✉️ — Fragment
Léontine avait cent quatre ans.
C’était la doyenne de Cinsault.
Mais dans le village, son importance ne tenait pas seulement à son âge.
C’était elle qui sonnait les cloches.
Dans les villages voisins, les vieux systèmes avaient depuis longtemps été remplacés par des mécanismes automatiques. Mais à Cinsault, on avait encore Léontine.
Et les plus anciens savaient reconnaître sa manière de faire parler les cloches.
Bien sûr, elles annonçaient les offices et les heures importantes de la journée. Mais elles accompagnaient aussi les événements du village. Une naissance. Un décès. Une procession. Une fête.
Léontine savait transmettre quelque chose à travers la manière même dont elle faisait résonner le bronze.
Les habitants disaient qu’on n’entendait pas les mêmes cloches lorsqu’un enfant venait de naître ou lorsqu’une âme quittait le village.
Ainsi, Léontine semblait toujours vivre dans le temps exact de Cinsault.
Lorsqu’un événement important approchait, chacun savait que les cloches finiraient par annoncer que l’heure était venue.
Même les élections municipales semblaient appartenir à ce vieux rythme. Lorsque le scrutin prenait fin, Léontine sonnait les cloches, et les habitants savaient qu’ils pouvaient maintenant descendre vers la mairie pour connaître les résultats.
Elle s’habillait toujours de noir.
Un fichu recouvrait ses cheveux dont on apercevait seulement la blancheur presque irréelle.
Dans sa jeunesse, Léontine avait été religieuse.
Puis elle avait quitté les ordres pour un homme qu’elle avait épousé.
Du mariage, les gens du village ne savaient presque rien. Était-il mort ? Était-il parti ? Personne ne posait de questions.
À Cinsault, certaines douleurs étaient protégées par le silence.
Après cette période de sa vie, Léontine était revenue au village.
Elle n’en était plus jamais repartie.
Elle ouvrait l’église chaque matin, nettoyait les bancs, dépoussiérait les statues, remplaçait les cierges consumés et veillait discrètement sur les lieux comme on veille sur une maison habitée depuis toujours.
Le curé la respectait profondément.
Tout le village d’ailleurs semblait éprouver pour elle une forme d’attachement mêlé de retenue.
Léontine n’avait jamais eu d’enfants.
Elle n’avait qu’une petite parente.
Sibylle.


