✉️ — Fragment
Paul était fidèle en toute chose.
C’était sans doute son trait de caractère le plus profond. Une fidélité aux êtres, aux lieux, aux habitudes, aux présences. Quelque chose chez lui semblait toujours vouloir retenir un peu ce qui passait.
Jérôme avait souvent l’impression que personne autour de lui ne s’attachait autant au monde que Paul.
Chaque année, lorsque les fleurs du jardin commençaient à faner, la même tristesse revenait.
Paul regardait longtemps dehors avant de dire presque avec stupeur :
— Tu te rends compte… les fleurs sont déjà en train de faner.
Et chaque fois, Jérôme finissait par répondre en souriant :
— Je t’ai déjà dit cent fois que les fleurs ne sont pas éternelles.
Mais Paul semblait ne jamais réellement s’y habituer.
La fin des choses continuait de lui paraître étrange.
Comme une énigme ancienne à laquelle il refusait intérieurement de consentir tout à fait.
Avec les années, Jérôme avait compris que ce besoin de stabilité ne venait pas de nulle part.
Paul avait grandi dans une vie où il avait très tôt appris à ne compter que sur lui-même et sur les liens que d’autres accepteraient de lui offrir.
Sa mère l’avait confié à ses grands-parents alors qu’il était encore enfant.
Puis, à dix-sept ans, il avait quitté sa ville pour partir étudier à Nice.
Et très vite, son existence s’était construite presque entièrement autour des êtres qui avaient accepté de lui faire une place.
Lorsqu’il était descendu du train, personne ne l’attendait.
Alors les rencontres étaient devenues autre chose.
Les amis de faculté. Le compagnon qu’il avait connu avant Jérôme. Quelques portes ouvertes, des chambres prêtées, des présences auxquelles il s’était attaché pour de bon.
Quarante ans plus tard, son monde était encore presque entièrement composé de ceux qui avaient été là dans ces premiers temps.
Il n’y avait guère que Jérôme et quelques amis qui s’y soient ajoutés plus tard.
Paul avait longtemps vécu ainsi.
Porté moins par l’idée d’un foyer stable que par la fidélité des liens qu’il rencontrait en chemin.
Et peut-être était-ce pour cela qu’il aimait avec autant de force ce qui demeurait.
Lorsqu’on descend seul d’un train à dix-sept ans, on n’a pas vraiment le luxe de choisir longtemps ceux qu’on aimera.
On aime surtout ceux qui acceptent de tendre la main.


