Fiche pratique de lecture
Question abordée :
Peut-on réellement séparer l’expérience de ce qui en est dit ? Que reste-t-il de cette distinction lorsqu’on reconnaît que le mot « expérience » lui-même appartient déjà au langage ?
Ce que le texte éclaire :
Le texte montre que l’expérience et le langage ne constituent pas deux espaces séparés. Tout ce qui peut être formulé à propos de l’expérience est déjà pris dans le langage, sans que cela signifie pour autant que l’expérience puisse être entièrement réduite à ce qui en est dit. Quelque chose résiste simultanément à la médiation de l’expérience et à la totalisation par le langage. C’est cette limite commune que le texte désigne comme le réel.
Ce que le texte déplace :
Le réel cesse ici d’être pensé comme un lieu, une profondeur ou une réalité dissimulée derrière les phénomènes. Il apparaît comme la limite même de toute tentative de saisir ou de refermer ce qui est. Le déplacement se poursuit jusqu’au sujet : le « je » qui semble pouvoir répondre à la question de savoir où tout cela apparaît devient lui-même représentable et donc objet de pensée. Ce qui pense ne peut jamais être entièrement contenu dans la représentation qu’il produit de lui-même. La question demeure ainsi ouverte, jusqu’au point où elle cesse peut-être d’appeler une réponse.
Échos et lectures proches :
Cette réflexion rencontre Jacques Lacan dans l’idée d’un réel qui résiste à toute symbolisation complète, mais également la phénoménologie, lorsqu’elle interroge les conditions mêmes sous lesquelles quelque chose apparaît. Elle rejoint enfin certaines traditions non-duelles dans leur examen du sujet percevant : la question « Qui suis-je ? » ne conduit pas nécessairement à une nouvelle définition de soi, mais peut faire apparaître l’impossibilité d’objectiver entièrement celui pour qui l’expérience et le langage apparaissent.
Il est possible de parler de l’expérience et du langage comme s’il s’agissait de deux registres distincts : d’un côté ce qui est vécu, de l’autre ce qui en est dit.
Mais cette distinction est trompeuse.
Car tout ce qui est dit de l’expérience — y compris l’idée même d’« expérience » — est déjà pris dans le langage.
Il n’y a pas, d’un côté, un lieu de l’expérience, et de l’autre, un lieu du langage.
Ce sont des images utiles, mais ce ne sont pas des lieux.
Ce que nous appelons « expérience » apparaît.
Ce que nous appelons « langage » apparaît également.
Et tout ce qui est formulé à leur sujet appartient au même champ.
Cela n’implique pas pour autant que tout soit réductible au langage.
Car dans l’expérience, quelque chose ne se laisse pas entièrement médiatiser.
Et dans le langage, quelque chose ne se laisse jamais totalement dire.
Ce point est le même.
Ce qui, dans l’expérience, échappe à la médiation, est aussi ce qui, dans le langage, échappe à la totalisation.
C’est cela que l’on peut appeler le réel.
Non pas une chose cachée derrière les phénomènes,
mais ce qui apparaît comme limite :
limite de ce qui peut être dit,
limite de ce qui peut être saisi,
limite de toute tentative de fermeture.
Cette limite n’est pas située.
Elle n’est ni dans l’expérience, ni dans le langage.
Car ni l’un ni l’autre ne sont des lieux.
Ils apparaissent.
Et lorsqu’on demande où tout cela apparaît, la réponse ne peut pas être donnée sous la forme d’un lieu.
Même le « ici » et le « maintenant » apparaissent.
Et la question demeure :
qui le dit ?
La réponse surgit : « je ».
Mais ce « je » lui-même apparaît.
Il peut être pensé, nommé, représenté.
Mais celui qui pense, lorsqu’il se pense, ne s’observe jamais vraiment. Ce qui apparaît est toujours une forme pensée qui exclut ce dans quoi elle apparaît.
Et ainsi, la question ne se résout pas.
Elle reste ouverte.
Non comme un problème à résoudre,
mais comme une question qui ne se pose plus.


