✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.13
Un feu crépitait quelque part dans la garrigue. Jean en perçu d’abord l’odeur, portée par l’air froid de l’hiver jusqu’au fond de la masure : une fumée de bois vert, mêlée à des effluves de résine. C’était la fin de l’après-midi, l’heure où le jour commence à baisser sur les roches. En cette saison, impossible qu’il s’agisse d’un embrasement spontané. Quelqu’un était là.
L’instinct aux aguets, Jean surgit hors de l’abri. Il ne cherchait pas la fumée du regard, il remontait le courant de l’odeur. Il faisait le chemin inverse de celui qu’elle avait parcouru pour venir à lui, guidé par ce fil invisible imprimé dans l’air sec. À la hauteur d’un aven, là où le sentier se séparait en deux, le vent tourna. L’odeur disparut d’un coup. Jean s’arrêta net, huma l’air, fit quelques pas en arrière pour retrouver la piste, puis s’engagea sur l’autre branche du chemin.
Depuis un promontoire de calcaire, tapi dans la pénombre grandissante des chênes verts, il vit la lueur.
Au bord du foyer, un jeune homme était assis. Il faisait tourner au-dessus du brasier la broche improvisée d’une grive, dont le gras grésillait dans les flammes. Sur ses genoux, un livre à la reliure épaisse et sombre ressemblait à une Bible dans cette clarté mourante. Il lisait, seul au milieu de nulle part, profitant des dernières lueurs du jour et du feu.
Jean l’observa longtemps sans faire un bruit. La posture du garçon n’avait rien d’inquiétant. Il avait l’allure de ces étudiants de la ville — en géologie ou en botanique — venus observer les roches ou dresser l’inventaire des espèces avant le printemps. Inoffensif.
Alors que le crépuscule achevait de s’installer, Jean s’effaça doucement dans la nuit et reprit le chemin de la masure.

