On dit souvent que lâangoisse est sans objet.
Et quand on la traverse, cela semble vrai.
Parce que lâangoisse ne ressemble pas Ă une peur ordinaire.
On ne peut pas dire ce qui la provoque.
On ne peut pas la nommer.
On ne peut pas la situer.
Elle est lĂ comme une masse.
Une pression dans le corps.
Un sentiment dâĂ©touffement.
Une tension diffuse qui envahit tout.
Et ce qui la rend si difficile Ă supporter, ce nâest pas seulement son intensitĂ©.
Câest quâon ne peut rien en dire.
On ne sait pas Ă quoi elle correspond.
On ne peut pas la raconter.
On se sent envahi par quelque chose de trop plein, mais sans mots.
Pourtant, dire de cette impression quâelle serait âsans objetâ nâest pas tout Ă fait juste.
Lâangoisse est souvent faite de ce qui, en nous, ne peut pas ĂȘtre reconnu, admis ou formulĂ©.
Elle est faite de contradictions.
De dĂ©sirs qui ne correspondent pas Ă lâimage que nous avons de nous-mĂȘmes.
De pensées qui nous dérangent ou nous font honte.
Dâenvies qui nous mettent en conflit avec nos valeurs ou notre histoire.
TrĂšs souvent, lâangoisse est liĂ©e Ă cela :
un désir contrarié.
Un désir qui ne peut pas se réaliser.
Un dĂ©sir quâon ne peut pas accepter.
Un dĂ©sir qui contredit ce que lâon croit devoir ĂȘtre.
Quelque chose en nous veutâŠ
et en mĂȘme temps, ne peut pas vouloir.
Et cette tension peut devenir insupportable.
Lâangoisse est faite aussi de ce qui sâest imposĂ© dans nos vies sans que nous lâayons choisi :
des blessures, des pertes, des injustices, des situations trop lourdes Ă porter.
Tout ce qui nâa pas pu ĂȘtre pleinement reconnu, pleinement symbolisĂ© â
tout ce qui reste comme un fragment de vĂ©cu non intĂ©grĂ© â
peut devenir une source dâangoisse.
On pourrait dire simplement :
lâangoisse apparaĂźt souvent lorsque quelque chose en nous est trop rĂ©el â
et quâil nâexiste pas encore de mots pour lâaccueillir.
Un jour, au cours dâune pĂ©riode oĂč cette expĂ©rience occupait toute la place, une phrase trĂšs simple a produit un dĂ©placement dĂ©cisif.
Elle disait ceci :
Lâangoisse et le fantasme ont le mĂȘme objet.
Cette phrase ne signifie pas que lâangoisse aurait une cause claire.
Elle ne dit pas non plus quâil suffirait de comprendre pour aller mieux.
Elle dit simplement ceci :
lâangoisse nâest pas vide.
Elle est toujours liĂ©e Ă quelque chose qui compte profondĂ©ment pour nous â
mĂȘme si cela reste flou, contradictoire, ou difficile Ă admettre.
TrĂšs souvent, ce lien concerne des dĂ©sirs, des blessures ou des restes dâexpĂ©rience qui nâont jamais pu ĂȘtre pleinement intĂ©grĂ©s.
Des fragments de vĂ©cu qui continuent dâagir en silence.
Dans certaines situations, cela apparaĂźt trĂšs clairement.
Par exemple, une patiente alitĂ©e depuis des annĂ©es vivait une souffrance extrĂȘme.
Elle exprimait réguliÚrement une envie de mourir.
Ce désir était réel.
Il ne sâagissait pas dâune idĂ©e abstraite.
Il Ă©tait profondĂ©ment liĂ© Ă sa fatigue, Ă sa douleur, Ă son sentiment dâimpasse.
Mais ce dĂ©sir restait entourĂ© de quelque chose dâimpossible Ă dire pleinement.
Il y avait toute lâhistoire de ce qui lâavait conduite lĂ .
Tout ce quâelle avait perdu.
Tout ce qui nâavait jamais Ă©tĂ© reconnu.
Son angoisse était faite de cela :
de ce qui ne pouvait pas ĂȘtre admis,
de ce qui restait sans mots,
de ce qui demeurait contradictoire et insupportable Ă la fois.
Elle Ă©tait aussi faite dâun dĂ©sir profondĂ©ment humain â celui de mettre fin Ă une souffrance devenue trop lourde â et de lâimpossibilitĂ© dâassumer pleinement ce dĂ©sir.
Câest cette contradiction, plus encore que la douleur elle-mĂȘme, qui alimentait son angoisse.
Lorsquâelle a entendu que lâangoisse et le fantasme ont le mĂȘme objet, quelque chose sâest dĂ©placĂ©.
Elle nâa pas cessĂ© de souffrir.
Mais elle a pu reconnaĂźtre un lien :
ce qui lâangoissait nâĂ©tait pas une masse incomprĂ©hensible.
CâĂ©tait aussi le fait dâĂ©prouver un dĂ©sir quâelle ne pouvait ni accepter pleinement, ni rejeter.
Et cette reconnaissance a introduit une distance.
Une respiration.
Elle nâĂ©tait plus entiĂšrement confondue avec son angoisse.
Câest cela, au fond, que permet cette idĂ©e.
Elle ne donne pas de solution.
Elle ne supprime pas lâangoisse.
Mais elle ouvre une orientation possible :
celle de considĂ©rer que lâangoisse nâest jamais une masse vide.
Quâelle est souvent le signe dâun conflit intĂ©rieur trĂšs profond :
quelque chose en nous dĂ©sireâŠ
et en mĂȘme temps, ne peut pas se permettre de dĂ©sirer.
Si vous traversez une angoisse intense, cette idĂ©e peut ĂȘtre reçue simplement comme une invitation :
celle de ne pas considérer votre expérience comme un phénomÚne sans sens,
mais comme le signe quâil y a en vous quelque chose qui cherche une place, des mots, ou une reconnaissance.
Parfois, simplement savoir quâun lien existe suffit dĂ©jĂ Ă introduire une respiration.
Et si cette question du lien entre lâangoisse, le dĂ©sir et le fantasme vous parle, vous pourrez prolonger cette rĂ©flexion dans un essai que jâai consacrĂ© Ă ce sujet et que jâai intitulĂ© : « Le trauma et ses suites dans le fantasme ».
Dans ce texte, jâexplore plus prĂ©cisĂ©ment la maniĂšre dont certaines expĂ©riences traumatiques laissent des traces durables dans la vie psychique â non pas sous la forme de souvenirs clairs, mais sous la forme de restes, dâimages, de scĂ©narios intĂ©rieurs que lâon appelle des fantasmes.
Ces fantasmes ne sont pas de simples rĂȘveries.
Ils sont souvent des tentatives, parfois douloureuses, de donner une forme Ă ce qui nâa pas pu ĂȘtre pleinement vĂ©cu, compris ou symbolisĂ©.
Et câest prĂ©cisĂ©ment parce quâils portent cette charge quâils peuvent devenir, Ă certains moments, une source importante dâangoisse.
Cet essai propose dâĂ©clairer cette articulation complexe entre trauma, fantasme et souffrance psychique â afin de rendre un peu plus lisibles ces expĂ©riences qui, autrement, restent souvent vĂ©cues comme des masses obscures et sans issue.











