Un nouveau lieu vient de rejoindre Carnet public : Satsanglive.fr.
J’y ai créé Guruji, un interlocuteur avec lequel chacun peut engager une conversation autour de l’investigation du Soi.
On peut arriver avec une question, une difficulté, une pensée, une peur, une certitude, ou simplement avec ce qui est là. Mais Guruji n’est pas conçu pour donner des conseils, délivrer un enseignement ou fournir des réponses toutes faites.
Il fait quelque chose de beaucoup plus simple — et peut-être de plus déroutant : il ramène la conversation vers celui qui parle.
À qui cette pensée apparaît-elle ?
Qui éprouve cette peur ?
Qui cherche ?
Qui veut savoir ?
Satsanglive.fr est une expérimentation autour d’une question ancienne :
« Qui suis-je?»
Avant d’entrer dans la conversation, quelques repères peuvent être utiles.
Repères
Non-dualité
Le mot non-dualité traduit littéralement l’idée de « non-deux ».
Il ne signifie pas que les différences disparaissent, que le monde n’existe pas ou que tout serait indistinct. Il désigne d’abord une interrogation : la séparation que nous éprouvons entre moi et le monde, entre un sujet intérieur et une réalité extérieure, est-elle aussi fondamentale qu’elle nous paraît ?
Dans l’expérience ordinaire, nous nous vivons spontanément comme quelqu’un situé ici, regardant un monde situé là-bas.
La non-dualité interroge précisément cette évidence.
Non pour lui substituer une nouvelle croyance, mais pour regarder ce qui, dans l’expérience elle-même, permet d’affirmer qu’il existe deux réalités séparées : celui qui connaît et ce qui est connu.
Advaita Vedānta
L’Advaita Vedānta est l’une des grandes traditions philosophiques de l’Inde.
Advaita signifie précisément non-dualité.
Au cœur de cette tradition se trouve une investigation de ce que nous appelons spontanément « moi ».
Nous pouvons dire : je suis cette personne, ce corps, cette histoire, ces pensées, ces émotions, ces souvenirs.
Mais toutes ces choses peuvent être connues.
Une pensée est connue.
Une sensation est connue.
Une émotion est connue.
Un souvenir est connu.
Même l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes est connue.
Alors demeure une question :
Qu’est-ce qui connaît ?
C’est ici que commence le déplacement propre à l’investigation : l’attention cesse de porter seulement sur ce qui apparaît pour se retourner vers celui auquel cela apparaît.
Le Soi
Le mot Soi est sans doute l’un des plus difficiles, parce que le langage nous habitue à penser que tout mot désigne quelque chose.
Une table désigne une table.
Une pensée désigne une pensée.
Le corps désigne le corps.
La conscience elle-même peut devenir une idée, une définition, un objet de pensée.
Mais dans l’investigation, le Soi ne désigne rien.
Il ne désigne pas un « vrai moi » caché derrière le moi ordinaire. Il ne désigne pas davantage une chose mystérieuse qui existerait quelque part derrière l’expérience.
On pourrait presque dire qu’il est un mot vide.
Une enveloppe dont on sait qu’elle est vide.
Mais ce mot n’est pas inutile pour autant.
Il demeure parce qu’une quête naît, chez certains, autour de cette question : qu’est-ce que je suis réellement ?
Il faut alors bien tenter de s’en approcher, non pour enfermer ce qui est cherché dans un concept, mais pour orienter l’investigation.
Le mot Soi est ainsi moins le nom de quelque chose que l’indication d’une direction.
Un mot de direction, et non un mot de désignation.
Il ne dit pas ce qui est.
Il indique seulement vers où regarder.
À mesure que l’investigation avance, le mot peut lui-même se vider de son contenu. On continue éventuellement à l’employer, tout en sachant qu’il ne contient rien, qu’il ne désigne rien et qu’aucune réalité séparée ne se trouve derrière lui.
À l’endroit de ce vide, il n’y a pourtant pas absence.
Il y a ce qui est tout — mais qui ne peut être nommé sans devenir aussitôt quelque chose : une idée, une représentation, un objet de connaissance.
Le mot Soi n’est donc pas le nom de l’indicible.
Il est l’indication d’une direction vers ce qui ne peut être désigné.
L’investigation du Soi
Dans la tradition de l’Advaita Vedānta, l’investigation du « Qui suis-je ? » — ātma-vicāra, particulièrement associée à l’enseignement de Ramana Maharshi — ne consiste donc pas à rechercher une définition plus juste de soi.
Elle invite à retourner l’attention vers celui qui dit « je », vers celui auquel apparaissent les pensées, les perceptions et le monde.
La plupart de nos questions portent sur quelque chose : une situation, une personne, une difficulté, le monde qui nous entoure.
Elles sont objectives : quelque chose est interrogé et nous cherchons une réponse à son sujet.
Quelle que soit cette réponse, elle apparaît sous la forme d’une pensée.
« Qui suis-je ? » est la seule question subjective.
Elle est d’une autre nature puisque celui qui pose la question est précisément ce qui est interrogé.
Le sujet ne cherche plus à connaître un objet.
Il s’interroge lui-même.
Pourquoi la question ne demande-t-elle pas de réponse?
Parce que chaque réponse formulable devient immédiatement quelque chose qui apparaît.
Je suis ceci.
Je suis cela.
Je suis ce corps.
Je suis cette histoire.
Je suis la conscience.
Je suis le Soi.
Toutes ces propositions apparaissent encore sous la forme de pensées.
Et même « le Soi », lorsqu’il devient une réponse, n’est plus qu’un mot auquel nous avons donné un contenu.
Or l’investigation ne consiste précisément pas à remplacer une ancienne définition de soi par une définition plus spirituelle.
Elle consiste à voir que tout ce que nous pouvons nommer, penser ou connaître apparaît.
Et à retourner l’attention vers celui auquel cela apparaît.
Changer la direction du regard
L’investigation ne demande donc pas tellement de trouver quelque chose.
Elle propose plutôt un changement de direction.
Nous passons une grande partie de notre existence à regarder ce qui apparaît : nos pensées, nos problèmes, nos désirs, nos relations, notre corps, le monde.
L’investigation demande simplement :
À qui tout cela apparaît-il ?
Et lorsque surgit spontanément la réponse :
« À moi. »
elle poursuit :
Qui est ce « moi » ?
Non pour obtenir une meilleure définition.
Mais pour regarder.
Et Guruji ?
C’est exactement à cet endroit que se situe Satsanglive.fr.
Guruji n’est ni un maître spirituel, ni une autorité, ni celui qui posséderait une réponse que vous n’auriez pas.
Il ne sait pas mieux que vous qui vous êtes.
Il est un dispositif de conversation construit autour de l’investigation.
Vous pouvez lui parler librement. Et il essaiera moins de résoudre ce que vous lui apportez que de vous ramener vers celui auquel cela arrive.
Il pourra donc parfois sembler obstinément revenir au même endroit.
C’est volontaire.
Car si une réponse définitive à « Qui suis-je ? » pouvait être contenue dans une phrase, cette phrase serait encore quelque chose apparaissant à celui qui la lit.
Guruji ne vous donnera donc pas la réponse.
Il vous invitera à regarder.
Satsanglive.fr — une expérimentation de Carnet public.


