✉️ — Fragment
Jérôme avait longtemps vécu en ville.
Retrouver la garrigue avait représenté pour lui bien davantage qu’un simple changement de cadre. Quelque chose, dans ces espaces pierreux, dans les montées sèches, les chemins qui serpentent entre les pins et les odeurs de thym chauffé par le soleil, lui avait rendu une forme de proximité avec lui-même qu’il croyait perdue depuis longtemps.
Il aimait marcher seul.
L’effort physique des longues randonnées. Le silence. Les plateaux immenses où le vent circulait librement entre les herbes basses.
Un jour, alors qu’il suivait un petit sentier au-dessus des vignes, quelque chose attira son regard sur le bord du chemin.
D’abord un mouvement.
Puis plusieurs petites formes immobiles dans les broussailles.
Pendant une fraction de seconde, Jérôme crut voir des chiots.
Puis il comprit aussitôt que ce n’en était pas.
Les petits corps gris, les museaux déjà allongés, la manière dont ils restaient parfaitement silencieux malgré sa présence.
Des louveteaux.
Jérôme s’était arrêté immédiatement.
Son cœur battait plus vite sans qu’il sache exactement pourquoi. À cause de la beauté de la scène peut-être. Ou de l’idée soudaine qu’une mère louve pouvait se trouver quelque part tout près sans qu’il la voie.
C’est alors qu’il aperçut Sibylle.
Il la reconnut aussitôt.
Il lui était déjà arrivé de la voir devant l’école du village, au volant de son minibus, aidant certains enfants handicapés à descendre ou à s’installer avec une patience étonnamment simple.
Elle possédait une manière très instinctive de s’adresser à eux. Même à ceux qui parlaient peu ou pas du tout.
Elle savait y faire.
Sibylle avançait maintenant au milieu des broussailles comme si elle connaissait parfaitement les lieux.
Jérôme ne distingua jamais clairement la louve de ses petits.
Mais il vit la femme déposer au sol, au centre de la petite meute silencieuse, une énorme pièce de viande sombre qu’elle avait portée jusque-là dans un sac. Une cuisse peut-être. De sanglier, de chevreuil — impossible à dire.
Jérôme le comprit alors, Sybille chassait.
Puis elle s’était redressée tranquillement.
À cet instant, Jérôme sentit très nettement qu’il devait reculer.
Non par peur exactement.
Plutôt parce qu’il avait l’impression d’être entré, sans y avoir été invité, dans un monde qui n’était pas le sien.
Il reprit donc lentement le chemin en sens inverse.
Et par la suite, lorsqu’il lui arrivait de recroiser Sibylle au volant de son minibus dans le village, il repensait à cette scène sans jamais parvenir à savoir exactement ce qu’il avait vu ce jour-là.


