✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.1
Le veilleur de l’eau porte plus d’années derrière lui que devant.
Sa peau a pris la couleur de la garrigue en été. Le soleil, le vent et les années ont fini par effacer quelque chose des frontières habituelles. De loin, on pourrait croire qu’il appartient davantage au paysage qu’au monde des hommes.
Il vit seul.
Quelque part dans la garrigue, dans un repli du terrain que peu de gens remarquent. On devine la présence de l’eau avant de la voir. Des chênes plus hauts que les autres. Des fougères là où elles ne devraient pas pousser. Une fraîcheur discrète qui résiste aux heures les plus chaudes.
C’est là qu’il a construit sa masure.
Des pierres plates empilées, un toit, le nécessaire. Rien qui attire le regard.
La source, elle, demeure cachée.
Il faut suivre le vallon jusqu’à une paroi rocheuse que les buissons finissent presque par dissimuler. Là, entre deux fissures, l’eau apparaît. Elle glisse le long de la pierre lissée par son passage puis tombe en une fine cascade.
Au pied de la roche, elle a creusé au fil du temps une cuvette circulaire où elle s’accumule.
L’eau y demeure fraîche même au cœur de l’été.
Le bassin ne déborde jamais.
Après s’y être recueillie, l’eau reprend sa fuite par une faille ouverte dans le fond de la pierre et retourne sous terre.
Il faut être presque dessus pour découvrir le lieu.
Quelques pas plus loin, la garrigue reprend ses droits.
Lui appelle cet endroit le baptistère.
Chaque matin, il descend dans le bassin.
Il s’allonge dans l’eau froide jusqu’à ce qu’elle recouvre presque entièrement son corps. Il ferme les yeux.
Ce qui souille part.
C’est ce qu’il croit.
Il demeure immobile un long moment.
Un corps nu dans un baptistère.
Flottant entre la naissance et la mort.
Puis il se relève.
Il sort de l’eau sans se sécher.
L’air de la garrigue vient s’abreuver sur son corps.
Sa peau redevient aride, comme les sentiers pierreux qui serpentent entre les collines.
Alors, il reprend sa veille.

