✉️ — Cinsault : fragments 51 à 60
Fragment 51
Le grand cyprès marquait l’entrée du domaine depuis toujours.
Derrière le portail en fer forgé, une longue allée menait jusqu’à la masure que Pascal avait agrandie au fil des années — quelques pièces ajoutées autour de l’ancien abri de jardin, des murs de brique et de bois assemblés avec soin, une terrasse ouverte sur le potager. Tout autour, les rangs de haricots, les tomates, les fèves, les herbes aromatiques. Un endroit qui sentait la terre mouillée et le thym chaud.
Ce matin-là, une tonnelle avait été installée près des légumes.
L’allée était fleurie. Des bouquets simples attachés aux branches des arbres fruitiers, des guirlandes de verdure courant le long des piquets de bois. Rien d’ostentatoire. Quelque chose qui ressemblait à ce que la nature aurait fait elle-même si on lui en avait laissé le temps.
Les gens du village étaient là.
Et les parents de certains enfants que Sibylle conduisait chaque matin dans son minibus. Quelques-uns des enfants aussi — agités, joyeux, indifférents à la solennité de l’heure. L’un d’eux courait entre les rangées de tomates. Un autre avait trouvé Lupo et s’était assis contre lui dans l’herbe, la main enfouie dans l’épaisse fourrure du chien-loup.
Sibylle les regardait avec ce calme tranquille qui était le sien.
Elle portait une robe longue d’une simplicité absolue. Une rose dans le chignon. Un bouquet de fleurs champêtres à la main — des coquelicots, du thym en fleurs, quelques épis dorés.
Pascal avait sorti un costume ancien. Il était un peu serré à la taille. Il ne semblait pas s’en préoccuper.
Lorsque l’officier d’état civil prit la parole, le silence ne fut jamais tout à fait complet.
Un enfant rit. Un autre appela sa mère. Lupo bougea dans l’herbe.
Et personne n’y prêta vraiment attention.
— Voulez-vous prendre pour époux…
On n’entendit pas le oui. Ou plutôt, certains ne l’entendirent pas.
Mais ils virent.
Ils virent Sibylle et Pascal se tourner l’un vers l’autre avec une lenteur presque solennelle. Se tenir l’un contre l’autre. S’embrasser doucement, longuement, comme deux personnes qui savent exactement ce qu’elles font et pourquoi.
Marie était près de Sibylle.
À côté d’elle, Thomas. Ils se tenaient par la main.
Dans le potager, un enfant contemplait une tomate toute bossue qu’il venait de cueillir.
Un autre riait dans l’abricotier.
Lupo dormait maintenant dans l’herbe.
Personne ne semblait vouloir être ailleurs.
On se tenait ensemble.
C’était tout et c’était précieux.
Fragment 52
Marinette n’avait pas prévu de s’arrêter à Cinsault.
Elle avait quitté le périphérique un dimanche matin de bonne heure, le van chargé de tout ce qui avait tenu dans les placards que les jeunes avaient fabriqués. Mehdi avait vissé les dernières équerres la veille au soir. Kévin avait apporté une bouteille de champagne et ils avaient bu dans des gobelets en plastique sur le trottoir, assis sur les cartons.
Elle avait pleuré un peu en prenant l’autoroute. Elle n’avait pas pensé que ça la remuerait autant de partir.
C’était une idée à elle, partir vivre en van pour sa retraite. Quitter son HLM, la cité, le quartier. Quand elle en avait parlé autour d’elle, personne n’avait vraiment compris. Mais les jeunes, eux, avaient décidé qu’il fallait l’aider à le faire. Ils s’étaient organisés entre eux, avaient trouvé un van d’occasion, l’avaient retapé le week-end. L’un d’entre eux travaillait dans la grande distribution et avait obtenu de quoi acheter une petite cuisine et du mobilier qu’ils avaient aménagé comme on voit sur les sites spécialisés. Dans le quartier, l’idée de son départ avait ému beaucoup de monde.
Sur l’A7, le van roulait bien. Elle avait mis la radio. Le soleil montait sur sa gauche. Elle regardait défiler les panneaux — Lyon, Valence, Montélimar — avec ce sentiment un peu irréel d’être vraiment en train de le faire.
Elle avait soixante-trois ans. Trente-huit ans à La Poste. Un cancer qui l’avait pliée en deux il y a quatre ans et qu’elle avait traversé en continuant à travailler parce que c’était la seule façon qu’elle avait trouvée de tenir. Les collègues de l’entrepôt avaient su — certains, pas tous. Ceux qui savaient avaient fait comme si de rien n’était, ce qui était exactement ce qu’elle voulait.
Elle était rondelette, Marinette. Elle le savait et ne s’en plaignait pas. Elle avait des yeux vifs, une façon de rire qui donnait envie de rire avec elle, et cette chaleur particulière des gens qui ont beaucoup donné sans jamais tenir les comptes.
À l’entrepôt de La Poste, les anciens l’aimaient. Les jeunes aussi — différemment. Elle leur donnait des conseils qu’ils n’avaient pas demandés et qu’ils finissaient par suivre. Aux filles elle disait de se maquiller un peu quand elles ne se maquillaient pas, de se maquiller moins quand elles en faisaient trop. Aux garçons elle disait de trouver quelqu’un de bien et de ne pas faire n’importe quoi. Et à tous, tôt ou tard, elle finissait par dire la même chose — ne loupe pas ta chance, mon petit. Si tu croises quelqu’un de bien, ne pense pas que tu trouveras mieux. La vie est déjà en train de te sourire. Ne claque pas la porte. Sinon tu pourrais attendre longtemps comme moi qu’une chance nouvelle se présente. Mais après toi, la vie passera peut-être à un autre. Tu ne sais jamais.
Elle le disait avec un sourire. Comme si ça ne la concernait plus vraiment.
Elle avait raté une sortie quelque part après Orange. Le GPS avait recalculé, puis recalculé encore, et elle s’était retrouvée sur une départementale qu’elle ne connaissait pas, entre deux rangées de platanes, avec le soleil qui commençait à peser.
Elle avait roulé encore un peu, traversé deux villages endormis, et fini par apercevoir un panneau — CINSAULT — avec en dessous un petit dessin d’église.
Le parking du stade municipal était à l’entrée du village. Vide. À l’ombre d’un grand pin.
Elle s’était garée là.
Elle avait dormi deux nuits dans son van, la fenêtre entrouverte sur les cigales. Elle avait mangé ce qu’elle avait emporté — des conserves, du pain de mie, quelques fruits. Le matin elle buvait son café sur le marchepied, les pieds dans l’herbe.
Le troisième jour, elle avait décidé d’aller voir le village.
La place était petite et belle. Une fontaine. Quelques arbres. Et au milieu, un camion bleu avec un auvent déployé et deux tables dehors.
Un homme s’affairait derrière le comptoir. Grand, un peu maladroit dans ses gestes, mais avec quelque chose d’attentif dans la façon dont il regardait les gens s’approcher.
Marinette s’était installée à une table.
— Je peux avoir un café ?
Il avait levé les yeux vers elle.
— Bien sûr. Vous êtes de passage ?
— Pour l’instant, avait-elle dit. On verra.
Il avait posé le café devant elle sans rien ajouter.
Elle avait regardé la place, les maisons autour, le clocher au fond.
— C’est joli ici, avait-elle dit.
— Oui, avait-il répondu. On s’y fait.
Fragment 53 : Cantique de Marinette
J’ai tellement accumulé.
Mon appartement à Dammarie-les-Lys était plein de tout. Des casseroles, des piles de journaux, des magazines, des livres empilés autour de mon lit. Toute ma vie j’ai eu besoin de me protéger. De sentir que j’avais de quoi tenir, de quoi me réfugier. Toute ma vie j’ai senti que j’étais vulnérable et que la seule réponse était d’avoir davantage autour de moi.
Trente-huit ans à La Poste. Le car de ramassage le matin dans le noir. L’entrepôt. Le bruit des tapis roulants. Le froid en hiver, la chaleur en été. Et puis le car du retour, l’appartement, la télévision, les livres, le repos. Et recommencer.
Ce n’était pas une mauvaise vie. Il y avait la chaleur des collègues. Les fous rires dans la salle de pause. À Noël on s’offrait parfois le RER jusqu’à Paris, un foulard aux Galeries Lafayette, un chocolat chaud quelque part. C’était notre luxe et on le savait et on l’aimait.
Mais c’était une vie de résistance. Une vie qui tenait par la force des habitudes et la chaleur de ce qu’on mettait dedans malgré tout.
Et puis le cancer.
Au début, la chambre d’hôpital me semblait transitoire. Je ne pensais qu’à rentrer chez moi, retrouver mes casseroles, mes remparts de livres. Et puis ça a duré. Il a bien fallu que j’apprenne à m’installer là, avec si peu. Un lit. Une fenêtre. Une table de nuit.
Un jour j’ai compris que j’en étais capable.
Capable de vivre avec presque rien. Capable de tenir sans tout ce qui m’entourait. Je ne savais pas encore que je venais de gagner quelque chose d’immense — la liberté de n’avoir besoin que de peu.
Bien sûr il restait à guérir. Et dieu sait que ça m’en a demandé du courage. Il y a eu des nuits difficiles, des pleurs — seule, parce que je n’aimais pas pleurer devant le personnel soignant. Ils en font déjà tellement. Je n’allais pas en plus les embarrasser.
Quand je suis rentrée dans mon appartement, je me suis retrouvée étrangère à tout ce qui m’entourait. Tout ce que j’avais entassé ne me protégeait plus. Ça m’encombrait. J’ai tout vidé. Ça m’a convenu un moment. Et puis même ça c’était encore de trop.
Quelque chose avait changé en moi sans que je sache encore le nommer. Des envies nouvelles que je ne savais pas comprendre. Un appétit que je ne reconnaissais pas. La liberté — j’y avais renoncé depuis longtemps, je n’y pensais plus. C’était même ce renoncement qui m’aidait à tenir. Et tout à coup elle redevenait possible. Pas comme une idée. Comme un désir qui précédait tout le reste. Jamais je n’aurais pensé que j’en serais capable.
Un matin au Leclerc, j’ai vu un homme sur le parking. Il ouvrait la porte d’un van et bâillait au soleil. J’ai aperçu l’intérieur aménagé — une petite cuisine, un lit, des rangements. Je ne me suis pas attardée. Je suis entrée faire mes courses.
C’est entre deux boîtes de conserve que quelque chose s’est figé en moi.
Cet homme ne m’était pas apparu comme quelqu’un de précaire. Il m’était apparu comme quelqu’un qui avait compris l’essentiel. La liberté d’aller et venir. De ne plus avoir d’adresse. De ne plus construire sa vie contre le manque.
Moi aussi je voulais ça.
Le médecin m’avait dit que le cancer était derrière moi. Et là j’avais compris que j’avais envie de vivre encore. Mais peut-être plus de la même façon.
La retraite m’a donné la liberté. La rémission m’a donné l’envie.
J’en ai parlé aux jeunes du quartier. Je savais qu’ils comprendraient — ils comprenaient toujours tout, ces gamins. Et puis j’avais l’impression que des jeunes pourraient saisir ce besoin de liberté mieux que n’importe qui. J’avais raison. Ils ont été formidables. J’ai investi toutes mes économies dans un van et ils se sont mis au travail — ils allaient sur les sites Internet, ils cherchaient comment installer l’eau, l’électricité, les rangements. Ils y ont mis un cœur immense. L’un d’eux a trouvé de quoi acheter une petite cuisine. Ils ont un peu tâtonné mais le résultat est tout à fait bien. Je leur ai suggéré d’en faire une activité — et je ne serais pas étonnée qu’ils soient déjà au travail. L’idée ne leur avait pas traversé l’esprit, mais tout à coup ça leur a fait du sens. L’un d’eux a dit — c’est le modèle Marinette. Ça les a tous fait rire. Je ne suis pas sûre que ce soit très vendeur.
Le soir du départ ils avaient apporté du champagne. On a bu dans des gobelets en plastique sur le trottoir.
J’ai pleuré un peu sur l’autoroute.
Tout quitter, c’est possible, mais ça fait peur.
Et c’est comme ça que je suis arrivée sur le parking du stade de Cinsault.
Enfin, je dis que j’y suis arrivée, mais je m’y suis plutôt perdue.
Et ça me plaît.
Les enfants de l’école communale viennent jouer au foot accompagnés de leurs enseignants. Ceux qui promènent leurs chiens me disent volontiers bonjour. Il fait tellement beau que j’ai pu installer un parasol et une chaise dehors.
Je suis peut-être plus vulnérable que jamais.
Mais en moi je me sens plus forte que jamais.
J’ai souvent dit aux jeunes de ne pas louper leur chance.
Je suis peut-être en train de saisir la mienne.
Fragment 54
Ils s’étaient allongés sur la même serviette, dans un creux entre les dunes. Le sable était tiède sous leurs dos. Ils ne parlaient plus depuis un moment — l’air tiède les enveloppait. C’est alors qu’un rire éclata sur la plage. Un rire sonore, plein, inattendu. La jeune fille ouvrit grand les yeux. Le garçon se redressa sur un coude, assez pour voir par-dessus la crête des dunes. Une petite femme âgée, seule au bord de l’eau, riait face à la mer. Il se rallongea.
— Ne t’inquiète pas. C’est une petite dame. Elle rit toute seule. Elle est peut-être un peu folle. Ou trop heureuse.
Il marqua une pause.
— Comme moi avec toi.
Marinette ne s’était pas entendue rire. Elle découvrait la Méditerranée.
Elle avait garé sa camionnette sur le stade de Cinsault depuis deux ou trois jours. Peu à peu, le paysage autour d’elle avait pris forme — les pins, la lumière, l’air différent. Et puis un matin, comme une évidence, elle avait compris qu’elle était proche de la mer. À la hâte, elle avait replié la table installée devant le van, rentré le parasol, allumé le contact. Et elle s’était mise en route pour Sète.
Cela faisait plus de quarante ans qu’elle n’avait pas revu le rivage. La dernière fois, elle avait quinze ans. Son père les avait emmenés passer quelques jours sur les plages du Nord. Elle ne se souvenait plus très bien du nom de la station balnéaire. Peut-être Berck.
Elle se souvenait du vent. Du sable humide qui assombrissait les chaussures et de la lumière pâle qui semblait sortir du ciel lui-même plutôt que du soleil voilé. Elle se souvenait surtout de son père — il marchait quelques mètres devant eux, les mains dans les poches de son manteau. Elle ne le savait pas encore, mais cette silhouette deviendrait un souvenir pour toute une vie. Il était mort peu de temps après. Depuis lors, chaque fois qu’elle pensait à lui, cette image lui revenait. Non pas les derniers jours, ni la maladie, ni même l’absence. Cette plage. Ce vent. Cette manière qu’il avait de marcher vers la mer comme si rien n’était pressé.
Aujourd’hui pourtant, tout était différent. Le sable était clair. La mer portait des bleus qu’elle n’avait jamais vus auparavant. La lumière semblait venir de partout à la fois. Et pourtant, au milieu de ce paysage nouveau, son souvenir était là. Non pas reproduit. Éclairé. Comme si quelqu’un avait retrouvé une vieille photographie oubliée dans un tiroir et l’avait doucement portée vers la lumière.
Alors Marinette comprit.
Ce n’était pas seulement la mer qu’elle retrouvait. C’était le chemin qui l’avait ramenée jusqu’à elle. Toutes ces années à tenir, à traverser la solitude sans la laisser gagner, à continuer malgré les déceptions, malgré les renoncements, malgré le temps qui passe et qui emporte tant de choses. Ce qu’elle regardait à cet instant, c’était une vie entière. Une vie qui, contre toute attente, l’avait conduite jusqu’ici. Devant ce bleu éclatant et chaud.
Elle sentit une émotion monter en elle avec la douceur d’une vague.
— Ce n’est pas fini, se dit-elle.
Sa voix fut presque aussitôt reprise par le vent.
— Il me reste encore le temps qui a manqué à mon père. Et je veux qu’il soit beau.
Elle ne savait pas vraiment à qui elle parlait. Peut-être à la vie. Peut-être à la mer. Peut-être à cette existence nouvelle qui venait de lui rendre, sous une autre lumière, un souvenir qu’elle croyait connaître depuis toujours.
Derrière elle, dans le creux des dunes, le jeune homme s’était mis à genoux devant sa fiancée. Elle le regardait sans comprendre encore. Lui non plus ne semblait pas avoir tout à fait prévu ce qu’il allait dire. Certaines paroles arrivent comme les vagues — elles se forment loin au large avant que l’on s’en aperçoive. Alors il sourit. Et il demanda simplement :
— Veux-tu m’épouser ?
La jeune fille éclata de rire.
Un rire ouvert, plein de promesses.
Marinette, au bord de l’eau, entendit ce rire porté par le vent.
Comme l’écho du sien.
Fragment 55
L’escapade à la mer datait de quelques jours déjà.
Un soir, sans raison particulière, Marinette décida de fermer le van et d’aller boire un verre au camion bleu d’Antoine. Elle n’y était pas retournée depuis la première fois.
Antoine rinçait des verres lorsqu’elle arriva.
Elle s’approcha.
— Bonjour monsieur. Est-ce que je peux m’installer ?
Il leva la tête vers elle sans interrompre son geste.
— Mais bien sûr madame, je vous en prie. Choisissez votre table.
Marinette avait envie de fraîcheur. Elle repéra une petite table légèrement à l’ombre, un peu à l’écart des autres. Elle s’en approcha. C’était une table en fer forgé, avec sa chaise assortie — le plateau et le siège travaillés comme une dentelle, fins et ajourés. Elle était différente de tout le reste.
C’était Mireille qui l’avait offerte à Antoine.
Elle lui avait dit :
— J’ai cet ensemble depuis longtemps dans mon garage. Je n’ai jamais su où le mettre. Mais je le trouve tellement beau. J’aimerais te l’offrir, si tu penses qu’il ne semblera pas dépareillé avec le reste.
Antoine avait souri avec ce clin d’œil qu’il réservait aux choses qui comptaient.
— Eh bien ce sera une table unique, offerte par une femme unique.
Aujourd’hui c’est Marinette qui était assise là.
Antoine s’approcha pour prendre la commande.
— Qu’est-ce qui vous ferait plaisir, madame ?
— Quelque chose de frais. Auriez-vous un Schweppes ?
— Mais bien sûr.
Elle hésita un instant.
— Avant que vous y alliez, je dois vous poser une question. Il y a quelques jours, je suis venue ici pour la première fois. Je ne sais pas si vous vous souvenez de moi.
Antoine réfléchit un moment.
— Oui. Oui, ça me revient. Vous trouviez le village très beau.
— Oui. Et vous m’avez répondu quelque chose que je n’ai pas oublié. Vous m’avez dit : « On s’y fait. » J’ai trouvé cette réponse bien énigmatique. C’est si beau ici. On s’y sent tellement bien. Pourquoi cette réponse ? N’êtes-vous pas heureux ici ?
Antoine avait oublié ses propres mots. Mais en les entendant, il les reconnut aussitôt.
Bien sûr qu’il était heureux.
Aujourd’hui plus que jamais, depuis le camion bleu. Il aimait les journées qui s’écoulaient ici, les visages qui revenaient, les conversations qui naissaient sans raison particulière. Il aimait même cette fatigue légère qui l’accompagnait le soir lorsqu’il repliait les tables.
Et pourtant, lorsqu’il repensait à cette réponse — on s’y fait — il savait qu’elle venait d’un endroit plus profond.
Longtemps, il avait cru que ce qui lui manquait, c’était Mireille.
Puis les mois avaient passé et cette certitude avait évolué. Mireille lui manquait toujours, bien sûr. Mais ce n’était plus exactement cela.
Ce qui lui manquait n’avait pas de visage.
C’était peut-être simplement la présence de quelqu’un dans la maison lorsque le jour se termine. Une lumière allumée dans une autre pièce. Une voix qui répond lorsqu’on parle sans même réfléchir. Quelqu’un à qui raconter les petites choses qui ne méritent d’être racontées à personne d’autre.
Il s’était résigné à vivre sans Mireille.
Mais il ne parvenait toujours pas à vivre seul.
Il aurait voulu dire tout cela à cette femme inconnue qui le regardait avec tant de douceur. Mais il sentit aussitôt que les mots seraient trop nombreux pour quelque chose d’aussi simple.
Alors il sourit.
Et il ne lui dit qu’une chose.
— C’est que quelque chose me manque.
Fragment 56
Depuis qu’Antoine s’était ouvert à demi-mots, Marinette revenait presque chaque après-midi au camion bleu.
Le camion était installé à l’entrée de la place, sous deux grands platanes. À cette heure-là, le village semblait revenir à lui-même. Les habitants ressortaient peu à peu après les heures les plus chaudes. Des enfants traversaient la place à vélo. Quelques habitants sortaient promener leur chien. Une odeur de grillades arrivait parfois d’une maison voisine. Antoine allait d’une table à l’autre avec son tablier bleu noué autour de la taille.
Marinette commandait son Schweppes et s’installait toujours à la petite table en fer forgé. Elle restait parfois longtemps. Antoine et elle parlaient de tout et de rien. Du village. Du temps. Des gens qui passaient. Antoine lui racontait volontiers les petites histoires dont il était témoin derrière son comptoir, et les conversations trouvaient toujours leur chemin.
Peu à peu, une habitude s’était installée entre eux.
Et chaque jour désormais, Antoine attendait Marinette.
Ce jour-là, comme d’habitude, elle s’était installée à sa table.
Peu après, sans qu’elle ait besoin de commander, Antoine s’approcha avec son plateau. Il y avait déjà déposé le Schweppes qu’elle aimait tant.
C’est à ce moment-là que Mireille arriva.
Elle venait saluer Antoine, échanger quelques mots comme elle le faisait parfois.
— Bonjour Antoine.
— Bonjour Mireille. Quel plaisir.
— Il y a quelqu’un que j’aimerais te présenter. Une nouvelle habitante — enfin, quelqu’un qui est dans le village depuis peu. Je te présente Marinette.
Mireille avait déjà tourné les yeux vers la petite table. Elle observait Marinette avec cette curiosité bienveillante qui lui était naturelle.
Les deux femmes se saluèrent.
— Ah bon, vous habitez depuis peu dans le village ?
Marinette sourit.
— Non, Antoine exagère. J’habite dans mon van aménagé. Je me suis arrêtée sur le stade depuis quelque temps.
— Ah, c’est donc vous.
Marinette releva légèrement les sourcils.
— Comment ça ?
— Mon compagnon — Martin — m’a parlé de vous. Une femme installée sur le stade, dans un joli van aménagé.
Elle marqua une courte pause.
— Est-ce que ça se passe bien ?
— Très bien, oui.
Mireille acquiesça puis poursuivit :
— Parce que dès que j’ai su que vous étiez là, j’ai pensé à quelque chose.
Elle sembla hésiter un instant, comme si elle craignait déjà d’être indiscrète.
— Nous avons dans notre jardin un espace tranquille, un peu à l’écart. Vous pourriez vous y garer quelque temps si cela vous dit. On ne vous demanderait rien, bien sûr. Je dis ça parce qu’une femme seule… Enfin, je ne sais pas du tout. J’espère que vous ne vous vexez pas de ma proposition.
Marinette sentit une chaleur lui monter au cœur.
— Mais non, pas du tout. Au contraire. C’est tellement gentil.
Elle réfléchit un instant.
— Je ne peux pas dire que je me sente en insécurité. Mais oui, parfois j’y pense. Un endroit plus tranquille, peut-être plus sûr…
Puis elle sourit.
— Vous me permettez d’y réfléchir ?
— Bien sûr.
Mireille lui rendit son sourire.
— Vous n’aurez qu’à donner votre réponse à Antoine. Et si vous décidez de venir, ce sera avec plaisir.
Fragment 57
Martin se trouvait dans la grande allée du jardin lorsque le van passa le portail. Il guida Marinette à voix haute, la main levée.
— Tout droit, Marinette. Avancez encore. Voilà, très bien. Et maintenant vous pouvez vous garer là. Oui, là où je montre.
Il s’était arrêté au bord du chemin. Marinette passa devant lui et glissa doucement le van dans l’espace qu’il lui indiquait.
Elle était émue depuis le portail.
Le jardin était ombragé, très bien entretenu, paisible comme les endroits qui ont été aimés et soignés longtemps. Et la place où elle venait de se garer, elle ne l’avait pas imaginée aussi vaste. Un immense mûrier d’Espagne l’abritait entièrement. L’arbre formait un rempart contre la chaleur, et sans doute aussi contre les intempéries. Ses feuilles d’un vert tendre laissaient passer une lumière si douce que l’endroit semblait éclairé de l’intérieur.
Mireille avait rejoint Martin. Ils se tenaient tous les deux devant le van correctement garé.
Marinette ouvrit sa portière et descendit.
Ses joues étaient légèrement rouges. Il faisait chaud, bien sûr. Mais ce n’était pas seulement cela.
Elle avait osé dire oui.
Elle arrivait dans la propriété de gens qu’elle connaissait à peine. Elle ne savait pas exactement ce qu’elle ressentait. De la reconnaissance sans doute. De la gêne aussi. Et quelque chose qui ressemblait à de la joie.
Mireille s’avança vers elle avec son enthousiasme habituel.
— Quelle joie. Comme c’est bien. Comme c’est bien que vous ayez accepté, Marinette. Nous sommes tellement heureux de vous avoir ici. Vous voyez, l’endroit est à l’écart de la maison. Vous ne serez pas gênée. Installez-vous comme vous voulez. Vous avez accès à la douche extérieure et à la cuisine d’été. Tout est là, à quelques pas. Promettez-nous de ne pas vous gêner.
— Oh Mireille, comme c’est gentil.
— Voilà qui est mieux, répondit-elle en riant. J’avais peur que vous n’aimiez pas.
Marinette sourit à son tour.
— Merci. Vraiment merci.
— Martin et moi sommes à la maison. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas. On va vous laisser vous installer tranquillement.
Se tenant par la main, le couple se détourna et s’éloigna vers la maison.
Marinette se retrouva seule dans le jardin.
Elle resta un moment sans bouger.
L’atmosphère était calme. D’un calme qui ne ressemblait à rien de ce qu’elle avait connu depuis des semaines.
Les parkings d’autoroute qui avaient jalonné son voyage lui avaient parfois semblé beaux, à leur façon. Le stade du village aussi, avec la nature alentour. Mais ici, c’était autre chose.
Quelque chose lui était offert.
Un endroit où se poser.
Un endroit en sécurité.
Et c’était immense.
Elle avait ses affaires à défaire, la table à sortir, la chaise, le parasol. Elle allait le faire.
Mais pas tout de suite.
Alors Marinette s’assit dans l’herbe.
Comme une enfant.
Sous ses paumes, elle sentit le tapis épais et vivant du jardin. Elle passa doucement la main sur l’herbe. Quelques marguerites frôlèrent le dos de ses doigts.
Elle resta là un long moment, incapable de penser.
Une larme coula sur sa joue.
Fragment 58
Gaston remarqua immédiatement, ce matin-là, le nouveau véhicule garé dans le jardin.
Le chat s’approcha du van et en fit lentement le tour. Il s’arrêta à plusieurs reprises pour en humer les angles, comme le font parfois les chats lorsqu’ils recueillent des informations sur leur territoire. Puis, chose plus surprenante, il bondit sur le capot avant et s’y installa.
Comme s’il attendait.
Lorsque Mireille se réveilla, elle chercha Gaston comme elle le faisait chaque matin.
Le chat partageait son temps entre sa maison et celle d’Antoine. Il apparaissait et disparaissait selon des règles que lui seul semblait connaître. Les matins où il n’était pas là étaient rares.
Et lorsqu’ils s’étaient produits, quelque chose était toujours arrivé.
Mireille traversa la cuisine encore fraîche. La lumière du matin entrait doucement par les fenêtres ouvertes.
Dehors, le jardin était déjà baigné de soleil. Les roses commençaient à s’ouvrir et les hirondelles passaient bas au-dessus de la pelouse.
Consciente de la présence de Marinette, qui dormait sans doute encore, elle appela à voix basse :
— Gaston… Gaston…
C’est alors qu’elle l’aperçut.
Le chat était installé sur le capot du van.
Pour la première fois, il ne lui répondit pas.
Mireille eut un léger pressentiment. Puis elle haussa les épaules. Elle posa la gamelle sur le rebord de la fenêtre de la cuisine.
Gaston viendrait bien lorsqu’il aurait terminé sa nuit.
Une demi-heure plus tard, alors qu’elle servait un café à Martin qui venait de se lever, le téléphone sonna.
Martin terminait d’ouvrir les volets donnant sur le jardin. Une lumière claire envahit la pièce. Il lui adressa un sourire tranquille avant de porter sa tasse à ses lèvres.
Au téléphone, c’était Antoine.
Il n’appelait jamais aussi tôt.
— Allô, Mireille.
— Bonjour Antoine. Tout va bien ?
— Très bien. Excuse-moi, il est peut-être un peu tôt. Je me demandais si je pouvais passer pour le petit déjeuner.
Mireille sourit.
— Mais bien sûr. Martin vient de se lever. Ça nous ferait plaisir. J’ai acheté du pain hier qui doit être encore bon. Et j’ouvrirai une confiture de mirabelle que j’ai faite cet hiver.
— Alors j’arrive.
— Nous t’attendons.
Elle raccrocha.
Et soudain quelque chose prit sens.
Marinette et Antoine devant le camion bleu.
Le chat endormi sur le van.
L’appel d’Antoine plus tôt que jamais.
Elle s’approcha de la fenêtre qui donnait sur le jardin.
Sous le grand mûrier, le van était immobile. Le chat n’avait pas bougé.
Elle sentit son cœur se serrer légèrement. Il restait quelque chose en elle qui demeurait lié à Antoine.
Non, elle n’était plus amoureuse de lui. Cela appartenait depuis longtemps au passé.
Mais il lui fallait accepter autre chose.
Accepter de faire aussi partie du passé d’Antoine.
Cette pensée la surprit.
Elle resta quelques instants devant la fenêtre.
Puis elle remarqua que cette perspective ne lui déplaisait pas au fond.
Elle voulait le bonheur d’Antoine.
Alors, imperceptiblement, elle hocha la tête.
Lorsque Antoine passa le portail un peu plus tard, Marinette était réveillée.
Elle était assise à sa petite table sous le mûrier, dans la lumière encore douce du matin. Une tasse posée devant elle.
Mireille sortit à la rencontre d’Antoine.
En avançant vers Antoine, elle croisa le regard de Marinette qui venait de lever les yeux de sa tasse.
Mireille, dans un geste de rassemblement, écarta alors les bras en direction d’Antoine et de Marinette.
— Écoutez, puisque nous sommes tous là, j’ai eu l’idée que nous pourrions prendre le petit déjeuner tous ensemble sur la grande terrasse.
Son sourire s’élargit.
— J’ai même déjà préparé quatre bols et ouvert deux pots de confiture.
Fragment 59
Quelques semaines après ce petit déjeuner sur la grande terrasse, Mireille fut réveillée dans la nuit par un bruit.
Qualche settimana dopo quella colazione sulla grande terrazza, Mireille fu svegliata nel cuore della notte da un rumore.
Un claquement de portière. Franc et sec. Le genre de son qui ne laisse aucun doute sur l’intention de celui qui l’a produit.
Lo sportello di un’auto che si chiude. Secco, netto. Quel tipo di rumore che non lascia alcun dubbio sull’intenzione di chi l’ha provocato.
À côté d’elle, Martin dormait profondément.
Accanto a lei, Martin dormiva profondamente.
Mireille resta un moment immobile dans le noir, l’oreille tendue. Elle pensa aussitôt à Marinette. Peut-être se sentait-elle mal. Peut-être avait-elle besoin de quelque chose.
Mireille rimase per qualche istante immobile nel buio, in ascolto. Pensò subito a Marinette. Forse non si sentiva bene. Forse aveva bisogno di qualcosa.
Puis elle entendit le grand portail de l’entrée s’ouvrir.
Poi sentì aprirsi il grande cancello d’ingresso.
Elle se redressa. Se leva sans faire de bruit, enfila une robe de chambre et descendit l’escalier. Elle traversa le couloir, ouvrit la porte d’entrée et courut pieds nus jusqu’à l’allée.
Si mise a sedere. Si alzò senza fare rumore, infilò una vestaglia e scese le scale. Attraversò il corridoio, aprì la porta d’ingresso e corse a piedi nudi fino al vialetto.
Le van avait déjà reculé jusqu’au portail.
Il furgone era già arrivato in retromarcia fino al cancello.
Mireille arriva dans le faisceau des phares et s’approcha de la vitre conducteur. À travers le pare-brise, elle aperçut le visage de Marinette — une expression qu’elle ne lui connaissait pas, quelque chose entre l’angoisse et la résolution. Elle frappa doucement à la vitre.
Mireille entrò nel fascio dei fari e si avvicinò al finestrino del conducente. Attraverso il parabrezza intravide il volto di Marinette — un’espressione che non le aveva mai conosciuto, qualcosa a metà tra l’angoscia e la determinazione. Bussò piano al vetro.
Marinette baissa la vitre sans dire un mot.
Marinette abbassò il finestrino senza dire una parola.
— Que se passe-t-il ? Tout va bien ? Où vas-tu ?
— Che succede? Va tutto bene? Dove stai andando?
Marinette mit quelques secondes à répondre.
Marinette impiegò qualche secondo prima di rispondere.
— Je m’en vais.
— Me ne vado.
— Comment ça, tu t’en vas ? Il se passe quelque chose ?
— Come sarebbe a dire che te ne vai? È successo qualcosa?
— Non. Je m’en vais. Je quitte Cinsault.
— No. Me ne vado. Lascio Cinsault.
Mireille resta un instant sans parler.
Mireille rimase per un istante in silenzio.
— Comme ça, au milieu de la nuit ? Tu ne pouvais pas attendre demain ? Je ne te demande pas de comptes, mais tu partais sans me dire au revoir. Et Antoine ? Est-ce qu’il s’est passé quelque chose ? Je croyais que ça se passait bien entre vous.
— Così, nel cuore della notte? Non potevi aspettare domani? Non ti sto chiedendo spiegazioni, ma stavi partendo senza salutarmi. E Antoine? È successo qualcosa? Credevo che tra voi andasse bene.
— Ce n’est pas ça. Ça se passe bien. Très bien même. Il ne s’agit pas d’Antoine. Il s’agit de moi.
— Non è questo. Va bene. Anzi, va molto bene. Non si tratta di Antoine. Si tratta di me.
— Comment ça, de toi ?
— Cosa significa, di te?
Marinette prit une inspiration.
Marinette fece un respiro profondo.
— J’ai cru que c’était ce que je voulais depuis toujours. J’ai cru qu’enfin c’était là. Peut-être même que c’est le cas. Mais je crois qu’il est trop tard pour fonder quelque chose. La seule chose que je puisse encore sauver, c’est ma liberté. Elle m’a coûté trop cher. J’ai trop sacrifié pour la gagner.
— Ho creduto che fosse ciò che desideravo da sempre. Ho creduto che finalmente fosse arrivato. Forse è davvero così. Ma credo che sia troppo tardi per costruire qualcosa. L’unica cosa che posso ancora salvare è la mia libertà. Mi è costata troppo cara. Ho sacrificato troppo per conquistarla.
Mireille posa doucement la main sur le bord de la portière.
Mireille posò delicatamente una mano sul bordo dello sportello.
— Je te promets de ne rien dire de tes doutes. Dans le fond, je crois même que je peux les comprendre. Mais prends le temps d’y réfléchir. Rien ne presse. Tu n’es pas obligée de choisir cette nuit.
— Ti prometto che non dirò nulla dei tuoi dubbi. In fondo, credo perfino di poterli capire. Ma prenditi il tempo di riflettere. Non c’è fretta. Non sei obbligata a scegliere stanotte.
Elle avait parlé sans véritable calcul. Simplement parce qu’elle voyait la peur dans les yeux de Marinette — immense, et pourtant déjà décidée.
Aveva parlato senza alcun calcolo. Semplicemente perché vedeva la paura negli occhi di Marinette — immensa, eppure già decisa.
Marinette ne répondit pas. Elle remonta la vitre et le van avança lentement vers le portail.
Marinette non rispose. Rialzò il finestrino e il furgone avanzò lentamente verso il cancello.
Mireille referma les deux battants derrière lui.
Mireille richiuse i due battenti alle sue spalle.
Elle posa la main sur le loquet et s’arrêta.
Posò la mano sul chiavistello e si fermò.
Au loin, les feux de freinage du van étaient apparus dans l’obscurité.
In lontananza, le luci rosse dei freni erano apparse nell’oscurità.
Le véhicule s’était immobilisé au bord de la route.
Il veicolo si era fermato sul ciglio della strada.
Elle attendit, la main toujours posée sur le loquet.
Attese, la mano ancora appoggiata al chiavistello.
Puis, sans réfléchir, elle rouvrit le portail.
Poi, senza riflettere, riaprì il cancello.
Comme on laisse une possibilité ouverte.
Come si lascia aperta una possibilità.
Et elle reprit le chemin de la maison.
E riprese la strada verso casa.
La suite ne lui appartenait plus.
Il resto non le apparteneva più.
Martin dormait toujours.
Martin dormiva ancora.
Elle se glissa sous les draps et attendit dans le noir.
Si infilò sotto le coperte e rimase ad ascoltare nel buio.
Quelques minutes plus tard, elle entendit le bruit sourd du moteur qui revenait.
Qualche minuto più tardi sentì il rumore ovattato del motore che tornava.
Puis le claquement d’une portière.
Poi lo sportello che si richiudeva.
Marinette était rentrée.
Marinette era tornata.
Mireille ne savait pas si c’était pour cette nuit seulement.
Mireille non sapeva se fosse soltanto per quella notte.
Elle ne savait pas si le van serait encore là au matin.
Non sapeva se il furgone sarebbe stato ancora lì al mattino.
Un souvenir très ancien lui revint.
Un ricordo molto antico le i alla mente.
Elle revit le plus jeune de ses oncles dans la cuisine de sa grand-mère.
Rivide il più giovane dei suoi zii nella cucina di sua nonna.
Elle était alors trop petite pour comprendre ce qui se disait.
Era troppo piccola, allora, per capire ciò che si stavano dicendo.
Elle avait seulement perçu qu’il était question d’un départ.
Aveva soltanto percepito che si stava parlando di una partenza.
La voix du jeune homme tremblait.
La voce del giovane tremava.
Sa grand-mère pleurait, le front posé contre la table de la cuisine.
Sua nonna piangeva, la fronte appoggiata sul tavolo della cucina.
Quelques jours plus tard, il était parti.
Qualche giorno dopo, era partito.
Mireille ne le revit jamais.
Mireille non lo rivide mai più.
À côté d’elle, Martin dormait toujours.
Accanto a lei, Martin dormiva ancora.
Dans le jardin, tout était redevenu silencieux.
Nel giardino, tutto era tornato silenzioso.
Fragment 60
Paul et Jérôme fonctionnaient ainsi. Paul dressait scrupuleusement la liste des courses. Pour ce faire, il ouvrait le réfrigérateur et, avec beaucoup de sérieux, décidait de ce qui manquait. Il faisait la même chose avec le placard de provisions, qui était pourtant toujours débordant. Car Jérôme avait peur de manquer. L’huile, le sucre, les pâtes, la farine, le riz, la semoule, le sel, le bicarbonate de soude, les bougies. Il avait vu tout cela dans les placards de sa grand-mère lorsqu’il était enfant. Elle craignait le retour de la guerre. Une fois par semaine, elle tenait un petit carnet et un crayon à la main. C’était le moment de l’inventaire. Exactement comme le faisait Paul aujourd’hui. Alors, pour Jérôme, tout cela était familier.
Paul avait dit :
— Tu veux bien aller faire les courses ? Si tu as besoin de quoi que ce soit, j’ai mon téléphone près de moi.
Jérôme était allé chercher ses clés sur le guéridon de l’entrée. Puis il avait pris la route du village voisin, où se trouvait un supermarché.
De chaque côté de la route, les vignes s’étendaient sous le soleil. Au loin, la cime du pic Saint-Loup dominait toute la région. Le sommet paraissait vert, presque frais dans la chaleur.
Un tracteur roulait devant lui. Étroit, exactement de la largeur des rangs de vigne.
Jérôme aurait pu doubler.
Il ne l’a pas fait.
Il a ralenti et s’est laissé porter au rythme de l’engin. Le vigneron, absorbé par le bruit et la vibration de sa machine, ne s’en est même pas aperçu.
L’air chaud entrait par les vitres ouvertes avec l’odeur épaisse du gazole. On ne sentait plus qu’on respirait. Tout était chaud. L’air. Le bitume qui tremblait légèrement sous le soleil. La lumière qui pesait sur les vignes. La chaleur était partout.
Jérôme regardait le dos du vigneron. Sa chemise lui collait aux épaules sous l’effet de la chaleur. Il manipulait le levier de vitesse avec cette autorité tranquille des gestes répétés mille fois.
Jérôme se dit que cela aurait pu être lui.
Lui, ce jour-là, sur ce tracteur.
Cette route.
Cette lenteur.
Les vignes de chaque côté.
Et là-haut, le pic Saint-Loup qui semblait garder un peu d’ombre pour lui seul.
Puis cela lui apparut avec une netteté parfaite.
Il n’avait jamais été aussi heureux.
Cette pensée ne lui semblait ni excessive ni naïve. Elle s’imposa simplement, très profondément en lui.
Il se souvint alors d’un autre moment. Un moment très ancien où il lui avait semblé, avec la même certitude, qu’il ne souffrirait jamais autant.
Les années avaient passé.
Et sur cette route brûlante, derrière un tracteur que la plupart des gens auraient dépassé depuis longtemps, il découvrait que la souffrance peut finir.
Le vigneron continuait sa route, sans savoir qu’il était accompagné.


