✉️ — Cinsault : fragments 21 à 30
Fragment 21
Lorsqu’un habitant de Cinsault se rendait à l’église en dehors des offices, c’était le plus souvent pour venir s’y recueillir un moment.
Certains allumaient un cierge avant de rester debout devant une statue, parlant tout bas comme on supplie.
D’autres restaient assis longtemps parmi les rangées de bancs vides, la tête baissée, ou au contraire les yeux levés vers le grand Christ qui dominait la nef.
La sculpture impressionnait tous ceux qui entraient dans l’église.
Le Christ en croix semblait presque démesuré pour un édifice aussi modeste. Malgré les années, le vernis ancien avait conservé des couleurs étonnamment intactes. Le corps paraissait lourd, réel, presque vivant sous la lumière des cierges.
Les visiteurs venaient donc rarement pour voir Léontine elle-même.
Mais ce soir-là, elle comprit immédiatement que ce n’était pas la prière qui avait conduit quelqu’un jusqu’ici.
Elle se trouvait dans le petit débarras attenant à la sacristie.
Un vieil évier de porcelaine, devenu ivoire avec le temps et traversé de fines fissures, se trouvait sous une petite fenêtre.
Léontine y changeait l’eau d’un bouquet laissé quelques jours plus tôt à l’occasion d’un baptême lorsqu’elle entendit son nom derrière elle.
Quelqu’un se tenait dans l’encadrement de la porte.
Léontine se retourna à peine.
Et tout de suite, elle comprit.
La femme parla immédiatement.
— Pourquoi est-elle revenue ?
Léontine reposa lentement les fleurs dans l’évier.
— De qui parlez-vous ?
La visiteuse la regarda fixement.
— Vous le savez très bien. Votre parente. Que veut-elle ici ?
Léontine resta silencieuse quelques secondes.
Puis elle répondit calmement :
— Je ne lui ai plus jamais parlé depuis cette nuit-là.
Sa voix demeurait parfaitement stable.
— Elle m’a écrit plusieurs fois. Pour savoir. Pour comprendre. Mais je n’ai jamais répondu. Je vous l’avais promis.
La femme détourna brièvement les yeux.
— Il faut lui dire de partir.
Puis presque aussitôt :
— Ça détruirait la vie de Marie. Ça nous détruirait tous.
Léontine observa un instant le bouquet humide entre ses mains.
Puis elle répondit doucement :
— Lui dire de partir… ce serait déjà lui dire beaucoup.
Un silence traversa la petite pièce.
Puis Léontine ajouta :
— Tout cela est dans les mains de Dieu maintenant.
Fragment 22
La réunion publique avait été organisée dans une petite salle municipale à l’entrée du village.
La mairie s’y était d’abord opposée, craignant des débordements.
Mais devant l’insistance des habitants, elle avait finalement accepté qu’une rencontre ait lieu autour de la question du loup et de la battue qui devait bientôt être organisée.
Ce sont surtout les opposants à cette battue qui avaient souhaité la réunion.
Ils voulaient discuter. Trouver une autre solution. Empêcher peut-être que les choses aillent plus loin.
Très vite, les propositions avaient commencé à circuler dans la salle.
Certains parlaient de stationner des voitures en travers de la route forestière pour empêcher les chasseurs de passer.
D’autres envisageaient de former une chaîne humaine à l’entrée des chemins.
Quelques-uns proposaient même d’envahir la forêt en faisant du bruit pour prévenir l’animal avant le début de la battue.
Chacun avançait ses idées, des plus modérées aux plus radicales.
Parmi les habitants de Cinsault se trouvaient aussi plusieurs militants écologistes venus des villages voisins pour soutenir le mouvement.
L’atmosphère demeurait tendue mais sans véritable débordement.
Lorsque Paul et Anne avaient préparé leur venue à la réunion, Jérôme leur avait recommandé d’être prudents.
Il leur avait conseillé d’éviter les questions trop provocantes ou les prises de position trop affirmées.
— Faites attention, leur avait-il dit. Les gens d’ici peuvent devenir très virulents sur cette question. Pour certains éleveurs, il ne s’agit pas seulement d’un débat écologique. C’est leur travail. Leur gagne-pain.
Anne et Paul circulaient au milieu des groupes avec leur matériel.
Anne interrogeait les participants pendant que Paul enregistrait certains échanges.
— Que pensez-vous de cette battue ?
La jeune femme qu’Anne venait d’aborder hésita quelques secondes avant de répondre.
— Deux bêtes ont été retrouvées mortes, c’est vrai. Mais rien ne prouve encore que ce soit le loup. Ça peut aussi être des chiens errants. Et même si c’était lui… on ne peut pas réclamer le retour d’une espèce pendant des années puis vouloir l’abattre dès qu’elle réapparaît.
Anne hocha doucement la tête.
— Vous comprenez malgré tout les inquiétudes des éleveurs ?
— Oui bien sûr. Mais je crois qu’il faudrait d’abord chercher à protéger les troupeaux autrement avant d’organiser une battue.
Paul retranscrivait rapidement les échanges pendant qu’Anne poursuivait :
— Est-ce que vous accepteriez que nous citions votre nom ?
La jeune femme acquiesça.
— Oui bien sûr. Je m’appelle Marie Blagnac.
À mesure que la soirée avançait et que la réunion semblait s’éterniser, Jérôme avait fini par décider de venir lui aussi jusqu’à la salle municipale.
Lorsqu’il arriva devant le bâtiment, la porte était restée ouverte à cause de la chaleur et du bruit.
Et immédiatement, il reconnut Sibylle.
Elle se tenait de dos dans l’encadrement de la porte, sans entrer réellement dans la salle.
Immobile.
Elle observait de loin tout ce qui se disait.
Fragment 23
Jérôme travaillait au contact des corps à l’hôpital.
Il connaissait le soin, mais aussi toutes les contradictions qui l’accompagnent. Les limites du soignant. Celles du patient. Celles de l’institution elle-même.
Pour lui, l’hôpital était un lieu foisonnant. Un espace de grande promiscuité humaine où se mêlaient fatigue, courage, violence contenue, tendresse parfois.
Mais Jérôme demeurait profondément solitaire.
Aller travailler ne signifiait pas seulement fournir les efforts liés au métier. C’était aussi accepter quotidiennement la proximité des autres, leurs attentes, leurs douleurs, leurs tensions.
Or lui aimait surtout les grands espaces, les longues randonnées, la garrigue, les heures silencieuses passées à marcher seul.
Il vivait son rapport au monde comme une manière de mesurer où il en était lui-même.
Le travail n’était jamais seulement le travail.
C’était aussi une mise à l’épreuve permanente de ses valeurs, de ses limites, de sa capacité à rester au plus près du réel sans trop s’en éloigner ni s’y perdre complètement.
Ce jour-là, Jérôme était parti marcher sans véritable itinéraire.
À un moment du chemin, presque sans y réfléchir, il avait quitté le sentier principal pour emprunter une montée pierreuse dont il ne connaissait pas l’issue.
L’ascension avait été longue.
Mais l’effort ne lui pesait pas.
Il avançait dans une forme de silence intérieur, absorbé par le rythme régulier de ses pas, le souffle du vent chaud et le rouli des petits cailloux sous ses semelles.
Peu à peu, le chemin semblait avoir effacé le reste.
Puis soudain, le relief changea.
La montée prit fin.
Jérôme déboucha alors sur un vaste plateau qu’il ne connaissait pas.
L’herbe y poussait abondamment malgré la sécheresse des alentours.
Au centre du plateau, un troupeau de chèvres était rassemblé dans une tranquillité presque irréelle.
Un homme grand et trapu se tenait un peu à l’écart, un bâton à la main.
Un chien était assis à ses pieds.
Une légère brume blanche flottait sur le plateau malgré le soleil éclatant.
La lumière paraissait douce, comme voilée.
Les contours mêmes de la scène semblaient légèrement effacés.
Sans trop savoir pourquoi, Jérôme s’avança vers le troupeau.
Le berger sentit sa présence derrière lui mais ne se retourna pas immédiatement.
Ce fut Jérôme qui parla le premier.
Il ressentit aussitôt le besoin de se justifier, presque nerveusement, comme s’il venait de rompre une tranquillité séculaire.
— Bonjour… Je marchais sans vraiment savoir où j’allais. J’avais mille choses en tête au départ… puis je crois que je me suis un peu perdu. Enfin… je ne sais plus très bien…
Le berger demeura silencieux quelques secondes.
Puis il répondit calmement :
— Vous n’êtes pas perdu.
Et levant lentement le bras, il désigna une direction au bout du plateau.
— Lorsque les cloches sonneront, vous prendrez ce chemin-là. Il vous conduira jusqu’au village.
Puis il ajouta :
— Vous pouvez marcher sans crainte. Comme le troupeau marche sans crainte lorsque quelqu’un veille.
Jérôme observa les chèvres.
Elles paraissaient parfaitement paisibles.
— Je ne savais même pas qu’il existait un plateau ici… ni un troupeau… ni un berger.
Le berger eut un léger sourire.
Alors Jérôme demanda :
— Comment vous appelez-vous ?
— Pascal.
Puis presque aussitôt, le berger ajouta :
— Et vous devez être Jérôme.
Cette fois, Jérôme le regarda avec surprise.
— Nous connaissons-nous ?
Le berger ne répondit pas directement.
Il garda les yeux tournés vers le troupeau avant de dire simplement :
— Lorsqu’un troupeau a peur, il se resserre autour du berger.
Puis, après un silence :
— Lorsqu’un homme a peur, il organise une battue.
Jérôme resta silencieux.
Les paroles résonnaient étrangement en lui.
Puis il finit par acquiescer doucement.
— Merci.
À cet instant, des cloches sonnèrent au loin.
Jérôme reconnut immédiatement leur rythme.
C’était Léontine qui sonnait au village.
Lorsqu’il releva les yeux, la brume semblait s’être épaissie légèrement autour du troupeau.
Alors il reprit le chemin que le berger lui avait indiqué pour redescendre vers Cinsault.
Fragment 24
— Tu sais Paul… aujourd’hui j’ai fait quelque chose d’un peu inhabituel.
Paul leva les yeux de son carnet.
— Ah oui ?
— Je marchais sur un chemin que je pensais connaître. Et puis à un moment, j’ai eu envie de monter. Depuis le sentier, on distinguait quelque chose là-haut. Pas vraiment un sommet. Plutôt une ligne. Alors j’ai continué.
— Et alors ?
— C’était un plateau. Très vert malgré la chaleur. Avec une lumière étrange, un peu voilée. Un endroit hors du temps.
Paul referma doucement son stylo.
— Il y avait là un troupeau de chèvres gardé par un berger. Je me suis avancé vers eux. Le berger ne s’est pas retourné tout de suite. Et quand il l’a fait… il semblait déjà savoir qui j’étais.
Paul le regarda.
— Comment ça ?
— Il m’a appelé par mon prénom. Sans que je me sois présenté.
Un silence.
— Tu es sûr ?
— Oui.
Paul resta quelques secondes sans rien dire. Puis il eut un léger sourire.
— Un plateau… des chèvres… un berger qui te connaît… Tu m’en diras tant. Pourquoi pas une cathédrale pendant qu’on y est ?
Jérôme sourit lui aussi.
Puis il sentit qu’il valait mieux s’arrêter là.
— Et toi… cette réunion sur la battue ? Vous avez interrogé des gens finalement ?
Paul acquiesça.
— Oui. Beaucoup plus que prévu. Des jeunes, des gens plus âgés. Les avis étaient très partagés.
Il réfléchit un instant.
— Il y avait notamment une femme assez étonnante. Très en retrait. Elle a refusé qu’on rende son témoignage public mais Anne et moi avons quand même pris rendez-vous avec elle.
Paul ouvrit son carnet et retrouva rapidement la page.
— Sibylle Fortin.
Le nom produisit un léger silence.
Jérôme releva les yeux.
— Ah oui ?
— Elle vient de la région parisienne. Installée ici depuis peu. Elle travaille avec des enfants handicapés. Franchement… c’est une personnalité assez fascinante.
Il marqua une pause.
— Elle pensait qu’une battue ne résoudrait rien. Que tant que les troupeaux resteraient sans protection la nuit, le loup reviendrait. Elle parlait de chiens de garde, de parcs nocturnes. Des solutions qui existent et qui fonctionnent ailleurs.
Paul referma son carnet.
— Peut-être qu’elle acceptera qu’on fasse son portrait pour notre projet.
Jérôme ne répondit rien.
Il repensait au plateau et à sa rencontre. Le chien gardant le troupeau, parfaitement tranquille. Le berger et ses paroles.
Cet homme aurait sûrement aimé Sibylle.
Fragment 25
— Allô Mireille ? C’est Antoine. Comment vas-tu ?
— Très bien Antoine. Martin et moi sommes en train de préparer le dîner.
— Je te dérange alors… je suis désolé.
— Pas du tout, ne t’inquiète pas. Le repas est déjà lancé. Et puis Martin saura très bien se débrouiller quelques minutes sans moi.
Antoine eut un léger rire.
Puis il hésita un instant avant de reprendre :
— Je ne sais pas si je t’en ai déjà parlé… mais depuis quelque temps, je me dis qu’il manque peut-être quelque chose à Cinsault.
— Ah oui ?
— Une buvette. Un endroit simple où les gens pourraient venir s’asseoir, boire quelque chose de frais… peut-être manger une part de tarte ou un gâteau. Quelque chose de tranquille.
Mireille demeura silencieuse quelques secondes.
— Et ce serait toi qui tiendrais cet endroit ?
— Oui… enfin… c’est justement de ça dont je voulais te parler. Tu vas peut-être trouver ça étrange, mais je me demandais s’il n’y aurait pas moyen pour moi de faire quelque chose comme ça.
Mireille sourit doucement au téléphone.
— Tu me surprends un peu Antoine… mais pas tant que ça finalement.
Elle ajouta presque aussitôt :
— Je t’ai toujours connu réservé. Mais je sais aussi que tu as énormément de qualités pour accueillir les gens. Tu es attentif. Calme. Et puis les gens t’aiment bien plus que tu ne le crois.
Antoine ne répondit pas immédiatement.
— Tu imagines quoi exactement ? Un local ?
— Non justement. Je pensais plutôt à quelque chose de mobile. Un camion ambulant. Je pourrais ouvrir un volet, installer quelques tables avec des parasols… et puis changer parfois d’endroit. Être ici l’été… ailleurs certains jours.
Mireille sembla immédiatement séduite par l’idée.
— Mais Antoine, je trouve ça magnifique.
Sa voix s’était éclaircie.
— En fait ça te correspond très bien. Tu sais être ordonné et soigneux. Et puis ce genre d’endroit demande justement quelqu’un de fiable. Quelqu’un qui aime les gens sans chercher à se mettre en avant.
Antoine resta silencieux.
Puis Mireille reprit :
— Et honnêtement… je crois que ça ferait du bien au village.
Antoine sourit à son tour.
— Merci de me dire tout ça. J’avais besoin d’en parler à quelqu’un avant d’aller plus loin.
— Alors va plus loin Antoine. Et si Martin et moi pouvons t’aider d’une manière ou d’une autre, tu nous le dis.
— Merci Mireille. J’essaierai de ne pas abuser.
— Tu n’abuseras pas.
Fragment 26
— Qu’est-ce que je vous sers, Madame ?
Mireille éclata de rire.
— Quel plaisir de te trouver là Antoine.
Elle regarda autour d’elle avec étonnement.
Le camion était installé sur la place du village, légèrement à l’ombre des platanes.
— Mais tout est magnifique… Je ne pensais pas que tu réussirais à concrétiser ton projet aussi vite.
Antoine sourit timidement.
— Martin et toi m’avez beaucoup aidé.
— Oh non… pas tant que ça. On aurait aimé faire davantage.
Mireille continua d’observer le camion installé au bord de la place.
— Cette couleur bleue est une excellente idée. On le voit de loin. Et puis tu as pensé à tout… le panneau avec les boissons, les prix, les petites tables, les nappes, les chaises assorties…
Elle secoua doucement la tête.
— Non vraiment Antoine, c’est très réussi. Ça donne immédiatement envie de s’asseoir ici.
Puis elle ajouta :
— Et tu as très bien choisi ton emplacement. Pour te faire connaître, la place du village était sûrement le meilleur endroit possible.
Antoine baissa légèrement les yeux, presque gêné par les compliments.
— Si je ne t’ai pas tout montré avant, c’était aussi pour te faire la surprise.
Puis il ajouta avec un sourire plus discret :
— J’ai souvent imaginé ce moment où tu viendrais pour la première fois.
Mireille le regarda avec tendresse.
— Eh bien je suis sincère : tout me plaît.
Elle posa doucement son sac sur une chaise.
— Et si tu as besoin d’aide au début, n’hésite surtout pas. Je peux venir te remplacer une heure ou deux si tu dois faire des courses ou t’absenter un moment. Maintenant que tout est installé, je vois très bien comment cela peut fonctionner.
Antoine acquiesça doucement.
— Merci Mireille. C’est important pour moi de pouvoir compter sur toi… et sur Martin aussi.
Un léger silence suivit.
Puis Antoine ajouta simplement :
— Tu sais… pour moi, vous êtes devenus des amis.
Fragment 27
Gaston, le chat, était arrivé tôt ce matin-là chez Mireille et Martin.
Le jardin était particulièrement beau en cette saison.
Le soleil traversait les feuillages et certaines parties du terrain demeuraient volontairement ombragées grâce aux arbres et aux plantes que Mireille avait patiemment installés au fil des années.
Depuis que Martin partageait sa vie, le jardin avait encore changé.
Mireille y avait créé plusieurs espaces, plusieurs atmosphères.
Une jolie table entourée de chaises permettait de prendre le petit déjeuner dehors. Un hamac suspendu entre la maison et un arbre invitait à la sieste ou à la rêverie. Plus loin, deux transats installés côte à côte attendaient les après-midis de chaleur.
Les rosiers, autrefois un peu perdus dans le jardin, semblaient désormais avoir trouvé leur place.
Ils donnaient au lieu quelque chose de vivant et d’ancien à la fois. La sensation d’un jardin pensé pour durer.
Mireille avait toujours placé le romantisme avant tout.
Martin, lui, était venu apporter une forme de stabilité concrète à ce qu’elle imaginait.
Elle rêvait les lieux. Il créait les conditions pour qu’ils existent réellement.
C’est ainsi qu’on les trouvait ce matin-là.
Paisibles, à la table du petit déjeuner.
À un moment, Mireille proposa à Martin de partir jusqu’à la rivière.
Au printemps, plusieurs petits cours d’eau traversaient abondamment les alentours du village.
Elle connaissait un endroit où le sable formait une petite plage discrète entre les arbres.
Ils n’y seraient peut-être pas seuls, mais cela lui importait peu.
Elle voulait simplement partager ce moment avec lui.
Mireille se souvenait de sa jeunesse.
Des journées passées au bord de l’eau, allongée sur une serviette au soleil, dans d’autres lieux, à d’autres époques de sa vie.
Depuis toujours, cette image représentait pour elle quelque chose de très important.
Une certaine idée de l’amour.
Être auprès de quelqu’un « pour de bon ».
Elle n’avait jamais vraiment désiré autre chose.
Et aujourd’hui encore, elle se réjouissait de se sentir assez jeune pour vivre un moment comme celui-là avec Martin.
Pour beaucoup, cela aurait semblé anodin.
Mais pour elle, cette escapade à la rivière avait presque la valeur d’un symbole.
La vie l’avait exaucée.
Fragment 28
C’est une voisine qui avait parlé de Jérôme à Mireille.
— Tu sais, les nouveaux qui se sont installés un peu à l’écart du village… eh bien celui qui travaille à l’hôpital est aussi sophrologue. Il paraît qu’il travaille très bien.
Mireille n’y avait d’abord pas prêté beaucoup d’attention.
Puis l’idée lui était revenue plusieurs jours plus tard.
Mireille connaissait peu la sophrologie mais la méthode éveillait sa curiosité.
Elle se disait qu’elle pourrait peut-être lui apporter quelque chose de plus dans sa manière de vivre l’amour et le bonheur qu’elle partageait désormais avec Martin.
Un après-midi, en revenant du supermarché où elle avait acheté quelques provisions pour dépanner Antoine au camion, Mireille passa devant la maison de Jérôme.
Une plaque sobre était fixée près du portail :
Jérôme Lévêque
Sophrologie
Mireille ralentit légèrement.
Le jardin était fleuri et soigneusement entretenu.
Elle aima cela.
Le soir même, elle composa le numéro.
Jérôme lui sembla ouvert et précis. Le rendez-vous fut rapidement fixé.
Quelques jours plus tard, Mireille se présenta au portail.
Jérôme vint lui ouvrir lui-même.
Il portait des vêtements très simples et semblait presque timide dans sa manière de l’accueillir.
Le cabinet occupait une pièce lumineuse donnant sur le jardin.
Deux fauteuils faisaient face à une grande fenêtre entrouverte sur laquelle bougeaient lentement les feuilles d’un figuier.
Jérôme invita Mireille à s’installer.
Ils échangèrent d’abord quelques mots simples.
Puis Mireille parla naturellement de Martin.
Du jardin.
De ce bonheur tardif qu’elle avait parfois du mal à croire réel.
Jérôme l’écoutait attentivement sans jamais l’interrompre.
À un moment, Mireille finit par dire presque timidement :
— Je crois que j’ai attendu cela toute ma vie.
Le silence demeura quelques secondes dans la pièce.
Puis Jérôme répondit doucement :
— Et qu’est-ce que cela représente exactement pour vous ?
Mireille chercha ses mots.
— Une forme de paix peut-être… Le sentiment d’être enfin arrivée quelque part.
Jérôme acquiesça lentement.
Puis il demanda :
— Et pensez-vous que cette paix dépende entièrement de Martin ?
La question surprit Mireille.
Elle hésita.
— Je… je ne sais pas.
Jérôme sourit légèrement.
— Je suis heureux de votre bonheur, Mireille. Vraiment.
Puis il ajouta calmement :
— Mais peut-être existe-t-il aussi quelque chose qui reste à votre portée même lorsque vous êtes seule.
Mireille releva doucement les yeux vers lui.
Le vent faisait bouger les feuilles derrière la fenêtre.
— Vous parliez de la rivière tout à l’heure, reprit Jérôme. Pensez-vous que ce moment perde toute sa beauté si vous vous y rendez seule ?
Mireille resta silencieuse.
La question semblait ouvrir quelque chose en elle.
Jérôme poursuivit doucement :
— Aimer quelqu’un profondément est une très belle chose. Mais peut-être que l’amour le plus solide commence aussi lorsqu’on apprend à ne pas s’abandonner soi-même.
Un long silence suivit.
Puis Jérôme proposa simplement :
— Si vous le souhaitez, nous pouvons maintenant commencer la séance.
Mireille acquiesça doucement.
Jérôme baissa légèrement la voix.
— Installez-vous confortablement… Prenez le temps de sentir le fauteuil sous votre corps… le contact de vos pieds avec le sol… Et simplement, laissez votre respiration retrouver son rythme.
Le silence s’installa lentement dans la pièce.
— Imaginez maintenant un chemin que vous connaissez bien… Un chemin paisible… Peut-être un sentier de terre claire au bord des arbres…
Mireille sentit peu à peu son corps se détendre.
— Au bout de ce chemin, il y a une rivière.
La voix de Jérôme demeurait calme et régulière.
— Vous avancez tranquillement… sans effort… Et vous découvrez un endroit simple… une petite plage de sable… un lieu paisible où vous pouvez vous arrêter.
Mireille sentit une émotion discrète monter en elle.
— Peut-être avez-vous longtemps attendu ce moment… Peut-être avez-vous longtemps cru qu’il fallait être accompagnée pour avoir le droit de vous y reposer pleinement…
Le vent passait doucement derrière la fenêtre ouverte.
— Mais aujourd’hui… vous pouvez simplement être là… Vous accorder ce moment… ressentir la chaleur du soleil… entendre l’eau… et comprendre que cet endroit vous appartient aussi.
Mireille sentit ses yeux devenir humides.
Et pour la première fois peut-être, l’idée d’être seule ne lui apparut plus comme un manque.
Fragment 29
Depuis plusieurs semaines maintenant, Mireille voyait régulièrement Jérôme.
Elle ne lui parlait pas seulement de Martin.
Ni même de sa vie.
Quelque chose s’était déplacé plus profondément.
Les séances lui avaient donné le sentiment de retrouver un rapport plus calme à elle-même.
Ce matin-là, Martin travaillait.
Et Mireille décida d’aller seule jusqu’à la rivière.
Le soleil était déjà haut lorsqu’elle quitta le village.
Très vite, le chemin s’éleva dans la garrigue.
La terre était sèche et claire sous ses pas.
Autour d’elle poussaient des pins, des chênes verts, des buissons de thym et de romarin chauffés par le soleil.
L’air sentait les herbes sauvages.
Mireille avançait lentement.
Sans chercher à arriver vite.
Le silence n’était troublé que par le chant des cigales et le bruit régulier de ses pas sur les pierres.
À certains endroits, le chemin devenait plus difficile.
Des roches affleuraient sous la terre.
Il fallait regarder où poser les pieds.
Mireille repensa alors à une séance que Jérôme lui avait fait vivre quelques jours auparavant.
Le chemin de vie.
Elle revit ses yeux fermés dans le cabinet lumineux.
La voix calme de Jérôme.
« Chaque pierre raconte quelque chose des difficultés que vous avez rencontrées… et du courage que vous avez eu. »
Mireille sentit une émotion discrète traverser son corps.
Toute sa vie, elle avait avancé comme elle avait pu.
Parfois heureuse.
Parfois profondément seule.
Il y avait eu des attentes déçues.
Des renoncements.
Des années entières où elle avait cru que certaines choses ne lui arriveraient jamais.
Et pourtant elle était encore là.
Debout sur son chemin.
Elle ralentit légèrement.
Le soleil traversait les branches des pins au-dessus d’elle.
Elle pensa aussi à cette autre phrase :
« Peut-être avez-vous avancé à genoux parfois… et pourtant vous avez continué. »
Mireille sourit doucement.
Oui.
Elle avait continué.
Et quelque chose en elle semblait désormais moins lourd.
Comme si elle avait cessé de considérer sa vie uniquement à travers ce qui avait manqué.
Le chemin descendit alors brusquement entre de grands arbres plus frais et plus denses.
Le changement de paysage était presque irréel.
Puis soudain, elle entendit l’eau.
Une rivière apparaissait là, au milieu de la garrigue.
Comme un secret.
Deux longues rangées d’arbres suivaient son cours.
Leurs branches formaient des ombres mouvantes sur le sol.
À force du passage des habitants, un escalier naturel s’était creusé dans la terre pour rejoindre les petites plages en contrebas.
Les racines retenaient les bords du chemin comme si la nature elle-même avait accepté de conduire les hommes jusqu’à l’eau.
Mireille descendit lentement.
L’eau était transparente.
Le courant faisait doucement onduler les plantes aquatiques.
Elle choisit une petite plage de sable entourée de végétation puis étendit sa serviette au soleil.
Le sable était chaud sous son dos.
Le ciel apparaissait entre les branches dans un bleu éclatant.
Mireille ferma les yeux quelques instants.
Le bruit de l’eau.
Les oiseaux.
La chaleur.
Tout semblait exactement à sa place.
Alors elle comprit soudain quelque chose de très simple.
Le chemin n’avait jamais eu besoin d’être parfait.
Il suffisait d’être encore là.
Et pour la première fois peut-être, Mireille sentit que sa vie entière pouvait être regardée avec douceur.
Fragment 30
L’été approchait à grands pas à Cinsault.
Les vieilles pierres du village commençaient à chauffer dès le matin. Les façades, les balcons et les petites terrasses semblaient déjà retenir la chaleur du jour.
Partout, la végétation avait gagné en densité.
Les rosiers les plus anciens produisaient des grappes de fleurs si lourdes que Jérôme n’en avait jamais vu de semblables ailleurs.
Leur parfum flottait jusque dans certaines ruelles.
Paul avait donné rendez-vous à Jérôme sur la grand-place.
— Je bois un verre avec Marie au camion d’Antoine. Viens nous rejoindre. Avec les platanes, il fait frais là-bas.
En remontant la Grand’rue, Jérôme plissa légèrement les yeux.
Le soleil se reflétait fortement sur la pierre calcaire.
Toute la rue semblait traversée de lumière.
Cette blancheur lui rappela immédiatement certains villages grecs qu’il avait traversés autrefois.
La même sensation d’être enveloppé par la lumière.
Comme si les murs eux-mêmes la renvoyaient jusque dans le corps.
À mesure qu’il approchait de la place, les bruits devenaient plus nombreux.
Des enfants jouaient près de la fontaine.
On entendait des roues de vélos, des éclats de rire, le bruit sec de quelques patins à roulettes sur les pavés.
Puis Jérôme aperçut enfin le camion bleu d’Antoine installé devant la mairie.
Des tables avaient été dressées sous les platanes.
Toutes étaient occupées.
L’ombre des arbres projetait sur la place une fraîcheur mouvante et paisible.
Antoine allait d’une table à l’autre avec application, visiblement heureux de voir le village vivre autour de lui.
Jérôme reconnut plusieurs habitants venus profiter de la fin d’après-midi.
Paul était attablé avec Marie.
En apercevant Jérôme, il leva aussitôt la main.
À la table voisine, Sibylle était assise auprès de Pascal.
Le berger parlait peu mais son regard demeurait constamment tourné vers elle avec une douceur tranquille.
Jérôme ressentit un léger trouble en le revoyant.
Depuis leur rencontre sur le plateau, il ne l’avait jamais recroisé.
Et pourtant, à cet instant, sa présence ici semblait très naturelle.
Un peu plus loin, Léontine riait discrètement d’une plaisanterie du vieux cordonnier.
Armand venait de lui offrir une glace qu’elle mangeait avec cette retenue élégante qui semblait appartenir à une autre époque.
Jérôme arriva à hauteur des tables avec le sentiment d’entrer dans une scène qu’il aurait aimé pouvoir retenir longtemps.
Paul lui désigna une chaise.
— Te voilà. Nous sommes arrivés il y a quelques minutes.
Puis il ajouta avec enthousiasme :
— Figure-toi que Marie envisage peut-être des études de journalisme.
Marie sourit timidement.
— Paul exagère un peu…
— Pas du tout, répondit-il aussitôt. Tu as une vraie curiosité pour les gens. Et tu sais très bien écouter.
À cet instant, Sibylle se retourna vers Paul.
— Bonjour Paul.
Puis son regard revint vers Marie.
— Je reconnais cette jeune fille.
Marie sembla surprise.
— Vraiment ?
Sibylle acquiesça doucement.
— Oui. Lors de la réunion sur la battue contre le loup. Je vous ai entendue parler ce soir-là. J’avais beaucoup aimé votre manière de défendre cet animal… mais surtout d’essayer de le comprendre.
Marie rougit légèrement.
— Merci… je ne pensais pas avoir dit quelque chose d’aussi intéressant.
Le berger prit alors la parole d’une voix calme mais affirmée :
— Il serait temps que la jeunesse s’exprime davantage. Notre destin est aujourd’hui entre les mains de politiques qui ne comprennent plus grand-chose à nos traditions.
Paul sourit en regardant Marie.
— Tu vois ? Tu es déjà en train de nouer tes premiers contacts de journaliste. C’est précieux tu sais. Sibylle a un parcours tout à fait étonnant. Elle mérite d’être connue.
Marie se tourna alors vers Sibylle.
— Eh bien… oui, pourquoi pas. Je vous recroiserai avec plaisir.
Sibylle lui rendit son sourire.

