✉️ — Fragment
Mireille avait passé la matinée en cuisine.
Elle avait préparé ce repas avec cette application particulière que l’on met parfois dans les choses lorsqu’on espère qu’un geste puisse dire davantage que des mots. Depuis des années, Martin faisait partie de ses amis. Elle l’avait rencontré alors qu’elle partageait encore la vie d’Antoine. D’abord discrètement, presque à la lisière de son existence. Puis autrement. Toujours avec cette proximité étrange, profonde, jamais réellement nommée.
Quand elle lui ouvrit la porte cet après-midi-là, elle fut heureuse de le voir sourire comme il souriait toujours : avec douceur, presque avec gratitude.
Ils s’installèrent près de la baie vitrée ouverte sur le jardin. Le soleil de fin d’après-midi tombait en biais sur le massif de roses que Mireille avait planté dix ans plus tôt, peu après son arrivée dans cette maison. Les fleurs étaient nombreuses cette année-là, lourdes, éclatantes, traversées de lumière.
Tandis qu’elle apportait les plats, elle remarqua que Martin regardait souvent dehors. Pas distrait exactement. Absorbé.
Elle finit par dire, avec une légère irritation qu’elle regretta aussitôt :
— Qu’est-ce que tu regardes comme ça ?
Martin tourna la tête vers elle puis vers les roses.
— Je regarde les roses.
Il sourit légèrement, puis resta silencieux quelques secondes avant de reprendre :
— Tu sais… ma date d’anniversaire ne m’a jamais beaucoup inspiré. Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi on devait se sentir plus vivant un jour précis plutôt qu’un autre. Mais le printemps… ça, depuis l’enfance, ça compte pour moi.
Mireille ne dit rien.
— Ma grand-mère me disait toujours : “Chaque printemps qui revient est un printemps donné.” Et je crois que je l’ai prise au sérieux sans m’en rendre compte. Alors pendant longtemps, je me suis dit qu’il m’en restait peut-être quatre-vingts. Puis, alors qu’on a l’impression d’avoir si peu vécu, on découvre qu’on en comptera encore soixante. Puis quarante, et…
Il regardait toujours le jardin.
— Aujourd’hui je sais que je verrai peut-être les roses encore vingt fois. Trente si j’ai de la chance. Mais vingt fois… c’est peu, finalement.
Mireille sentit quelque chose se resserrer en elle.
Martin parla plus doucement encore :
— Alors être là avec toi, voir les roses encore une fois… c’est précieux. Je les regarde comme je te regarde. Avec cette idée étrange que tout cela restera… et que moi je passerai.
Le jardin était silencieux.
On entendait seulement, au loin, un chien aboyer dans la campagne.
Mireille ne trouva rien à répondre.
Et pour la première fois depuis longtemps, elle eut le sentiment très net que l’amour ne consistait peut-être pas seulement à être désirée, mais à être regardée depuis cet endroit-là, depuis la conscience fragile et émerveillée du temps qui reste…
C’est bien là que se trouvait Martin.


