✉️ — Fragment
Sibylle avait passé la plus grande partie de sa vie en région parisienne.
Elle y travaillait déjà comme conductrice de bus scolaire, parfois pour des établissements situés en zone d’éducation prioritaire. Elle avait l’habitude des fortes têtes, des adolescents difficiles, des disputes au fond du car, des provocations lancées pour voir jusqu’où elle céderait.
Mais Sibylle ne cédait pas.
Elle savait se faire respecter.
Et beaucoup avaient fini par l’aimer pour cela.
Personne ne savait exactement pour quelle raison elle était descendue vivre dans le sud.
Elle parlait très peu d’elle-même.
Dans le village, on savait seulement qu’elle continuait à conduire. Désormais, elle transportait surtout des enfants handicapés pour des associations locales et certains établissements de soins.
Sibylle avait quelque chose d’un peu rude.
Une façon d’occuper l’espace sans chercher à séduire ni à se faire remarquer.
Lorsqu’on la rencontrait, on pouvait presque se demander si elle savait qu’elle était une femme. Non pas qu’elle soit réellement masculine, mais elle semblait vivre en dehors de ce genre de préoccupations.
Comme si certaines questions ne l’avaient jamais vraiment intéressée.
Elle avait adopté un grand chien-loup nommé Lupo.
Un animal impressionnant, avec une gueule longue, un poitrail massif et un regard presque humain dans certaines lumières.
À la tombée de la nuit, il arrivait qu’on aperçoive au loin, à la lisière des vignes, le faisceau d’une lampe torche avancer lentement dans les chemins.
C’était Sibylle qui promenait Lupo.
À l’heure où le village rentrait chez lui, elle, au contraire, partait marcher dans la campagne.
Elle avançait seule dans l’obscurité avec une tranquillité presque animale.
Sans peur visible.
Sans hésitation non plus.
Elle communiquait avec son chien par des gestes, quelques sons très courts, parfois même un simple mouvement du corps que lui seul semblait comprendre.
Tous les deux formaient une sorte de binôme silencieux.
Quelque chose qui relevait moins du dressage que d’une manière commune d’habiter le monde.
Et lorsqu’on les croisait au loin entre chien et loup, avançant ensemble dans les chemins sombres, Sibylle donnait parfois l’impression d’appartenir davantage à la campagne qu’au village lui-même.


