✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.14
Le feu avait crépité jusqu’au petit matin. En se levant, Jean avait regardé par le fenestron de la masure, du côté du promontoire. Lorsqu’il vit une mince colonne de fumée blanche s’élever dans le ciel glacé, il sut que le jeune homme étouffait le foyer sous la terre humide. Il pensa qu’il s’était éloigné. Qu’était-il venu chercher au juste ? Jean aurait aimé le savoir, surpris lui-même par cette curiosité. La vulnérabilité du garçon avait fait tomber ses réserves ; il se surprit à regretter de ne pas avoir croisé l’étranger.
Dans la masure, il s’apprêtait à préparer du café quand on frappa fermement à la porte. Trois coups. Trois coups qui cognèrent directement dans sa poitrine.
Jean s’approcha en silence pour écouter.
— Y a-t-il quelqu’un ?
De nouveau trois coups.
— Excusez-moi... Je m’appelle Rémi, je ne vous veux aucun mal. Je vous cherche depuis plusieurs semaines. J’aimerais juste vous parler. Si vous êtes là, répondez-moi, s’il vous plaît.
Jean sut immédiatement qu’il s’agissait du jeune homme, sa voix calme, déterminée. Il ne bougeait pas, immobile dans la pénombre de la masure.
— Que voulez-vous ? demanda-t-il enfin à travers le bois.
— C’est une amie de fac qui m’a parlé de vous il y a plusieurs années, reprit Rémi. C’était une fille du pays. Elle disait qu’il y avait un ermite dans la garrigue, le gardien d’une source, un homme qui vit sans rien. J’ai quitté la fac, je suis rentré au séminaire. Mais depuis, je ne pense qu’à ça. J’hésite à tout abandonner pour devenir ermite moi aussi. Je me suis dit qu’en vous voyant, je saurais. Que vous me diriez si c’est ma voie. Ouvrez-moi, s’il vous plaît.
Jean ne bougea pas d’un pouce.
— Je ne suis pas un ermite, partez. Je n’ai aucun conseil à donner, rien à vous apprendre. Surtout pas sur vous-même.
— Mais vous vivez ici ! répliqua le séminariste. Et vous y vivez seul. Comment pouvez-vous me dire que vous n’êtes pas un ermite ? On m’a dit que vous aviez une foi profonde... J’espérais que vous sauriez me guider.
— Partez, répéta Jean d’une voix sans appel. Je n’ai rien à vous dire. La vie que je mène ici n’est pas un choix. Et quant à Dieu, je ne l’ai pas cherché. C’est lui qui m’a trouvé, lui qui m’a fait boire à sa source. Je ne sais rien de votre vocation et je n’ai rien à vous transmettre. Si ce n’est de vivre et, si vous en avez la chance, d’aimer les vôtres. Qui choisirait de se tenir loin de ce qu’il aime ? À part un fou ! Partez maintenant.
Jean avait dit ces derniers mots avec une autorité si franche que le jeune homme resta saisi derrière la porte. Il comprit aussitôt qu’il ne verrait jamais le visage de cet homme, et qu’il lui fallait repartir d’où il venait. Le séminariste demeura là un instant, le front contre le bois. Puis il se détourna et s’éloigna de la masure.

