✉️ — Cinsault : fragments 11 à 20
Fragment 11
Jérôme avait longtemps vécu en ville.
Retrouver la garrigue avait représenté pour lui bien davantage qu’un simple changement de cadre. Quelque chose, dans ces espaces pierreux, dans les montées sèches, les chemins qui serpentent entre les pins et les odeurs de thym chauffé par le soleil, lui avait rendu une forme de proximité avec lui-même qu’il croyait perdue depuis longtemps.
Il aimait marcher seul.
L’effort physique des longues randonnées. Le silence. Les plateaux immenses où le vent circulait librement entre les herbes basses.
Un jour, alors qu’il suivait un petit sentier au-dessus des vignes, quelque chose attira son regard sur le bord du chemin.
D’abord un mouvement.
Puis plusieurs petites formes immobiles dans les broussailles.
Pendant une fraction de seconde, Jérôme crut voir des chiots.
Puis il comprit aussitôt que ce n’en était pas.
Les petits corps gris, les museaux déjà allongés, la manière dont ils restaient parfaitement silencieux malgré sa présence.
Des louveteaux.
Jérôme s’était arrêté immédiatement.
Son cœur battait plus vite sans qu’il sache exactement pourquoi. À cause de la beauté de la scène peut-être. Ou de l’idée soudaine qu’une mère louve pouvait se trouver quelque part tout près sans qu’il la voie.
C’est alors qu’il aperçut Sibylle.
Il la reconnut aussitôt.
Il lui était déjà arrivé de la voir devant l’école du village, au volant de son minibus, aidant certains enfants handicapés à descendre ou à s’installer avec une patience étonnamment simple.
Elle possédait une manière très instinctive de s’adresser à eux. Même à ceux qui parlaient peu ou pas du tout.
Elle savait y faire.
Sibylle avançait maintenant au milieu des broussailles comme si elle connaissait parfaitement les lieux.
Jérôme ne distingua jamais clairement la louve de ses petits.
Mais il vit la femme déposer au sol, au centre de la petite meute silencieuse, une énorme pièce de viande sombre qu’elle avait portée jusque-là dans un sac. Une cuisse peut-être. De sanglier, de chevreuil — impossible à dire.
Jérôme le comprit alors, Sybille chassait.
Puis elle s’était redressée tranquillement.
À cet instant, Jérôme sentit très nettement qu’il devait reculer.
Non par peur exactement.
Plutôt parce qu’il avait l’impression d’être entré, sans y avoir été invité, dans un monde qui n’était pas le sien.
Il reprit donc lentement le chemin en sens inverse.
Et par la suite, lorsqu’il lui arrivait de recroiser Sibylle au volant de son minibus dans le village, il repensait à cette scène sans jamais parvenir à savoir exactement ce qu’il avait vu ce jour-là.
Fragment 12
Jérôme avait convaincu Paul de participer à une soirée organisée par la médiathèque du village.
— Tu te rends compte, lui avait-il dit, dans un village aussi petit… avoir une médiathèque, c’est presque extraordinaire. Et Anne est quelqu’un que tu devrais connaître. Elle aime profondément la culture et le partage. Je suis sûr que vous vous entendrez immédiatement.
C’est ainsi que Paul s’était retrouvé un vendredi soir à participer à une soirée jeux de société au milieu des rayonnages de la petite médiathèque.
Il fit la connaissance d’Anne qui tenait le lieu et ressentit presque aussitôt une forme de proximité.
Paul possédait une culture immense, mais qui n’écrasait jamais les autres.
Il n’aimait ni citer des auteurs pour impressionner, ni transformer les conversations ordinaires en démonstrations intellectuelles. Il avait au contraire une manière très simple d’écouter les gens et de s’intéresser sincèrement à ce qu’ils racontaient, quel que soit leur milieu ou leur niveau d’études.
Chez Anne, il retrouva immédiatement quelque chose de cette même générosité.
Elle parlait des livres, des films, des jeux ou des ateliers pour enfants avec une ferveur communicative, presque joyeuse, très loin de toute posture savante.
Paul fut touché par l’énergie qu’elle mettait à faire vivre la culture dans un endroit aussi modeste.
Quelque chose lui semblait profondément juste dans cette volonté de faire parvenir les livres, les histoires et les imaginaires jusque-là, au milieu des vignes et des petits chemins du village.
Les jeux de société avaient toujours été une passion pour lui, tout comme les jeux de rôle qu’il pratiquait plus jeune.
La soirée passa étonnamment vite.
Lorsqu’il rentra à la maison, Jérôme dormait déjà.
Paul resta quelques instants immobile dans la cuisine obscure, encore porté par l’enthousiasme de la soirée.
Il aurait aimé lui raconter immédiatement tout ce qui lui était venu en discutant avec Anne.
Et surtout cette impression presque enfantine d’avoir peut-être trouvé là un lieu auquel il pouvait réellement appartenir.
Fragment 13
Cinsault, le petit village où vivaient Paul et Jérôme, possédait une minuscule épicerie.
Le lieu était tenu par une jeune femme enthousiaste et toujours disponible. Son commerce occupait une place essentielle dans la vie du village. On venait y faire ses courses, retirer un colis, acheter des cigarettes ou simplement échanger quelques mots.
Les anciens y trouvaient ce dont ils avaient besoin sans devoir rejoindre le village voisin. Les plus jeunes aussi y passaient chaque jour, d’autant que l’épicerie faisait également office de relais postal et de tabac.
Dans le village, certains racontaient même avoir acheté là leur première cigarette.
Le lieu était toujours impeccablement tenu.
Les étagères de bois recouvertes de tissu rouge semblaient contenir beaucoup plus de choses que l’espace ne l’aurait permis. Bougies, conserves, produits ménagers, cahiers d’école, piles, nourriture pour animaux — tout trouvait sa place.
Il était rare que la commerçante ne parvienne pas à répondre à une demande.
Cette épicerie minuscule devenait presque immense par l’ingéniosité et la rigueur avec lesquelles elle était tenue.
Ce soir-là, Antoine remontait tranquillement la rue principale en direction du commerce.
Il aimait discuter quelques minutes avec l’épicière.
Antoine aimait la jeunesse. Il éprouvait spontanément de la tendresse pour ceux qui tentaient encore de construire quelque chose dans le village. Il se montrait volontiers indulgent avec les plus jeunes et encourageait presque toujours leurs initiatives.
Mais à mesure qu’il approchait de la place, des cris lui parvinrent.
Puis une voix de femme.
Antoine accéléra le pas.
Devant l’épicerie, deux femmes se débattaient violemment.
L’épicière tentait manifestement d’arracher quelque chose des mains de l’autre.
— Mais lâchez ça enfin ! Vous êtes folle ou quoi ?
L’autre femme ne répondait pas.
Elle serrait contre elle une pile de journaux froissés avec une énergie désespérée.
Ses cheveux étaient en bataille. Son souffle court et irrégulier.
Puis soudain, elle lâcha prise.
Une partie des journaux tomba au sol.
L’épicière récupéra aussitôt la pile contre elle pendant qu’Antoine arrivait enfin à leur hauteur.
L’un des journaux avait glissé près de ses pieds.
Antoine se pencha pour le ramasser.
La première page était froissée mais le titre restait parfaitement lisible.
LE LOUP EST DE RETOUR À CINSAULT
UNE BATTUE BIENTÔT ORGANISÉE
Antoine releva lentement les yeux vers la femme qui s’éloignait déjà à grands pas.
Puis il la reconnut.
C’était la femme au chien-loup.
Celle qui chassait au collet.
Fragment 14
Léontine avait cent quatre ans.
C’était la doyenne de Cinsault.
Mais dans le village, son importance ne tenait pas seulement à son âge.
C’était elle qui sonnait les cloches.
Dans les villages voisins, les vieux systèmes avaient depuis longtemps été remplacés par des mécanismes automatiques. Mais à Cinsault, on avait encore Léontine.
Et les plus anciens savaient reconnaître sa manière de faire parler les cloches.
Bien sûr, elles annonçaient les offices et les heures importantes de la journée. Mais elles accompagnaient aussi les événements du village. Une naissance. Un décès. Une procession. Une fête.
Léontine savait transmettre quelque chose à travers la manière même dont elle faisait résonner le bronze.
Les habitants disaient qu’on n’entendait pas les mêmes cloches lorsqu’un enfant venait de naître ou lorsqu’une âme quittait le village.
Ainsi, Léontine semblait toujours vivre dans le temps exact de Cinsault.
Lorsqu’un événement important approchait, chacun savait que les cloches finiraient par annoncer que l’heure était venue.
Même les élections municipales semblaient appartenir à ce vieux rythme. Lorsque le scrutin prenait fin, Léontine sonnait les cloches, et les habitants savaient qu’ils pouvaient maintenant descendre vers la mairie pour connaître les résultats.
Elle s’habillait toujours de noir.
Un fichu recouvrait ses cheveux dont on apercevait seulement la blancheur presque irréelle.
Dans sa jeunesse, Léontine avait été religieuse.
Puis elle avait quitté les ordres pour un homme qu’elle avait épousé.
Du mariage, les gens du village ne savaient presque rien. Était-il mort ? Était-il parti ? Personne ne posait de questions.
À Cinsault, certaines douleurs étaient protégées par le silence.
Après cette période de sa vie, Léontine était revenue au village.
Elle n’en était plus jamais repartie.
Elle ouvrait l’église chaque matin, nettoyait les bancs, dépoussiérait les statues, remplaçait les cierges consumés et veillait discrètement sur les lieux comme on veille sur une maison habitée depuis toujours.
Le curé la respectait profondément.
Tout le village d’ailleurs semblait éprouver pour elle une forme d’attachement mêlé de retenue.
Léontine n’avait jamais eu d’enfants.
Elle n’avait qu’une petite parente :
Sibylle.
Fragment 15
Cette nuit-là avait marqué Léontine pour le reste de sa vie.
L’orage était arrivé peu après la messe du soir.
Comme chaque jour, le curé s’était retiré dans la petite sacristie derrière le chœur pour quitter ses vêtements liturgiques. Il avait déposé sa chasuble sur le dossier d’une chaise ainsi que son étole, comme il le faisait toujours avant de repartir.
Léontine avait ensuite rangé soigneusement les vêtements dans l’armoire réservée aux effets du prêtre.
Puis elle avait repris son travail silencieux dans l’église.
Vérifier que le tabernacle avait bien été refermé. Ranger le calice et les burettes de vin et d’eau. Éteindre les cierges allumés plus tôt dans l’après-midi. Ramasser parfois un mouchoir oublié entre deux bancs ou remettre un missel à sa place.
Léontine connaissait chaque bruit de cette église.
Le craquement du vieux bois. Le souffle du vent entre les pierres. Même le silence y possédait une forme particulière.
C’est pourquoi elle entendit immédiatement les sanglots.
Elle se retourna.
Une jeune femme se tenait dans la pénombre près de l’entrée.
Elle était trempée de pluie.
Ses cheveux sombres collaient à son visage et ses vêtements ruisselaient encore sur les dalles de pierre.
Contre sa poitrine, elle serrait quelque chose enveloppé dans un journal détrempé dont l’encre noire se répandait sur ses mains et jusque sur le sol.
Pendant une seconde, Léontine pensa reconnaître une jeune fille du village.
Mais non.
Cette détresse-là venait d’ailleurs.
Il y avait dans le visage de cette femme quelque chose de plus solitaire encore que la douleur elle-même. Une fatigue profonde. L’épuisement de quelqu’un qui cherchait un abri depuis des mois.
Léontine resta immobile.
Alors, dans la pénombre de l’église, elle entendit :
— Léontine… ma tante ?
Son sang sembla se figer dans ses veines.
Un seul mot parvint à sortir de sa bouche.
— Sibylle.
La jeune femme trouva alors la force d’articuler quelques mots.
— J’ai besoin d’aide.
Puis elle écarta lentement le journal humide qu’elle serrait contre elle.
Un nourrisson dormait contre son sein.
— C’est ma fille.
Léontine sentit ses jambes vaciller légèrement.
— Elle s’appelle Clémence.
Au petit matin, Sibylle attendait déjà le bus pour Montpellier sur le bord de la route encore mouillée par l’orage.
Elle n’avait à la main qu’un unique sac.
Avant son départ, Léontine y avait glissé un gros pain et un morceau de fromage.
Puis, discrètement, elle avait plié un billet de cent francs dans la poche de son manteau.
Ce fut la dernière fois qu’elle vit Sibylle pendant de longues années.
Jusqu’à ce qu’elle revienne finalement s’installer au village.
Fragment 16
Depuis toujours, Léontine organisait pour le curé les moments de confession.
On savait généralement que le mardi et le vendredi après-midi, le père Luce se rendrait disponible pour écouter les paroissiens. Mais les horaires changeaient parfois. Une urgence. Un mourant à visiter pour l’extrême-onction. Un baptême. Une famille à accompagner.
Il fallait donc souvent passer par Léontine pour savoir à quel moment on pouvait entrer dans le confessionnal.
Léontine n’était pas femme à écouter ce qui ne lui était pas destiné.
Mais certaines peines étaient si grandes que des sanglots étouffés parvenaient parfois jusqu’aux oreilles de la vieille dame.
Parmi les voix qu’elle avait fini par reconnaître au fil des années se trouvait celle de l’épouse du maire.
Son drame était de ne pas pouvoir avoir d’enfant.
Le curé lui avait recommandé des neuvaines, de nombreux chapelets ainsi qu’un voyage à Lourdes. Tout ce qu’on conseille parfois lorsque la souffrance devient impossible à soulager autrement.
Et lorsque Léontine avait pris Clémence dans ses bras cette nuit-là, sa première pensée avait été pour cette femme.
Il y avait peut-être là une issue.
Alors Léontine avait enveloppé l’enfant dans son grand châle noir.
Puis elle avait demandé à Sibylle de rester dans la sacristie et de prier.
Ensuite, sous la pluie et l’orage, elle avait traversé le village presque en courant jusqu’à la maison du maire.
C’est ainsi que Clémence devint le miracle attendu d’un père et d’une mère.
Au petit matin, tandis que Sibylle attendait sous la pluie le bus pour Montpellier, Madame Blagnac quittait elle aussi discrètement le village en voiture, l’enfant blottie contre elle.
On parla d’un séjour dans la famille.
Quelques mois plus tard, elle revint à Cinsault avec un nourrisson dans les bras.
Et le village accueillit l’événement comme une bénédiction longtemps espérée.
C’est ainsi que Clémence devint une enfant de Cinsault.
Fragment 17
Ma chère tante,
Voilà bientôt trois mois que je suis revenue à L’Haÿ-les-Roses.
Ne croyez pas que je sois repartie le cœur léger.
Pendant tout le trajet du retour, j’ai eu le sentiment qu’on m’arrachait quelque chose du ventre.
Je repense chaque jour à l’église. À la pluie. À vous. À elle.
Je vous en supplie, répondez-moi cette fois.
Je ne veux causer de mal à personne. Je n’importunerai jamais les gens qui l’élèvent maintenant. Mais j’ai besoin de savoir si elle va bien.
A-t-elle gardé son prénom ?
Ma tante, je vous en conjure, dites-moi seulement cela.
Sibylle
Fragment 18
Paul et Anne s’étaient connus quelques semaines plus tôt lors d’une soirée qu’elle avait organisée à la médiathèque.
Paul s’était laissé convaincre par Jérôme d’y participer.
Entre eux, l’affinité avait été presque immédiate.
Anne aimait la culture plus que tout. Quant à Paul, il avait longtemps trouvé dans la littérature, les films et la culture populaire une manière de grandir seul sans l’être complètement, et peut-être aussi les premières raisons de devenir journaliste.
Très vite, leurs conversations les avaient conduits vers une idée commune.
Ils voulaient recueillir la mémoire du village.
Pas seulement les grands événements. Mais aussi les histoires discrètes. Les souvenirs étranges. Les scènes anciennes. Tout ce que les habitants conservaient parfois depuis des décennies sans jamais vraiment l’avoir raconté.
Ils proposaient simplement aux gens de parler.
D’un événement marquant. D’une rencontre. D’un secret parfois. Ou simplement d’un souvenir auquel ils tenaient encore.
C’est ainsi qu’on commença à les voir traverser les rues de Cinsault pour se rendre chez les anciens du village.
Paul portait toujours un grand sac rempli de matériel : un micro, un petit enregistreur, des carnets, des stylos, parfois même un appareil photo.
Anne prenait cette aventure très au sérieux.
Pour l’occasion, elle s’habillait presque comme une grande reporter : combinaison couleur sable, sandales épaisses, lunettes accrochées dans les cheveux. On aurait dit une journaliste revenue d’un terrain de guerre et soudain parachutée au milieu des vignes.
Le projet enthousiasmait profondément les deux amis.
Et déjà, autour d’eux, ils confiaient avoir entendu des récits presque extraordinaires.
Fragment 19
L’entrée de l’atelier semblait figée dans le temps.
Les vieux volets de bois vernis, la grille en fer forgé, l’enseigne usée par les années — on n’aurait su dire si le cordonnier allait ouvrir dans l’heure ou s’il avait cessé son activité depuis déjà longtemps.
Armand était connu de tous à Cinsault.
Il avait appris le métier très jeune, à douze ou treize ans, comme cela se faisait encore dans le temps de son adolescence.
C’était un homme qui avait toujours vécu modestement, mais sur lequel le village avait fini par compter.
Pour les chaussures bien sûr. Les semelles à refaire. Les vieux cuirs à réparer.
Mais surtout pour les serrures.
Armand possédait une compréhension presque instinctive des mécanismes.
Il semblait reconnaître une serrure comme d’autres reconnaissent un visage.
Certains racontaient même — sans qu’on sache vraiment si cela était vrai — que des hommes peu recommandables étaient parfois venus lui demander conseil pour ouvrir des coffres ou forcer certains verrous.
L’atelier sentait le cuir, la colle forte et la poussière ancienne.
Des chaussures attendaient partout sur les étagères. Des outils noircis par les années étaient suspendus au mur. Des clefs sans nom remplissaient des boîtes de fer. Et derrière le comptoir, sous une petite lampe jaunie, des morceaux de cuir découpés reposaient à côté d’un vieux marteau de cordonnier.
Armand vivait pratiquement là.
Une vieille banquette avait été installée juste derrière la porte d’entrée et il lui arrivait d’y dormir quelques heures lorsque le travail s’éternisait.
Il ne baissait presque jamais le rideau.
Et avec son sommeil très léger, il voyait tout.
Si quelqu’un traversait la rue au milieu de la nuit, Armand l’avait probablement déjà aperçu.
Il connaissait ainsi un autre visage de Cinsault.
Celui des courses nocturnes, des disputes étouffées derrière certaines fenêtres, des départs précipités avant l’aube.
Mais c’était surtout son activité de serrurier qui lui avait fait pénétrer les secrets du village.
Lorsqu’un ancien mourait, il n’était pas rare qu’on fasse appel à lui pour ouvrir une porte condamnée, desceller un verrou ou forcer un vieux coffre emmuré.
Et derrière ces portes ouvertes, il n’y avait pas seulement des bijoux, de l’argent ou des papiers anciens.
Il y avait aussi des lettres.
Parfois, elles étaient lues immédiatement, dans le silence encore chargé de la présence du mort.
Et Armand comprenait alors, avant beaucoup d’autres, ce qui était en train de se dénouer dans certaines familles.
Fragment 20
Armand n’avait jamais parlé de cette nuit-là à personne.
Pourtant, il avait vu Léontine traverser la rue sous l’orage.
Il ne distinguait pas exactement ce qu’elle portait contre elle dans son grand châle noir. Mais il avait immédiatement compris qu’il ne s’agissait pas simplement d’une visite tardive chez le maire.
Depuis sa banquette installée derrière la vitrine, Armand observait le village jusque dans ses heures les plus silencieuses.
Et cette nuit-là, quelque chose lui avait paru inhabituel.
Au petit matin, alors que la pluie tombait encore par intermittence sur les pavés, une bonne de la maison Blagnac était venue frapper à sa porte.
Madame devait partir précipitamment dans sa famille et souhaitait récupérer plusieurs bottines déposées quelques jours plus tôt pour réparation.
Armand n’avait pas terminé son travail.
Il avait rendu celles qu’il avait déjà réparées et promis de finir le reste plus tard.
Mais ce départ soudain lui avait immédiatement rappelé la silhouette de Léontine courant sous l’orage quelques heures auparavant.
Il ne posa aucune question.
À Cinsault, certaines choses se comprenaient sans avoir besoin d’être dites.
Quelques mois plus tard, lorsque Madame Blagnac revint au village avec la petite Marie dans les bras, Armand pensa aussitôt à ce que Léontine portait contre elle cette nuit-là.
Il n’en parla jamais.
Mais à partir de ce jour, lorsqu’il croisait Marie dans les rues du village, il lui arrivait parfois de la regarder avec une attention curieuse, comme s’il était le gardien involontaire d’un secret qui ne lui appartenait pas vraiment.
Puis les années avaient passé.
Et un jour, alors que l’enfant était devenue une jeune fille, Armand fut frappé par une ressemblance qu’il n’avait encore jamais clairement remarquée.
Le même regard que Léontine.
…un bleu très clair que le temps semblait avoir porté d’un visage à l’autre.

