✉️ — Cinsault : fragments 1 à 10
Fragment 1
Elle avait préparé ce repas avec cette application particulière que l’on met parfois dans les choses lorsqu’on espère qu’un geste puisse dire davantage que des mots. Depuis des années, Martin faisait partie de ses amis. Elle l’avait rencontré alors qu’elle partageait encore la vie d’Antoine. D’abord discrètement, presque à la lisière de son existence. Puis autrement. Toujours avec cette proximité étrange, profonde, jamais réellement nommée.
Quand elle lui ouvrit la porte cet après-midi-là, elle fut heureuse de le voir sourire comme il souriait toujours : avec douceur, presque avec gratitude.
Ils s’installèrent près de la baie vitrée ouverte sur le jardin. Le soleil de fin d’après-midi tombait en biais sur le massif de roses que Mireille avait planté dix ans plus tôt, peu après son arrivée dans cette maison. Les fleurs étaient nombreuses cette année-là, lourdes, éclatantes, traversées de lumière.
Tandis qu’elle apportait les plats, elle remarqua que Martin regardait souvent dehors. Pas distrait exactement. Absorbé.
Elle finit par dire, avec une légère irritation qu’elle regretta aussitôt :
— Qu’est-ce que tu regardes comme ça ?
Martin tourna la tête vers elle puis vers les roses.
— Je regarde les roses.
Il sourit légèrement, puis resta silencieux quelques secondes avant de reprendre :
— Tu sais… ma date d’anniversaire ne m’a jamais beaucoup inspiré. Je n’ai jamais vraiment compris pourquoi on devait se sentir plus vivant un jour précis plutôt qu’un autre. Mais le printemps… ça, depuis l’enfance, ça compte pour moi.
Mireille ne dit rien.
— Ma grand-mère me disait toujours : “Chaque printemps qui revient est un printemps donné.” Et je crois que je l’ai prise au sérieux sans m’en rendre compte. Alors pendant longtemps, je me suis dit qu’il m’en restait peut-être quatre-vingts. Puis, alors qu’on a l’impression d’avoir si peu vécu, on découvre qu’on en comptera encore soixante. Puis quarante, et…
Il regardait toujours le jardin.
— Aujourd’hui je sais que je verrai peut-être les roses encore vingt fois. Trente si j’ai de la chance. Mais vingt fois… c’est peu, finalement.
Mireille sentit quelque chose se resserrer en elle.
Martin parla plus doucement encore :
— Alors être là avec toi, voir les roses encore une fois… c’est précieux. Je les regarde comme je te regarde. Avec cette idée étrange que tout cela restera… et que moi je passerai.
Le jardin était suspendu.
On entendait, au loin, un chien aboyer dans la campagne.
Fragment 2
Paul et Jérôme s’étaient installés dans cette maison un an plus tôt.
Ce jour-là, ils recevaient Marta pour la première fois.
Paul la connaissait depuis longtemps. Ils s’étaient rencontrés lorsqu’il avait quitté Lille pour poursuivre ses études à Nice. Il avait immédiatement aimé chez elle cette manière très particulière d’être au monde : une vivacité d’esprit constante, une curiosité presque inquiète, et cette capacité à faire surgir des questions là où les autres ne voyaient rien.
Marta avait toujours eu quelque chose d’un peu fébrile. Elle s’angoissait facilement, imaginait des possibilités improbables, construisait des scénarios entiers autour d’un détail. Mais cette inquiétude donnait aussi à son regard une qualité singulière : elle pressentait partout des profondeurs cachées.
Ils étaient dans le jardin, en fin d’après-midi.
Le terrain était encore un peu sauvage par endroits. Quelques pierres affleuraient dans l’herbe sèche, et la terre gardait les traces des anciens occupants.
Marta regardait autour d’elle avec attention.
— Vous avez déjà cherché dans le sol ? demanda-t-elle soudain. Il doit sûrement y avoir des choses anciennes ici… des vestiges… quelque chose enfoui.
Paul réfléchit une seconde, très sérieusement.
Puis il répondit :
— Oui. On a trouvé des capsules de bière un peu partout.
Marta éclata de rire.
Mais Jérôme, lui, sentit immédiatement quelque chose de très tendre dans cette réponse.
Marta parlait de profondeur, de fouilles, de traces anciennes, de trésors oubliés sous la terre. Paul, lui, avait répondu depuis la surface immédiate du monde : quelques capsules métalliques abandonnées dans le jardin.
Et pourtant, ce décalage ne détruisait pas la question.
Il la déplaçait seulement.
Comme si Marta cherchait l’Égypte ancienne pendant que Paul lui montrait, avec le plus grand sérieux, les restes minuscules et absurdes de vies ordinaires. Comme si l’un rêvait de tombeaux enfouis et l’autre considérait déjà les déchets les plus banals comme les véritables fossiles de notre époque.
Jérôme les regardait parler tous les deux avec une émotion discrète.
Il avait soudain le sentiment étrange que certaines amitiés tenaient précisément à cela : la rencontre improbable entre deux façons entièrement différentes d’accorder de la valeur au monde.
Fragment 3
Paul et Jérôme vivaient dans cette maison depuis presque un an maintenant.
Ils avaient beaucoup déménagé avant cela. Chaque adresse avait correspondu à une étape de leur vie commune, à une manière nouvelle de s’ajuster l’un à l’autre, de vivre plus doucement, plus justement aussi.
Avec le temps, sans vraiment le décider, ils avaient fini par rejoindre quelque chose qui ressemblait à leur rythme véritable.
La campagne y était pour beaucoup.
Jérôme avait toujours porté cela en lui. Enfant, il avait grandi en Corse dans une famille instable, traversée d’absences et de fatigues silencieuses. Des proches avaient compté. Mais pas seulement eux. Il y avait aussi le maquis.
Les journées passées dehors. Les cabanes improvisées. Les longues heures seul parmi les figuiers, les chênes, les insectes et les tortues d’Hermann. Les jambes constamment écorchées par les ronces et les orties. Cette vie un peu sauvage où l’on guérit sans cesse de quelque chose tout en continuant à courir.
Très tôt, le monde lui était apparu comme un lieu habité.
En grandissant, le maquis était devenu un territoire d’exploration. On y rencontrait d’autres enfants, d’autres maisons cachées dans les collines, d’autres vies. Jérôme y avait appris sans le savoir une forme particulière d’attention, le bonheur des choses simples lorsqu’elles existent vraiment.
Paul, lui, avait quitté Lille avant même sa majorité pour poursuivre ses études à Nice. Il avait été élevé par ses grands-parents et avait grandi aux côtés de la dernière de ses tantes, Aimée, qui n’avait qu’une dizaine d’années de plus que lui.
Officiellement, elle était sa tante.
Mais dans leur vie réelle, quelque chose ressemblait davantage à une fraternité.
Ils avaient reçu les mêmes gestes tendres, les mêmes habitudes, les mêmes silences aussi. La même façon d’être aimés.
Avec les années, Aimée avait fini par occuper une place particulière parmi les siens. Le temps avait effacé certaines présences.
Et Jérôme sentait parfois chez elle quelque chose de très discret, comme une conscience nouvelle de ce que signifie être celle qui demeure après les autres.
Dans certaines familles, une sœur aînée ouvre le temps dans une forme d’élan qui marque durablement les autres.
Le cadet, lui, découvre parfois plus tard qu’une autre tâche l’attendait.
Voir partir ceux qui l’ont précédé. Porter plus longtemps leurs voix, leurs gestes, leurs silences. Accompagner peu à peu la fermeture d’un monde.
Non pas comme une porte qu’on claque, mais comme une lumière qu’on éteint doucement avant de quitter une maison.
Et Jérôme avait parfois le sentiment qu’Aimée habitait désormais cette place avec une forme d’élégance très simple, celle des êtres qui savent avoir tenu la leur du mieux qu’ils ont pu.
De ceux aussi qui découvrent un jour que d’autres les regardent désormais comme des aînés.
Ces derniers mois, Aimée avait traversé plusieurs épisodes de maladie. À distance, Paul et Jérôme avaient suivi cela comme on suit parfois les épreuves des êtres aimés, par fragments, par messages, par appels espacés, sans jamais réellement entrer dans le temps du malade lui-même.
Mais au fil des mois, quelque chose dans sa manière de parler s’était déplacé. Comme si certaines épreuves rapprochaient peu à peu les êtres d’un endroit où les choses ordinaires deviennent enfin suffisantes.
Jérôme le percevait immédiatement. Son travail auprès des personnes âgées lui avait appris cela. Les vieux lui parlaient souvent de leurs villages, des chemins qu’ils avaient connus autrefois, d’un jardin, d’un chien, des vignes au loin. Et Jérôme sentait toujours, dans ces conversations, quelque chose de très simple, au bout du chemin, ce n’était presque jamais l’extraordinaire qui manquait aux êtres, mais ce qui avait toujours été là.
Alors, après le départ de Marta, la maison leur avait soudain paru plus vide.
Comme si sa présence avait rouvert la possibilité d’accueillir quelqu’un dans leur existence désormais calme et retirée.
Un soir, Paul avait regardé Jérôme et lui avait dit simplement :
— Et si on invitait la tante Aimée ?
Jérôme avait répondu oui immédiatement.
Tous les deux savaient ce que cela signifiait réellement.
Ce n’était pas seulement recevoir quelqu’un quelques jours.
C’était accepter de suspendre un instant cette habitude de vivre comme si tout pouvait toujours se retirer d’un moment à l’autre.
C’était peut-être même davantage encore, accorder enfin assez de confiance à la vie pour préparer une chambre, attendre quelqu’un, cuisiner pour elle, lui montrer les chemins autour de la maison, les roses, le jardin, les vignes alentours.
Aimée regarderait peut-être tout cela comme Jérôme et Paul, avec cette attention particulière de ceux qui savent désormais que les choses les plus simples ne sont jamais promises, et qu’on peut pourtant tenter de les partager.
Fragment 4
Jérôme travaillait comme aide-soignant à l’hôpital.
Certains jours, il lui arrivait de s’adosser quelques minutes à une fenêtre du service pour respirer un peu l’air du dehors.
Dans les couloirs, il faisait chaud. L’air semblait humide, brassé sans cesse par une climatisation qui l’épaississait encore davantage. Un air lourd, collant parfois.
À la fenêtre, l’air du dehors lui donnait l’impression de retrouver un peu d’espace après des heures passées au contact des patients et de leur détresse.
Ce jour-là, depuis l’étage, Jérôme voyait l’entrée du bâtiment.
Les ambulances arrivaient puis repartaient presque continuellement. Les gyrophares traversaient les vitres par éclats bleus silencieux.
Cela lui rappelait Nice pendant les mois du COVID.
La nuit, depuis son appartement situé dans les hauteurs de la ville, il apercevait parfois au loin les gyrophares arrêtés dans une rue ou au pied d’un immeuble. Quelqu’un, quelque part, venait d’appeler à l’aide. Dans la ville silencieuse, ces lumières devenaient comme des points de détresse dispersés dans la nuit.
Plus loin encore dans sa mémoire revenait un autre trajet.
Celui où il avait suivi en voiture l’ambulance qui emmenait sa mère aux urgences.
Il se souvenait d’avoir accéléré derrière elle avec une angoisse presque animale, tentant de ne jamais la perdre de vue tandis qu’elle se frayait un passage dans la circulation. Il craignait qu’un feu rouge, un carrefour ou le flot des voitures ne viennent soudain les séparer.
Et tandis qu’il suivait l’ambulance dans la ville, une pensée lui était venue avec une netteté absolue.
Jamais je ne souffrirai autant que dans cet instant.
Lorsqu’ils étaient arrivés à l’hôpital, sa mère s’était recroquevillée derrière une porte, à moitié dissimulée du passage.
Jérôme espérait trouver là une présence suffisamment humaine pour ne pas brutaliser celle qui, en cet instant, n’était plus en mesure de préserver elle-même son intégrité.
Lorsqu’une infirmière était apparue plus loin dans le couloir, Jérôme avait levé les yeux vers elle avec ce sourire hésitant des jeunes gens élevés trop durement pour savoir demander de l’aide autrement qu’en essayant de ne pas gêner.
Puis elle avait baissé les yeux vers sa mère et, s’adressant à ses collègues, avait lancé :
— C’est quoi ça ? Ah, mais je la reconnais… c’est la folle de la dernière fois.
Fragment 5
Ce matin-là, comme tous les jours où il travaillait, Jérôme s’était levé tôt.
Il avait laissé le chien sortir dans le jardin, nourri le chat qui apparaissait invariablement au moment où les volets de la grande maison s’ouvraient, préparé du café pour Paul qui dormait encore, puis était parti se doucher.
Avant de quitter la maison, il avait embrassé le chien et, comme souvent, s’était excusé doucement :
— Tu vas être seul aujourd’hui… mais je te le promets, j’aurai bientôt quelques jours de congé et on ne se quittera plus.
Dans la voiture, France Culture parlait déjà.
Alors qu’il quittait le chemin pour rejoindre la départementale, encore un peu engourdi par le réveil, Jérôme entendit le témoignage d’une femme auditionnée dans le cadre d’une commission d’enquête sur l’inceste.
À un moment, elle avait dit :
— La meilleure façon de masquer l’inceste, c’est encore de l’exhiber.
Jérôme avait pensé aussitôt qu’il y avait là quelque chose de profondément vrai. Mais aussi quelque chose d’incomplet.
Le monde ne voit que ce qu’il peut voir.
Les proches, les amis, les enseignants reconnaissent un père, une mère, un cousin, une femme aimée, un homme aimé, parfois tendre, parfois violent, mais toujours identifiable. Rien ne vient rompre entièrement la continuité de celui ou celle qu’ils connaissent.
L’enfant, lui, habite un autre endroit de la relation.
Il est souvent le seul à connaître tous les regards d’un même visage.
Une scène d’enfance lui revint alors en mémoire.
Il se souvenait encore du rideau rouge en velours qui séparait la cuisine du reste de la maison. Un tissu épais, chargé de motifs, comme on en voyait souvent dans les années quatre-vingt.
Il se rappelait surtout la sensation physique éprouvée lorsqu’il avait écarté le rideau.
Le choc immédiat d’un corps caché derrière.
Un corps beaucoup plus grand et plus puissant que le sien, dressé là comme un barrage souple et infranchissable.
Jérôme ne se souvenait plus exactement du regard qu’il avait croisé à cet instant. Pourtant, il savait qu’il n’avait jamais vraiment oublié ce qu’il y avait vu.
C’était le regard que croisent parfois ceux qui ne sont plus suspendus qu’à la volonté de l’autre.
Très vite, les mains de l’adolescent avaient entouré son cou et serré fortement.
Jérôme avait réussi à se dégager puis avait reculé encore et encore, traversant la maison à reculons sans voir les obstacles derrière lui, trébuchant contre les meubles avant de franchir le portail extérieur.
Il appelait à l’aide.
L’autre avançait toujours vers lui avec dans le regard la même détermination froide.
Puis la grand-mère était apparue sur le balcon, alertée par le bruit.
— Mais tu es fou ! Laisse-le tranquille ! Laisse-le tranquille !
Mais l’adolescent continuait d’avancer.
Jérôme avait fini par reculer jusqu’à la limite de la propriété. Il sentait derrière son dos le bois de la barrière contre lequel il s’était retrouvé bloqué.
Ce n’est qu’à ce moment-là que l’autre avait finalement renoncé.
Pendant longtemps, Jérôme avait repensé à cette scène.
La grand-mère avait vu une violence extrême. Pourtant, elle ne savait pas exactement ce qu’elle regardait.
Elle voyait un adolescent brutal, un enfant terrorisé, une poursuite, des cris. Mais elle continuait malgré tout à reconnaître l’adolescent trouble qu’elle connaissait déjà.
Rien ne semblait rompre entièrement la continuité du personnage.
L’inceste ne s’exhibe pas toujours. Souvent, il se maintient au contraire derrière quelqu’un que l’entourage continue simplement à lire à travers ce qu’il connaît déjà de lui.
Peut-être est-ce aussi pour cela qu’il faut écouter les enfants autrement.
Parce qu’eux seuls connaissent parfois tous les regards d’un même visage.
Lorsqu’il entra dans le parking de l’hôpital, Jérôme réalisa qu’il avait conduit presque tout le trajet sans s’en rendre compte.
Une autre réalité reprenait déjà sa place dans son esprit.
Fragment 6
Depuis qu’Antoine avait quitté Mireille, le temps semblait s’être ralenti pour lui.
Il avait dû réinvestir sa maison. Pendant toutes les années où ils avaient vécu ensemble, Mireille lui avait souvent conseillé de la mettre en location. Mais quelque chose l’en avait toujours empêché.
À l’époque, Antoine se disait que c’était son indépendance. La nécessité de garder un lieu à lui, une possibilité de repli, au cas où.
Aujourd’hui, il comprenait les choses autrement.
Partager la vie de Mireille lui avait toujours semblé relever d’une forme de privilège. Comme une parenthèse qu’il n’avait jamais vraiment eu le sentiment de mériter.
Mireille lui paraissait plus sensible que lui. Plus cultivée aussi. Plus à l’aise dans le monde.
Elle savait comment faire lorsqu’il fallait demander un arrêté municipal pour des travaux devant la maison ou écrire aux impôts pour réclamer ce qu’on lui devait.
Antoine, lui, avait souvent eu l’impression d’avancer autrement. Plus lentement. Plus maladroitement aussi.
Et pourtant, depuis leur séparation, il découvrait que la présence de Mireille n’avait pas entièrement quitté sa vie.
Il avait conservé son amitié.
Il pouvait encore l’appeler certains soirs. Cela comptait davantage qu’il ne l’aurait cru.
Gaston, le chat d’Antoine, continuait désormais de passer d’une maison à l’autre.
Chaque matin, il allait encore réclamer sa gamelle chez Mireille.
Et parfois, lorsqu’Antoine le prenait contre lui, il retrouvait dans son pelage le parfum qu’il avait tant de fois respiré.
Alors le chat cessait presque d’être un simple animal.
Il devenait le messager silencieux de cette présence restée proche malgré la séparation.
Quelque chose qui continuait de circuler entre les deux maisons.
Fragment 7
Chaque matin, en ouvrant les volets, Mireille cherchait d’abord la présence de Gaston.
Le chat attendait presque toujours sa gamelle devant la fenêtre.
Et lorsqu’il n’était pas là, quelque chose se resserrait immédiatement en elle. Elle l’appelait plusieurs fois dans le jardin, d’une voix de plus en plus inquiète, jusqu’à voir apparaître au loin sa silhouette tranquille entre les massifs et les herbes hautes.
Alors seulement la journée pouvait commencer.
Depuis quelques semaines, Martin s’était installé à la maison.
Tout s’était fait assez naturellement entre eux. L’amitié ancienne avait déjà préparé une grande partie du chemin. Il n’y avait pas eu de véritable bascule, plutôt une proximité qui avait fini par changer doucement de forme.
Martin était très différent d’Antoine.
Tout aussi contemplatif peut-être, mais plus entreprenant, plus confiant aussi.
Avec lui, Mireille avait parfois le sentiment étrange que les limites ordinaires des choses reculaient un peu.
Des projets qu’elle aurait autrefois immédiatement abandonnés lui semblaient soudain réalisables.
Elle se surprenait même à attendre ses encouragements.
Martin portait en lui quelque chose de solide et d’enthousiaste qui contrastait avec ses propres hésitations. Et Mireille découvrait avec un certain bonheur qu’elle aimait, elle aussi, pouvoir s’appuyer sur quelqu’un.
Elle aimait être portée parfois.
Pouvoir déposer ses doutes sans avoir immédiatement à les contenir elle-même.
Et elle aimait aussi voir Gaston continuer obstinément ses allers-retours entre les deux maisons, comme si le chat refusait tranquillement de choisir entre les êtres qu’il avait appris à aimer.
Fragment 8
Paul était fidèle en toute chose.
C’était sans doute son trait de caractère le plus profond. Une fidélité aux êtres, aux lieux, aux habitudes, aux présences. Quelque chose chez lui semblait toujours vouloir retenir un peu ce qui passait.
Jérôme avait souvent l’impression que personne autour de lui ne s’attachait autant au monde que Paul.
Chaque année, lorsque les fleurs du jardin commençaient à faner, la même tristesse revenait.
Paul regardait longtemps dehors avant de dire presque avec stupeur :
— Tu te rends compte… les fleurs sont déjà en train de faner.
Et chaque fois, Jérôme finissait par répondre en souriant :
— Je t’ai déjà dit cent fois que les fleurs ne sont pas éternelles.
Mais Paul semblait ne jamais réellement s’y habituer.
La fin des choses continuait de lui paraître étrange.
Comme une énigme ancienne à laquelle il refusait intérieurement de consentir tout à fait.
Avec les années, Jérôme avait compris que ce besoin de stabilité ne venait pas de nulle part.
Paul avait grandi dans une vie où il avait très tôt appris à ne compter que sur lui-même et sur les liens que d’autres accepteraient de lui offrir.
Sa mère l’avait confié à ses grands-parents alors qu’il était encore enfant.
Puis, à dix-sept ans, il avait quitté sa ville pour partir étudier à Nice.
Et très vite, son existence s’était construite presque entièrement autour des êtres qui avaient accepté de lui faire une place.
Lorsqu’il était descendu du train, personne ne l’attendait.
Alors les rencontres avaient pris une autre valeur.
Les amis de faculté. Le compagnon qu’il avait connu avant Jérôme. Quelques portes ouvertes, des chambres prêtées, des présences auxquelles il s’était attaché pour de bon.
Quarante ans plus tard, son monde était encore presque entièrement composé de ceux qui avaient été là dans ces premiers temps.
Il n’y avait guère que Jérôme et quelques amis qui s’y soient ajoutés plus tard.
Paul avait longtemps vécu ainsi.
Porté moins par l’idée d’un foyer stable que par la fidélité des liens qu’il rencontrait en chemin.
Et peut-être était-ce pour cela qu’il aimait avec autant de force ce qui demeurait.
Lorsqu’on descend seul d’un train à dix-sept ans, on n’a pas vraiment le luxe de choisir longtemps ceux qu’on aimera.
On aime surtout ceux qui acceptent de tendre la main.
Fragment 9
Sibylle avait passé la plus grande partie de sa vie en région parisienne.
Elle y travaillait déjà comme conductrice de bus scolaire, parfois pour des établissements situés en zone d’éducation prioritaire. Elle avait l’habitude des fortes têtes, des adolescents difficiles, des disputes au fond du car, des provocations lancées pour voir jusqu’où elle céderait.
Mais Sibylle ne cédait pas.
Elle savait se faire respecter.
Et beaucoup avaient fini par l’aimer pour cela.
Personne ne savait exactement pour quelle raison elle était descendue vivre dans le sud.
Elle parlait très peu d’elle-même.
Dans le village, on savait seulement qu’elle continuait à conduire. Désormais, elle transportait surtout des enfants handicapés pour des associations locales et certains établissements de soins.
Sibylle avait quelque chose d’un peu rude.
Une façon d’occuper l’espace sans chercher à séduire ni à se faire remarquer.
Lorsqu’on la rencontrait, on pouvait presque se demander si elle savait qu’elle était une femme. Non pas qu’elle soit réellement masculine, mais elle semblait vivre en dehors de ce genre de préoccupations.
Comme si certaines questions ne l’avaient jamais vraiment intéressée.
Elle avait adopté un grand chien-loup nommé Lupo.
Un animal impressionnant, avec une gueule longue, un poitrail massif et un regard presque humain dans certaines lumières.
À la tombée de la nuit, il arrivait qu’on aperçoive au loin, à la lisière des vignes, le faisceau d’une lampe torche avancer lentement dans les chemins.
C’était Sibylle qui promenait Lupo.
À l’heure où le village rentrait chez lui, elle, au contraire, partait marcher dans la campagne.
Elle avançait seule dans l’obscurité avec une tranquillité presque animale.
Sans peur visible.
Sans hésitation non plus.
Elle communiquait avec son chien par des gestes, quelques sons très courts, parfois même un simple mouvement du corps que lui seul semblait comprendre.
Tous les deux formaient une sorte de binôme silencieux.
Quelque chose qui relevait moins du dressage que d’une manière commune d’habiter le monde.
Et lorsqu’on les croisait au loin entre chien et loup, avançant ensemble dans les chemins sombres, Sibylle donnait parfois l’impression d’appartenir davantage à la campagne qu’au village lui-même.
Fragment 10
Ce soir-là, Antoine était sorti dans le jardin un peu plus tard que d’habitude.
La lumière tombait doucement derrière les vignes et le froid commençait déjà à remonter depuis les terres humides.
Il était descendu presque jusqu’au fond du terrain lorsque quelque chose avait bougé dans l’obscurité.
D’abord un souffle.
Puis un bruit de course dans les herbes hautes.
Et soudain une voix sèche, brève, impossible à distinguer vraiment, mais qui sonnait comme un ordre lancé dans la nuit.
Antoine s’était immobilisé.
Quelques secondes plus tard, quelque chose avait surgi du noir.
Pendant une seconde, Antoine eut l’impression absurde qu’un loup venait de traverser son jardin.
L’animal avançait avec une rapidité silencieuse presque irréelle.
Antoine aperçut d’abord la gueule longue, l’échine haute de l’animal, puis les yeux qui s’étaient brusquement fixés sur lui.
Quelques mètres plus loin, une silhouette apparut à son tour dans l’obscurité.
Une femme avançait rapidement dans les herbes avec une lampe torche à la main.
— Lupo !
Le chien avait aussitôt changé de direction pour revenir vers elle.
Tout s’était passé très vite.
Déjà, tous les deux s’éloignaient vers les vignes.
Antoine resta quelques instants sans bien comprendre ce qu’il venait de voir.
Puis il baissa les yeux.
Dans l’herbe, près du grillage, quelque chose brillait faiblement sous la lumière tombante.
Un collet.
Alors seulement il comprit.
La femme chassait le lièvre.

