✉️ — Cinsault : fragments 31 à 40
Fragment 31 : Cantique de Mireille
Quelque chose a changé en moi.
Je ne saurais pas dire exactement quand. Peut-être progressivement, comme la lumière du jour change sans qu’on s’en aperçoive.
J’ai longtemps été une femme qui cherchait dans l’amour ce que d’autres cherchent dans la prière. On pourrait presque dire qu’il a été mon dieu.
Il ne me suffit plus.
Lorsque je marche dans la garrigue, je ne contemple plus seulement. En moi une distance s’est effacée. Le vent dans les pins, le soleil sur les pierres, l’odeur du thym chauffé, le chant continu des cigales — tout cela ne me semble plus au dehors de moi-même.
J’aime profondément Martin. Mais ce que je vis maintenant ne ressemble pas seulement à de l’amour. C’est quelque chose de plus ancien. Quelque chose que j’ai cherché partout — dans les bras des hommes, dans les départs, dans les recommencements — et qui était là depuis toujours. Enfoui sous les blessures. Recouvert par les peurs.
C’est moi-même que je cherchais.
Cette idée me bouleverse encore.
Comment puis-je sentir aujourd’hui quelque chose d’aussi calme après tant de confusion ? Après avoir accepté d’être si souvent blessée, humiliée, diminuée ? Comment suis-je encore debout ?
Je ne sais pas exactement où se trouve le miracle. Dans la nature peut-être. Dans le village. En Martin. Ou bien est-ce quelque chose qui a toujours existé en moi sans que je sache le reconnaître.
Mais j’aime que cela arrive ici.
Sous ce soleil brûlant. En foulant cette terre claire qui colle parfois à mes semelles. En me désaltérant de cette eau fraîche qui vient toucher ma peau lorsque je descends à la rivière. Dans cette lumière du Sud qui semble entrer dans mon corps autant que dans mes yeux.
Mon cœur s’est noué profondément à Cinsault. Pour toujours peut-être. C’est ici que j’ai rencontré Martin. Ici aussi que j’ai croisé Jérôme. Et tous les autres — le berger, Léontine, Antoine, Paul. Tous semblent désormais appartenir à quelque chose de plus vaste que de simples rencontres.
Le loup est peut-être encore là quelque part dans les collines. Il observe peut-être encore le village depuis un promontoire invisible. Il me regarde peut-être en ce moment même.
Je ne le crains plus.
Car le loup que je fuyais n’était pas dans les collines.
C’était cette peur ancienne qui m’a fait chercher partout ce qui ne me manquait pas.
La peur d’être abandonnée.
Et contre elle, aucune battue n’était possible. On ne l’acculerait pas. On ne viendrait pas à bout d’elle par la force ou la ruse.
Il fallait la rencontrer.
La laisser venir.
La reconnaître pour ce qu’elle était.
La traverser.
Et derrière elle — j’en suis certaine maintenant — se trouve quelque chose d’antérieur à tout. Quelque chose qui existe avant les blessures, avant les amours, avant les peurs. Quelque chose qui n’a jamais bougé et qui n’attendait rien d’autre que cette rencontre.
Et cela, rien ne peut me le reprendre.
Fragment 32
Sibylle ne s’était pas retournée vers Marie tout à fait par hasard ce jour-là, à la terrasse d’Antoine.
Depuis la réunion dans la salle municipale, Sibylle pensait souvent à Marie.
Quelque chose, ce soir-là, l’avait immédiatement troublée.
De loin, elle l’avait observée intervenir, chercher ses mots parfois avec maladresse mais portée par quelque chose de profondément sincère.
Et peu à peu, une sensation étrange s’était imposée à elle.
Une familiarité.
Pas une ressemblance au sens simple. Plutôt un sentiment de reconnaissance immédiate, difficile à expliquer. Comme si quelque chose, chez cette jeune fille qu’elle ne connaissait pas, lui était déjà familier.
Ce trouble avait été soudain.
Sibylle avait eu l’impression de retrouver quelqu’un qu’elle n’avait pourtant jamais rencontré.
Puis il y avait eu cet homme.
Toute la semaine, l’ancien maire Blagnac avait cherché à la voir. Il avait fini par l’attendre à la sortie de l’école, au moment où Sibylle accompagnait les enfants handicapés dont elle s’occupait.
Il s’était approché d’elle avec une nervosité mal contenue. Il parlait sèchement, mais quelque chose, derrière l’agressivité, ressemblait davantage à de l’inquiétude.
— Qu’êtes-vous revenue faire ici ? avait-il demandé. Que cherchez-vous exactement ?
Sibylle s’était immédiatement agacée.
— Mais qui êtes-vous, d’abord ? Laissez-moi tranquille.
L’homme n’avait pas répondu.
Il était resté là quelques secondes encore, mal à l’aise, presque humilié lui-même d’être venu, puis il était reparti sans ajouter un mot.
Sur le moment, Sibylle n’avait pas compris.
Elle avait cru avoir affaire à un notable local inquiet pour l’équilibre du village, ou venu parler au nom des autres habitants.
Elle n’avait pas cherché plus loin.
Ce n’est qu’une semaine plus tard, dans la salle municipale, lorsqu’elle avait vu Marie se lever pour prendre la parole, que quelque chose avait basculé en elle.
Alors seulement, elle avait compris.
Blagnac n’était pas venu défendre l’ordre du village.
Il était venu défendre sa fille.
Et l’équilibre de sa famille.
À cet instant, derrière le visage de Marie, quelque chose revenait sans cesse à Sibylle.
Certaines expressions.
Certaines intonations.
Cette manière de relever légèrement la tête avant de parler lorsqu’elle se sentait intimidée.
Clémence.
Ma Clémence.
Le prénom s’était imposé à elle avec une violence soudaine.
C’était cela qu’elle avait reconnu immédiatement sans parvenir à le nommer.
Pas seulement une proximité.
Pas seulement une communauté d’esprit.
Quelque chose de plus ancien.
Comme si, à travers Marie, une présence jamais oubliée revenait vers elle.
Fragment 33
Mme Blagnac était revenue trouver Léontine à l’église.
Elle l’avait attendue à la sortie de l’office du vendredi soir, près des cierges, dans cette odeur froide de pierre humide et de cire fondue qui collait longtemps aux vêtements.
Elle paraissait épuisée.
Ses yeux étaient rouges.
Elle parlait vite, avec cette tension des gens qui sentent quelque chose leur échapper.
— Il faut que vous lui parliez.
Léontine n’avait pas répondu.
— Si elle est revenue pour gâcher notre vie, je suis capable de tout. Vous entendez ? De tout.
Sa voix s’était brisée.
— Je ne la laisserai pas faire. Si vous tenez à elle un tant soit peu, mettez-la en garde. Je vous parle comme une mère. Et une mère est capable de tout.
Ces mots résonnaient encore dans la tête de Léontine tandis qu’elle remontait lentement le chemin de terre qui menait jusqu’à la maison du berger.
Là-haut, elle savait qu’elle trouverait Sibylle.
Le soleil était déjà haut.
Comme d’habitude, Léontine était vêtue de noir, un fichu serré sur les cheveux. La chaleur était lourde. Elle sentait la sueur perler sur son front, glisser lentement le long de son dos avant d’être arrêtée par l’élastique de sa longue jupe.
Elle avait soif.
Autour d’elle, les cigales couvraient presque le bruit de ses pas.
— Seigneur, aide-nous, murmurait-elle parfois à voix basse. Tu sais bien que nous n’avons voulu le mal de personne… Je n’ai voulu que le bien de cet enfant…
Lorsqu’elle arriva devant la propriété, Lupo donna immédiatement l’alerte.
Le chien surgit entre les rangées du potager avant de venir s’arrêter devant le portail.
Il observait Léontine fixement tout en laissant monter un grondement sourd dans sa gorge.
Pascal vivait là depuis des années.
Il avait hérité de la grande maison familiale, un peu plus bas dans le village, mais ne l’avait presque jamais habitée. Peu à peu, il s’était installé dans le jardin potager de ses parents, d’abord dans l’ancien abri à outils, puis en ajoutant autour quelques pièces de fortune.
L’ensemble aurait pu paraître misérable.
Pourtant, depuis le portail, quelque chose de profondément harmonieux se dégageait du lieu.
La construction basse faite de briques, de planches et de récupérations diverses semblait avoir trouvé naturellement sa place au milieu des plantations.
Tout était propre.
Ordonné.
Vivant.
Tout autour de la maison s’étendaient les rangées de haricots, les fèves, les radis et les jeunes pousses de carottes.
C’est alors que Sibylle apparut au détour de la masure.
Elle se tenait droite, immobile, regardant déjà dans la direction de Léontine.
Elle reconnut sa tante.
Elle savait.
Elle s’approcha lentement du portail.
— Lupo, assez !
Le chien se tut aussitôt avant d’aller se coucher à l’ombre du grand cyprès qui marquait l’entrée de la propriété.
Sibylle ne déverrouilla pas le portail.
Les deux femmes restèrent quelques secondes silencieuses, séparées par le grillage.
Puis Léontine prit la parole.
— Depuis que tu t’es installée au village, je me dis chaque jour qu’il faut que je vienne te parler.
Sibylle ne disait rien.
— Ne crois pas que je viens te demander des comptes. Dans le fond… je sais très bien pourquoi tu es ici.
Elle baissa les yeux un instant.
— Et je ne te blâme pas.
Le silence retomba quelques secondes encore.
— Mais de mon côté… je suis pressée par certaines personnes qui s’inquiètent de ta présence. Tu sais… les années ont passé. Le secret a toujours été gardé…
Elle hésitait désormais sur chaque mot.
Elle ne savait pas jusqu’où elle pouvait aller.
Ni ce que Sibylle avait réellement compris.
Alors Sibylle coupa doucement :
— J’ai compris où est Clémence.
Léontine releva brusquement la tête.
— Je sais qu’elle s’appelle Marie désormais.
Sa voix restait calme.
Sans colère.
— Et je ne suis pas revenue pour gâcher sa vie.
Elle regarda un instant le jardin derrière elle avant de reprendre.
— Il faut comprendre ce que c’est… d’être obligée d’abandonner un enfant.
Sa gorge se serra légèrement.
— Le déchirement. Les nuits sans sommeil. Cette pensée qui revient du matin au soir… Qu’est devenue ma petite ? Est-ce qu’on prend soin d’elle ? Est-ce que quelqu’un lui fait du mal ? Est-ce que Dieu me pardonnera un jour ?
Léontine sentait sa gorge se nouer.
— Si je suis revenue, ce n’est pas pour détruire quoi que ce soit.
Elle secoua lentement la tête.
— Je crois que je revenais surtout pour ne pas devenir folle.
Puis Sibylle leva les yeux vers la cime du grand cyprès qui dominait l’entrée du jardin.
— Je me disais qu’il y avait peut-être encore quelque chose à faire. Peut-être aider, au besoin. Rattraper quelque chose… si c’était encore possible.
Sa voix s’était presque éteinte.
— Mais j’ai compris maintenant.
Elle regarda Léontine droit dans les yeux.
— On n’a pas besoin de moi.
Puis, après un silence :
— Il n’y a plus personne à sauver ici.
Un léger sourire triste traversa son visage.
— Personne… sauf peut-être moi-même.
Un long silence suivit.
Alors Sibylle regarda vraiment sa tante.
Son visage ridé.
La sueur sur son front.
La fatigue du chemin sous la chaleur.
Elle comprit soudain que la vieille femme était venue jusque-là malgré son âge, malgré la peur, malgré tout.
Puis sa voix changea légèrement.
— Ma tante… as-tu besoin d’un verre d’eau ?
Fragment 34
Jérôme trouvait souvent dans la nature l’origine de ses séances de sophrologie.
C’était là, au milieu des vignes, des oliviers et des champs de tournesols, que certaines compréhensions lui apparaissaient soudain à propos des personnes qu’il accompagnait.
Il lui arrivait même d’imaginer une séance avant d’avoir rencontré celui ou celle à qui elle semblait destinée.
Plus tard, quelqu’un venait.
Et il reconnaissait immédiatement ce qu’il avait pressenti.
Lorsqu’il marchait dans la campagne, Jérôme observait autant la nature que le travail des hommes.
Les vignerons pliés dans les rangs.
Les gestes répétés.
Les corps courbés sous la chaleur.
Il était toujours frappé par le contraste entre celui qui contemple un paysage et celui pour qui ce même paysage constitue un lieu d’effort et de fatigue.
Pourtant, quelque chose demeurait intact au milieu de tout cela.
La vigne demandait du travail.
L’olivier demandait du soin.
Mais ni l’un ni l’autre n’avaient besoin de l’homme pour être.
La nature tenait déjà en elle-même.
Jérôme ne se considérait pas comme un homme religieux.
Pourtant, il avait parfois le sentiment que son travail consistait simplement à ramener les êtres vers cette évidence oubliée :
il existe un ordre qui ne dépend pas d’eux.
Quelque chose qui tient sans effort.
Et devant quoi il ne reste parfois qu’à se taire… ou remercier.
Fragment 35
Mme Blagnac se tenait debout devant la grande fenêtre du bureau.
Elle frottait nerveusement ses mains l’une contre l’autre.
Quelque chose, dans sa fébrilité, donnait l’impression qu’elle aurait pu s’effondrer à tout instant sur elle-même.
La pièce était plongée dans une pénombre feutrée.
La lumière entrait peu par les hautes fenêtres donnant sur la cour intérieure, et l’odeur du tabac froid semblait avoir imprégné depuis longtemps les boiseries, les rideaux épais et les livres rangés derrière les vitrines.
En face d’elle, Léontine était assise dans un fauteuil de velours vert foncé.
Sa silhouette chétive paraissait presque absorbée par l’ombre de la pièce.
Contrairement à Mme Blagnac, elle se tenait parfaitement droite, avec cette retenue presque solennelle des gens modestes lorsqu’ils entrent dans une grande maison.
Aucune des deux femmes ne parlait.
Mme Blagnac regardait fixement la cour à travers la fenêtre.
Puis soudain, ses épaules se soulevèrent légèrement.
Au même instant, le grand portail venait de claquer.
Marie rentrait.
On entendit ses pas rapides traverser la cour puis monter l’escalier.
Quelques minutes plus tôt, le portable de Marie avait sonné.
— Oui maman ? Qu’est-ce qu’il y a ?
— Où es-tu ?
— Sur la grand-place. Je bois un verre avec des amis.
Mme Blagnac avait hésité quelques secondes avant de répondre.
— J’aimerais que tu rentres.
Quelque chose, dans la voix de sa mère, l’avait immédiatement inquiétée.
— Maman… qu’est-ce qu’il se passe ?
— Il faut que je te parle. C’est important.
— J’espère que ce n’est rien de grave.
Sa voix s’était presque brisée.
— Marie… rentre vite, s’il te plaît.
— D’accord maman. J’arrive.
À présent, ses pas résonnaient dans l’escalier.
Puis la porte du bureau s’ouvrit brusquement.
— Maman ?
Marie entra rapidement dans la pièce avant de s’arrêter net.
Sa mère se retourna lentement vers elle.
Puis son regard glissa vers Léontine.
La vieille femme était assise dans le fauteuil où, enfant, Marie venait parfois s’installer lorsque son père acceptait qu’elle reste un moment dans son bureau.
Le trouble fut immédiat.
— Qu’est-ce qu’il se passe ?
Sa voix avait changé.
— Maman… tu me fais peur.
Mme Blagnac contourna lentement le bureau de son mari.
Le grand plateau de cuir cognac occupait presque tout le centre de la pièce. Derrière, le large fauteuil de travail semblait encore garder la présence de Monsieur Blagnac.
C’est là qu’elle vint s’asseoir.
Marie la regardait fixement désormais.
— Est-ce qu’il s’agit de papa ? Dis-moi quelque chose.
— Non.
Mme Blagnac secoua doucement la tête.
— Rassure-toi. Il ne s’agit pas de ton père.
Sa respiration demeurait courte.
— Je voulais te dire quelque chose qui te concerne. Quelque chose que tu aurais peut-être dû savoir depuis longtemps.
Marie ne disait plus un mot.
— Ton père et moi avons longtemps essayé d’avoir un enfant.
— Oui… je le sais. Tu me l’as déjà raconté. Les chapelles, Lourdes, les prières…
Un silence.
— Je sais tout ça.
Mme Blagnac baissa les yeux.
— Mais il y a quelque chose que nous ne t’avons jamais dit.
Marie regarda alors Léontine sans parvenir à comprendre sa présence dans la pièce.
— Pourquoi Léontine est là… ?
Elle ne termina pas sa phrase.
Quelque chose commençait déjà à vaciller en elle.
Mme Blagnac reprit d’une voix plus lente :
— Une nuit d’orage… Léontine est venue frapper à notre porte.
Léontine gardait les yeux baissés.
— Elle tenait contre elle un enfant.
Marie ne respirait presque plus.
— Elle disait que sa mère ne pouvait pas le garder. Qu’il fallait trouver une famille.
Mme Blagnac sentit sa gorge se serrer.
— Ton père et moi attendions un enfant depuis tellement longtemps…
Sa voix trembla.
— Nous avons dit oui immédiatement.
Un silence immense s’abattit dans la pièce.
Puis Marie murmura :
— Je ne comprends pas…
Mme Blagnac leva enfin les yeux vers elle.
— Cet enfant… c’était toi.
Le monde sembla se dérober d’un seul coup sous les pieds de Marie.
Elle recula lentement jusqu’au montant de la porte.
Son visage avait perdu toute couleur.
Quelque chose venait de traverser son existence entière.
Non pas une simple nouvelle.
Une rupture intérieure.
Elle se sentait vaciller jusque dans son corps.
Comme si cette révélation avait atteint un endroit plus profond encore que la pensée.
Les jours qui suivirent, une forte fièvre s’empara d’elle.
Le médecin parla d’un choc émotionnel.
Mais personne, en réalité, n’aurait pu décrire ce qui venait réellement de se briser en elle.
Fragment 36
Tôt le matin, les plages de Mykonos appartenaient encore aux employés des restaurants qui longeaient la côte.
Les transats étaient déjà alignés face à la mer et les parasols, plantés dans le sable encore humide, restaient fermés tandis que des employés ratissaient silencieusement les portions de plage louées pour la saison.
Au bord de l’eau, deux silhouettes marchaient lentement.
— Je suis tellement heureuse que tu te sentes mieux, Marie… et que tu aies accepté cette escapade entre filles.
Sibylle sourit légèrement.
— J’ai hésité, tu sais.
Marie regardait la mer.
— Mais maman… enfin je veux dire… elle m’a encouragée à venir.
Elle secoua doucement la tête.
— Je trouve que c’est quelque chose de sa part.
Un silence accompagna quelques pas encore.
— Dans le fond, je la comprends très bien maintenant. Je ne lui pardonne pas complètement… mais je peux comprendre.
Sa voix était calme.
— Elle m’a toujours beaucoup aimée.
Puis, avec un léger sourire :
— Peut-être trop d’ailleurs.
— On t’a peut-être dit que je t’avais appelée Clémence lorsque tu es née.
Marie tourna légèrement la tête vers elle.
— Oui. Léontine me l’a dit.
Elle sourit faiblement.
— Clémence… c’est très joli.
Puis elle ajouta, presque malgré elle :
— C’est étrange parce que mon prénom ne m’a jamais vraiment parlé. J’ai toujours ressenti ça.
Sibylle la regarda longuement.
— Marie est un très beau prénom.
Sa voix s’était adoucie.
— Et je ne sais pas si tu le savais… mais c’était le prénom de ma mère. Celui de ta grand-mère.
Marie s’arrêta presque de marcher.
— Non… je ne le savais pas.
Ses yeux se remplirent de larmes, mais aucune ne coula.
Son visage exprimait une émotion profonde, retenue tout entière à l’intérieur d’elle-même, comme cela arrive parfois dans certains moments de vérité.
Après quelques secondes, Sibylle reprit :
— À propos de ta mère… il faut que je te dise quelque chose.
— La nuit où je t’ai confiée à Léontine, elle m’a demandé de prier pendant qu’elle t’emmenait.
— J’étais très jeune. J’ai trouvé sa proposition absurde sur le moment. Je me croyais abandonnée de Dieu.
Un silence.
— Mais lorsque la porte de l’église s’est refermée… et que tu n’étais plus là…
Sa voix se brisa légèrement.
— Je me suis effondrée.
— Alors oui… j’ai prié.
Elle parlait désormais presque à voix basse.
— De toutes mes forces.
Marie gardait les yeux fixés sur elle.
— Et j’ai demandé à Dieu pour toi une mère aimante, exactement comme la tienne.
Sibylle inspira lentement.
— Je voulais que tu saches ça.
Elle hésita quelques secondes encore.
— Ma plus grande peur aujourd’hui… ce serait que tu remettes en cause l’amour qu’il y a entre elle et toi.
La mer avançait doucement jusqu’à leurs pieds avant de se retirer.
— Ta mère a exaucé mes prières.
Un long silence suivit.
Puis Sibylle reprit avec gravité :
— Pendant toutes ces années, par la pensée, je lui ai envoyé de la force.
— J’imaginais les difficultés, les peurs, les moments d’épuisement… alors, en moi-même, je lui donnais des conseils. Je l’encourageais. Je la relevais.
Un léger silence.
— Je pensais souvent à elle.
Elle regarda enfin Marie.
— Je crois même que, d’une certaine manière… nous avions fini par avoir le même cœur.
Fragment 37
Jérôme était au travail ce jour-là.
Paul avait proposé à Marie de venir passer un moment chez eux, simplement pour boire un café et parler un peu.
Ils avaient convenu de se retrouver à quatorze heures.
Comme toujours lorsqu’il recevait quelqu’un, Paul avait préparé les choses avec soin.
Sur la table du jardin, à l’ombre de la tonnelle, il avait déposé quelques pâtisseries achetées le matin même chez le boulanger du village. Deux jolies tasses attendaient à côté d’une petite bouteille de lait encore fraîche.
Puis il s’était remis à lire.
Paul était ainsi.
Il ne semblait jamais impatient de rien.
Même lorsqu’il attendait quelqu’un, il demeurait absorbé par ses livres ou ses notes avec une forme de tranquillité presque désarmante.
Tout en lui paraissait constant.
Il était heureux sans agitation.
Disponible sans empressement.
Lorsque Marie poussa le petit portillon du jardin, Paul ne l’entendit pas immédiatement.
Elle traversa lentement l’allée.
La porte de la cuisine était restée ouverte.
Paul, assis près de la table, consultait distraitement son iPad tout en prenant quelques notes sur un carnet posé devant lui.
Il leva finalement les yeux.
Et sourit immédiatement.
Marie possédait une élégance naturelle que Paul appréciait beaucoup.
Sans affectation.
Sans dureté non plus.
Elle avait hérité de Mme Blagnac une manière d’être profondément délicate, une façon d’entrer en relation avec les autres qui mêlait attention, retenue et respect.
Mme Blagnac maîtrisait parfaitement le rapport à l’autre.
Non pas comme une stratégie sociale, mais comme une véritable qualité humaine.
Paul reconnaissait cela chez Marie.
Et il savait que, dans le métier de journaliste, cette disposition pouvait devenir précieuse.
Avec le temps, pensait-il, Marie apprendrait sans doute encore à assouplir la légère distance qu’elle maintenait spontanément entre elle-même et les autres.
Non pas pour perdre sa tenue.
Mais pour accepter parfois d’être atteinte.
Car pour Paul, aller vers les autres supposait aussi cela :
être capable de recevoir une part de leur souffrance au moment même où ils la traversent.
Il n’y avait pas de véritable journalisme sans cette disponibilité intérieure.
Le journaliste devait rester juste dans sa manière de rapporter les faits.
Mais il devait aussi être juste dans sa façon de les vivre.
Accepter d’être traversé sans pour autant se perdre.
C’était précisément ce dont ils parlaient cet après-midi-là.
Et Marie semblait comprendre immédiatement.
Cette idée d’authenticité ne la menaçait pas.
Au contraire.
Elle y voyait une manière profondément éthique d’approcher les êtres humains.
Une façon d’être présente sans chercher à prendre quoi que ce soit.
Après un long moment de conversation, Marie finit par dire doucement :
— J’ai beaucoup changé depuis mon retour de Grèce.
Paul releva les yeux vers elle.
— Découvrir ma mère biologique… sa façon de penser, sa façon d’être… ça a été quelque chose d’immense pour moi.
Elle hésita un instant.
— Nous avons énormément de points communs.
Le jardin était parfaitement silencieux autour d’eux.
— Ce que tu me dis aujourd’hui me parle beaucoup.
Elle regarda quelques secondes sa tasse avant de reprendre :
— Accepter d’être touché par les autres. Partager leur vérité. Accepter de vivre quelque chose avec eux pour ensuite pouvoir en témoigner honnêtement…
Sa voix était devenue plus grave.
— Ça me parle profondément maintenant.
Un silence.
— Pendant longtemps, j’ignorais moi-même une partie essentielle de ma propre histoire.
Elle releva les yeux vers Paul.
— Et pourtant, d’autres la connaissaient autour de moi.
Paul l’écoutait sans l’interrompre.
— Tout cela m’a énormément fait grandir.
Elle inspira doucement.
— Alors si tu veux bien me soutenir… et peut-être me recommander… je crois que je me sens prête aujourd’hui à entrer en école de journalisme.
Paul sourit immédiatement.
Mais Marie poursuivit encore :
— J’aimerais aussi me joindre à certaines rencontres que vous faites avec Anne dans le village.
Elle hésita.
— Je ne dis pas que nous allons changer le monde… ni faire des découvertes extraordinaires.
Un léger sourire traversa son visage.
— Mais peut-être qu’on peut parfois jouer un rôle utile ici ou là. Témoigner de certaines choses. Garder une trace d’histoires qui, autrement, disparaîtraient complètement.
Paul resta silencieux quelques secondes.
Puis il répondit simplement :
— Bien sûr que je vais t’aider.
Et il le pensait profondément.
La vocation de Marie lui paraissait sincère.
Elle ne naissait ni du désir d’être vue, ni de l’ambition.
Quelque chose de plus profond semblait s’être ouvert en elle depuis ces dernières semaines.
Quelque chose qui ressemblait déjà à une manière nouvelle d’habiter le monde.
Fragment 38
Jérôme disait souvent qu’à Cinsault, il vivait les moments les plus heureux de sa vie.
La grande maison.
Paul.
Le chien et le chat.
Le jardin surtout.
Et les fleurs.
Il en faisait pousser partout autour de la maison.
Des roses, des massifs, des fleurs hautes, des fleurs simples aussi.
Paul pensait parfois qu’il aimait cela pour la beauté du jardin. Mais ce n’était pas exactement cela.
En réalité, Jérôme faisait revenir quelque chose.
Le jardin de l’enfance.
Celui de ses grands-parents.
Le jardin travaillé avec ardeur par son grand-père et sa grand-mère. Les rangées entretenues, les arrosoirs, les mains dans la terre, les odeurs d’été, les fleurs à hauteur d’enfant qui composaient alors son environnement immédiat.
Avant beaucoup de choses, il y avait eu ce jardin.
Avant les violences.
Avant les adultes défaillants.
Avant l’incompréhension.
D’abord, il y avait eu le jardin.
Et sans doute était-ce cela qu’il cherchait encore inconsciemment en faisant pousser des fleurs partout autour de lui : retrouver le monde premier. Celui qui précédait même ceux qui avaient ensuite occupé la maison et l’enfance.
C’est dans ce cadre que Jérôme recevait parfois ceux qui venaient lui confier leur souffrance.
Cet après-midi-là, un homme était venu pour la deuxième fois.
Dans son histoire, beaucoup de choses résonnaient avec la sienne. Lui aussi avait survécu à certaines choses dont on parle difficilement.
La séance touchait à sa fin.
Comme souvent après les exercices, Jérôme s’était légèrement détendu dans son fauteuil. Sa voix était devenue plus lente, plus ouverte, tandis qu’il accueillait ce que le consultant essayait de mettre en mots à propos du voyage symbolique qu’ils venaient de traverser ensemble.
Puis, presque au détour d’une phrase, l’homme avait murmuré :
— Ma tante… elle a sauvé mon enfance.
Et dans l’instant même où Jérôme entendit ces mots, quelque chose décrocha en lui.
Ce ne fut plus vraiment la voix du consultant qu’il entendit ensuite.
Ce fut la sienne.
— Elle a sauvé mon enfance.
Son regard glissa vers la baie vitrée.
Le jardin devint flou.
Et tout revint.
L’enfance difficile.
La solitude.
L’impression d’être étranger au monde qui l’entourait.
Les violences.
La confusion.
Mais pour la première fois, ce n’étaient pas seulement les événements qui revenaient.
C’étaient les intervalles.
Jusqu’ici, sa mémoire ressemblait à une succession de chocs épars sur lesquels quelque chose ricochait sans jamais pouvoir réellement habiter entre eux.
Et soudain, dans l’espace laissé entre ces souvenirs, apparaissait sa tante.
Sa tata adorée.
Tout revenait d’un seul coup.
La petite épicerie qu’elle avait tenue quelque temps.
Les bonbons qu’il volait parfois sans raison véritable, alors qu’elle lui en donnait déjà davantage qu’il n’aurait été raisonnable de le faire. Les sachets de fraises Tagada enveloppés dans ces petits papiers blancs qui servaient aussi à préparer les commandes des enfants au magasin.
Et surtout cette sensation.
La sensation merveilleuse lorsqu’elle arrivait exprès jusqu’à la maison pour lui offrir quelque chose.
Comme si, pendant quelques instants, quelqu’un avait réellement pensé à lui.
La sensation d’être unique.
Aimé.
La sensation d’un geste gratuit.
Plus loin revenaient aussi les glaces mangées sur le port, les zigzags inconsidérés qu’elle faisait parfois en voiture pour le faire rire, la chasse aux asperges, les tortues trouvées dans les herbes puis relâchées plus loin.
Et cette petite chaise.
Une petite chaise d’enfant en osier sortie un jour du coffre de sa voiture comme une surprise magnifique.
Il ne savait pas pourquoi ce souvenir le bouleversait autant.
Peut-être parce qu’elle était exactement à sa taille.
Comme l’amour de sa tante.
Lorsqu’il revint à lui-même, Jérôme se trouvait debout sur le perron de la maison.
Le consultant avait déjà traversé presque tout le jardin.
Il ouvrait à présent la grande grille en fer forgé.
Alors Jérôme pensa doucement :
Oui.
Elle avait sauvé son enfance.
Fragment 39
Dans la grande véranda, Jérôme se tenait en face d’un jeune homme nommé Thomas.
Fils d’agriculteurs, il portait déjà dans son corps les traces d’une vie de travail.
On sentait immédiatement chez lui une grande solidité physique. Les mains surtout, larges et marquées, semblaient avoir été façonnées très tôt par le monde auquel il appartenait.
Pourtant, cette place ne paraissait pas lui suffire entièrement.
Comme si quelque chose en lui continuait d’observer sa propre vie à distance.
Il était extrêmement soigné.
Une coupe de cheveux classique. Une raie sur le côté. Une chemise boutonnée jusqu’en haut, serrant peut-être un peu trop un cou puissant.
Thomas n’allait pas bien.
Jérôme l’avait rencontré quelques jours plus tôt alors qu’il promenait Gaspard.
Le teckel s’était échappé dans un chemin boisé, attiré par une odeur de chien ou de sanglier passée par là. Jérôme avait accéléré le pas pour le rattraper, légèrement inquiet. Il savait être entré dans une zone de chasse. Un peu plus loin, plusieurs coups de fusil avaient déjà résonné dans les collines.
Cet univers lui était étranger.
Il avait finalement retrouvé Gaspard aux pieds du jeune homme.
Thomas tenait son fusil cassé sur l’épaule tandis qu’il faisait le pied avec son chien.
La sympathie avait été immédiate.
Thomas avait remarqué l’intérêt presque instinctif du teckel pour les pistes et avait plaisanté sur le fait que Jérôme devrait peut-être se mettre à la chasse lui aussi.
Poliment, Jérôme avait répondu que ce n’était pas vraiment ce qu’il aimait.
Alors, très naturellement, Thomas avait commencé à parler.
Cela arrivait souvent avec Jérôme.
Depuis l’enfance, des inconnus lui confiaient parfois des choses extrêmement personnelles sans comprendre eux-mêmes pourquoi ils le faisaient.
Thomas avait expliqué que la chasse était récente pour lui. Une manière de s’évader un peu.
Travailler la terre lui plaisait.
Mais ce n’était plus exactement cela qu’il voulait.
Enfin… il ne savait même pas vraiment ce qu’il aurait pu faire d’autre.
Il se sentait en retrait par rapport à la marche du monde.
Jérôme avait aussi perçu une certaine solitude sentimentale.
Alors, avant de partir, il lui avait simplement dit :
— Des gens viennent parfois me parler chez nous… de certaines questions difficiles… de choix de vie… Si ça vous dit, je serai là mercredi après-midi. Au 7, rue des Arpents. Venez boire un café si vous en avez envie. On parlera… ou pas. Et si vous ne venez pas, il n’y a aucun problème.
Le jeune homme était donc là maintenant, dans la véranda ouverte sur le jardin.
Jérôme ignorait s’il avait remarqué la plaque discrète à l’entrée.
Savait-il réellement qu’il se trouvait chez un thérapeute ?
Rien ne permettait de le dire.
Mais il avait repris exactement là où leur conversation s’était arrêtée dans les champs.
— Je vais vous dire quelque chose qui paraît presque fou ici… surtout quand on est fils de paysans.
Il parlait calmement.
— Mais la propriété de la terre… elle me paraît suspecte.
Jérôme ne disait rien.
— Dans le fond, la terre est à tout le monde. Ce qu’on paye, ce n’est pas un titre de propriété. C’est le droit de l’user jusqu’à finir soi-même usé. Le droit de s’épuiser jusqu’à se coucher.
Le jeune homme avait baissé les yeux quelques secondes avant de reprendre :
— Et d’ailleurs… si la propriété existait vraiment, est-ce qu’il faudrait la défendre avec autant de violence ?
Il eut un sourire fatigué.
— Moi j’ai grandi avec des hommes qui bombaient le torse en permanence. Toujours prêts à écraser quiconque menaçait leur droit d’exploiter leur terre. Le fusil, les clôtures, les limites… tout ça existe, oui. Mais la propriété elle-même… je ne suis plus sûr qu’elle existe réellement.
Le silence s’installa doucement dans la véranda.
— Entre deux champs, on peut bien construire un mur. Mais même les murailles les plus hautes s’arrêtent toujours au sol.
Il leva alors les yeux vers Jérôme.
— Et moi… je ne veux pas passer ma vie à faire la guerre à la surface.
Jérôme resta pensif.
Il percevait chez ce garçon une lucidité et une sensibilité inhabituelles.
Alors il finit par demander doucement :
— Si la propriété est une croyance… est-ce que tout ne l’est pas finalement ?
Thomas le regarda sans répondre.
Alors Jérôme ajouta :
— Et vous… à quoi voudriez-vous croire ?
Fragment 40
Sur la petite place du village, près du camion d’Antoine, Paul avait pris l’habitude de retrouver Marie une ou deux fois par mois.
Elle venait d’être acceptée dans une école de journalisme très réputée.
Les recommandations de Paul avaient compté, bien sûr. Mais son travail aussi.
Le dossier qu’elle avait présenté autour de la question du loup avait particulièrement retenu l’attention du jury. On y sentait quelque chose de rare chez une candidate aussi jeune : une véritable connaissance du terrain.
Marie n’avait pas seulement travaillé sur des idées.
Elle avait compris qu’un territoire pense lui aussi.
Les jurés avaient perçu dans son travail cette tension particulière entre plusieurs mondes.
D’un côté, les problématiques rurales contemporaines : la réintroduction du loup, la disparition progressive de certaines formes de vie paysanne, la préservation du patrimoine, la difficulté de faire coexister des visions du monde parfois irréconciliables.
Et de l’autre, quelque chose de plus bourgeois dans sa formation, dans sa manière d’occuper l’espace, de structurer sa pensée, de prendre la parole avec assurance sans jamais écraser les autres.
Paul aimait beaucoup cela chez elle.
Peut-être parce qu’il reconnaissait en Marie quelque chose qui avait aussi traversé sa propre vie.
Marie savait représenter.
Elle savait porter une parole sans se l’approprier complètement.
Marie avait découvert tardivement qu’une part importante de son histoire plongeait dans un monde beaucoup plus humble qu’elle ne l’avait imaginé.
Paul, lui, l’avait su immédiatement dans sa propre existence.
Et parfois il avait le sentiment étrange qu’ils parcouraient le même chemin en sens inverse.
Marie avançait de la certitude vers le doute.
Lui avait longtemps avancé du doute vers une forme de légitimité plus paisible.
C’était peut-être pour cela qu’il se sentait proche d’elle.
Et surtout qu’il aimait l’accompagner.
Non pas pour lui apprendre à tourner le dos à son histoire.
Mais au contraire pour lui montrer qu’elle pouvait devenir le terreau même de sa pratique future.
Leur conversation tournait souvent autour de cela.
Ce jour-là encore, Paul avait fini par lui dire :
— N’oublie jamais le contexte, Marie.
Elle l’écoutait attentivement.
— Tu ne peux pas rapporter un événement comme s’il existait tout seul. Derrière chaque opinion, derrière chaque colère, derrière chaque peur, il y a toujours un système de croyances, une histoire, une manière d’habiter le monde.
Marie ne quittait pas son regard.
Paul poursuivit doucement :
— Tu ne peux pas réduire quelqu’un à ce qu’il pense à un instant donné sans essayer de comprendre ce qui rend cette pensée possible pour lui.
Autour d’eux, la place du village vivait lentement sous la chaleur de l’après-midi.
Antoine servait des cafés derrière son camion.
Plus loin, quelques habitants parlaient à voix basse.
— Parce que tu comprends… tout est toujours affaire de croyance.
Marie sentit quelque chose se déplacer légèrement en elle.
Paul continua :
— Notre vie entière est faite de ce que nous croyons être. Et dans une certaine mesure, quelque chose nous échappe toujours à propos de nous-mêmes.
Marie le savait désormais intimement.
Toute son histoire en témoignait. Quelque chose lui avait longtemps échappé à propos de sa propre existence avant de lui revenir peu à peu autrement.
Paul reprit :
— Il faut d’abord respecter le contexte dans lequel les êtres existent. Ensuite seulement, on peut parler de ce qu’ils pensent, de ce qu’ils font, de ce qui les révolte.
Puis il ajouta après un silence :
— Et toi aussi, Marie… cela vaut pour toi aussi.
Elle resta immobile.
Alors Paul demanda doucement :
— À quoi veux-tu croire comme journaliste ?
Marie baissa légèrement les yeux.
Elle comprit que la question ne s’adressait pas seulement à la future journaliste.
Mais à elle.
Car au fond, qu’elle devienne journaliste ou non, la question demeurait toujours la même :
comment se tenir au milieu des autres sans se trahir soi-même ?

