✉️ — Fragment
Ce matin-là, comme tous les jours où il travaillait, Jérôme s’était levé tôt.
Il avait laissé le chien sortir dans le jardin, nourri le chat qui apparaissait invariablement au moment où les volets de la grande maison s’ouvraient, préparé du café pour Paul qui dormait encore, puis était parti se doucher.
Avant de quitter la maison, il avait embrassé le chien et, comme souvent, s’était excusé doucement :
— Tu vas être seul aujourd’hui… mais je te le promets, j’aurai bientôt quelques jours de congé et on ne se quittera plus.
Dans la voiture, France Culture parlait déjà.
Alors qu’il quittait le chemin pour rejoindre la départementale, encore un peu engourdi par le réveil, Jérôme entendit le témoignage d’une femme auditionnée dans le cadre d’une commission d’enquête sur l’inceste.
À un moment, elle avait dit :
— La meilleure façon de masquer l’inceste, c’est encore de l’exhiber.
Jérôme avait pensé aussitôt qu’il y avait là quelque chose de profondément vrai. Mais aussi quelque chose d’incomplet.
Le monde ne voit que ce qu’il peut voir.
Les proches, les amis, les enseignants reconnaissent un père, une mère, un cousin, une femme aimée, un homme aimé, parfois tendre, parfois violent, mais toujours identifiable. Rien ne vient rompre entièrement la continuité de celui ou celle qu’ils connaissent.
L’enfant, lui, habite un autre endroit de la relation.
Il est souvent le seul à connaître tous les regards d’un même visage.
Une scène d’enfance lui revint alors en mémoire.
Il se souvenait encore du rideau rouge en velours qui séparait la cuisine du reste de la maison. Un tissu épais, chargé de motifs, comme on en voyait souvent dans les années quatre-vingt.
Il se rappelait surtout la sensation physique éprouvée lorsqu’il avait écarté le rideau.
Le choc immédiat d’un corps caché derrière.
Un corps beaucoup plus grand et plus puissant que le sien, dressé là comme un barrage souple et infranchissable.
Jérôme ne se souvenait plus exactement du regard qu’il avait croisé à cet instant. Pourtant, il savait qu’il n’avait jamais vraiment oublié ce qu’il y avait vu.
C’était le regard que croisent parfois ceux qui ne sont plus suspendus qu’à la volonté de l’autre.
Très vite, les mains de l’adolescent avaient entouré son cou et serré fortement.
Jérôme avait réussi à se dégager puis avait reculé encore et encore, traversant la maison à l’envers sans voir les obstacles derrière lui, trébuchant contre les meubles avant de franchir le portail extérieur.
Il appelait à l’aide.
L’autre avançait toujours vers lui avec dans le regard la même détermination froide.
Puis la grand-mère était apparue sur le balcon, alertée par le bruit.
— Mais tu es fou ! Laisse-le tranquille ! Laisse-le tranquille !
Mais l’adolescent continuait d’avancer.
Jérôme avait fini par reculer jusqu’à la limite de la propriété. Il sentait derrière son dos le bois de la barrière contre lequel il s’était retrouvé bloqué.
Ce n’est qu’à ce moment-là que l’autre avait finalement renoncé.
Pendant longtemps, Jérôme avait repensé à cette scène.
La grand-mère avait vu une violence extrême. Pourtant, elle ne savait pas exactement ce qu’elle regardait.
Elle voyait un adolescent brutal, un enfant terrorisé, une poursuite, des cris. Mais elle continuait malgré tout à reconnaître l’adolescent trouble qu’elle connaissait déjà.
Rien ne semblait rompre entièrement la continuité du personnage.
Peut-être est-ce aussi pour cela qu’il faut écouter les enfants autrement.
Parce qu’eux seuls connaissent parfois tous les regards d’un même visage.
Lorsqu’il entra dans le parking de l’hôpital, Jérôme réalisa qu’il avait conduit presque tout le trajet sans s’en rendre compte.
Une autre réalité reprenait déjà sa place dans son esprit.


