✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.12
Les paroles de sa mère martelaient son esprit.
« Manon est veuve depuis peu. Ton père se meurt. Vous pourriez avoir tout ce qu’on vous a refusé. »
Ces mots le troublaient. Ils venaient rouvrir une vie à laquelle il avait dû renoncer depuis longtemps. Il découvrait que Manon n’était plus seulement la jeune fille qu’il avait laissée derrière lui. Elle était devenue une femme, une épouse, une veuve. Pourtant, dans son cœur, rien n’avait changé. Elle était restée celle qu’il avait aimée. Il savait la faire apparaître.
Dans l’univers aride de Jean, les fleurs de ciste avaient pris, dès les premiers temps de son arrivée près de la source, une importance particulière. Au milieu de la garrigue sèche, elles surgissaient chaque été, fuchsia et fragiles, comme un miracle au-dessus de la pierre et de la poussière. C’était ainsi que Manon lui était apparue dans l’univers rude de la ferme parentale : lumineuse, fragile, miraculeuse. Depuis, il ne savait plus regarder les cistes autrement.
Les étés, lorsque le manque devenait trop fort, il coupait quelques branches en fleurs et les plongeait dans le bassin. Puis il s’immergeait avec elles. Sous l’eau, les fleurs ondulaient lentement autour de lui, plus légères encore qu’au vent. Dans cette communion silencieuse, il sentait la présence de Manon comme si elle avait été là.
L’hiver, cette union devenait impossible. Les fleurs de ciste disparaissaient du baptistère. Alors, il prit le petit récipient de terre dans lequel il conservait les cochenilles qu’il avait récoltées sur les chênes kermès au cœur de l’été. Avec un pilon taillé dans une souche d’arbousier, il les réduisit en une poudre rouge.
Il humecta son index de salive, le plongea dans le pigment et retraça, de la clavicule jusqu’au cœur, la croix écarlate qu’il dessinait chaque hiver sur sa poitrine. Comme on renouvelle un vœu.
Manon, comme une religion.

