Dire l’expérience, c’est déjà être dans le langage
Il est possible de parler de l’expérience et du langage comme s’il s’agissait de deux registres distincts : d’un côté ce qui est vécu, de l’autre ce qui en est dit.
Mais cette distinction est trompeuse.
Car tout ce qui est dit de l’expérience — y compris l’idée même d’« expérience » — est déjà pris dans le langage.
Il n’y a pas, d’un côté, un lieu de l’expérience, et de l’autre, un lieu du langage.
Ce sont des images utiles, mais ce ne sont pas des lieux.
Ce que nous appelons « expérience » apparaît.
Ce que nous appelons « langage » apparaît également.
Et tout ce qui est formulé à leur sujet appartient au même champ.
Cela n’implique pas pour autant que tout soit réductible au langage.
Car dans l’expérience, quelque chose ne se laisse pas entièrement médiatiser.
Et dans le langage, quelque chose ne se laisse jamais totalement dire.
Ce point est le même.
Ce qui, dans l’expérience, échappe à la médiation, est aussi ce qui, dans le langage, échappe à la totalisation.
C’est cela que l’on peut appeler le réel.
Non pas une chose cachée derrière les phénomènes,
mais ce qui apparaît comme limite :
limite de ce qui peut être dit,
limite de ce qui peut être saisi,
limite de toute tentative de fermeture.
Cette limite n’est pas située.
Elle n’est ni dans l’expérience, ni dans le langage.
Car ni l’un ni l’autre ne sont des lieux.
Ils apparaissent.
Et lorsqu’on demande où tout cela apparaît, la réponse ne peut pas être donnée sous la forme d’un lieu.
Même le « ici » et le « maintenant » apparaissent.
Et la question demeure :
qui le dit ?
La réponse surgit : « je ».
Mais ce « je » lui-même apparaît.
Il peut être pensé, nommé, représenté.
Mais celui qui le pense n’apparaît jamais dans ce qu’il pense — sinon comme une nouvelle pensée.
Et ainsi, la question ne se résout pas.
Elle reste ouverte.
Non comme un problème à résoudre,
mais comme le point même à partir duquel tout apparaît.


