d’un refus.
La naissance ne ressemble à rien de tout cela.
Aucun enfant n’a demandé à venir au monde. Aucun n’a accepté une proposition qui lui aurait été faite. La vie ne lui a pas été offerte au terme d’un choix. Elle lui a été imposée avant même qu’il puisse vouloir quoi que ce soit.
Et avant même que l’on parle de don, il y a souvent quelque chose de beaucoup plus simple.
Deux personnes ont fait l’amour. Ou elles ont copulé. Une grossesse est survenue, puis un enfant est né.
Le mot « donner » vient souvent après coup.
Il transforme en intention ce qui fut parfois seulement un événement.
Bien sûr, certains enfants sont désirés. Certains sont attendus, accueillis, préparés. Mais même dans ces situations, personne ne leur a demandé leur avis. La décision appartient toujours à ceux qui les font naître.
Cela apparaît avec une particulière netteté dans les situations les plus extrêmes.
Lorsque des parents négligent leurs enfants, les maltraitent ou détruisent progressivement ce qu’ils ont rendu possible, il devient difficile de soutenir qu’ils auraient accompli un acte de don. Ils ont participé à faire naître une vie, mais ils ne se comportent pas comme des personnes qui donnent.
Ils montrent au contraire que l’existence peut être imposée comme une première violence avant beaucoup d’autres, sans que celui qui l’impose ne se sente ensuite tenu par ce qu’il a mis au monde.
Mais ces situations ont au moins le mérite de rendre visible ce qui demeure plus discret ailleurs.
Car même les meilleurs parents n’ont pas donné la vie.
Ils l’ont imposée eux aussi.
La différence est qu’ils ont ensuite pris soin de ce qu’ils avaient imposé. Ils ont nourri, protégé, accompagné et aimé. Ils ont parfois consacré une part immense de leur existence à soutenir celle d’un autre.
Tout cela est réel et peut mériter gratitude.
Mais ce qu’ils donnent alors n’est pas la vie.
Ils donnent ce qui soutient la vie.
Ils donnent les conditions grâce auxquelles cette vie pourra grandir, se développer et peut-être devenir habitable.
La vie elle-même est déjà là. Elle est arrivée avant tout cela, sans avoir été demandée.
Je peux être reconnaissant pour l’amour reçu.
Je peux être reconnaissant pour les soins reçus.
Je peux être reconnaissant pour la présence reçue.
Je peux être reconnaissant pour tout ce qui a rendu mon existence plus douce, plus sûre ou plus vivable.
Mais je ne me sens pas redevable de ma naissance.
Car je n’ai jamais demandé qu’elle ait lieu.
Et rien de ce qui a été donné ensuite ne transforme rétrospectivement cette imposition en cadeau.

