✉️ — Fragment
Cinsault, le petit village où vivaient Paul et Jérôme, possédait une minuscule épicerie.
Le lieu était tenu par une jeune femme enthousiaste et toujours disponible. Son commerce occupait une place essentielle dans la vie du village. On venait y faire ses courses, retirer un colis, acheter des cigarettes ou simplement échanger quelques mots.
Les anciens y trouvaient ce dont ils avaient besoin sans devoir rejoindre le village voisin. Les plus jeunes aussi y passaient chaque jour, d’autant que l’épicerie faisait également office de relais postal et de tabac.
Dans le village, certains racontaient même avoir acheté là leur première cigarette.
Le lieu était toujours impeccablement tenu.
Les étagères de bois recouvertes de tissu rouge semblaient contenir beaucoup plus de choses que l’espace ne l’aurait permis. Bougies, conserves, produits ménagers, cahiers d’école, piles, nourriture pour animaux — tout trouvait sa place.
Il était rare que la commerçante ne parvienne pas à répondre à une demande.
Cette épicerie minuscule devenait presque immense par l’ingéniosité et la rigueur avec lesquelles elle était tenue.
Ce soir-là, Antoine remontait tranquillement la rue principale en direction du commerce.
Il aimait discuter quelques minutes avec l’épicière.
Antoine aimait la jeunesse. Il éprouvait spontanément de la tendresse pour ceux qui tentaient encore de construire quelque chose dans le village. Il se montrait volontiers indulgent avec les plus jeunes et encourageait presque toujours leurs initiatives.
Mais à mesure qu’il approchait de la place, des cris lui parvinrent.
Puis une voix de femme.
Antoine accéléra le pas.
Devant l’épicerie, deux femmes se débattaient violemment.
L’épicière tentait manifestement d’arracher quelque chose des mains de l’autre.
— Mais lâchez ça enfin ! Vous êtes folle ou quoi ?
L’autre femme ne répondait pas.
Elle serrait contre elle une pile de journaux froissés avec une énergie désespérée.
Ses cheveux étaient en bataille. Son souffle court et irrégulier.
Puis soudain, elle lâcha prise.
Une partie des journaux tomba au sol.
L’épicière récupéra aussitôt la pile contre elle pendant qu’Antoine arrivait enfin à leur hauteur.
L’un des journaux avait glissé près de ses pieds.
Antoine se pencha pour le ramasser.
La première page était froissée mais le titre restait parfaitement lisible.
LE LOUP EST DE RETOUR À CINSAULT
UNE BATTUE BIENTÔT ORGANISÉE
Antoine releva lentement les yeux vers la femme qui s’éloignait déjà à grands pas.
Puis il la reconnut.
C’était la femme au chien-loup.
Celle qui chassait au collet.


