✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.15
Mathieu n’avait pas dormi depuis trois nuits. À chaque fois que le sommeil le gagnait, un sursaut le ramenait brutalement à la même certitude, impossible à écarter. Un cauchemar éveillé dont il ne parvenait pas à sortir. Il avait suffi de la visite d’une vieille femme pour que tout bascule. Lui qui, depuis des mois, s’acharnait à travailler sans relâche, faisant de la mort de son père une raison de tenir, de soutenir sa mère et de sauver la ferme ; lui que ce deuil avait déjà isolé, chargé soudain d’une responsabilité trop grande, il se retrouvait jeté hors de sa propre existence. La vieille femme l’avait mis en exil. C’était intenable.
Alors, pour en avoir le cœur net, il avait chargé une mule de quelques outres d’eau et s’était mis en route au lever du jour.
Dès les premiers mètres dans la garrigue, les indications de la vieille femme lui revinrent en mémoire. Elle avait décrit le trajet avec une précision redoutable : le croisement des drailles, le talus d’éboulis qu’il fallait longer, la trace à ne pas rater. Elle lui avait dit aussi : « Soulage ta mule, le chemin est long et escarpé. Descends de son dos. » Il avait obéi. Il marchait à côté de la bête, la tirant par le licol à travers la caillasse calcaire, les chênes kermès et les genévriers qui accrochaient ses vêtements.
Le soleil monte vite au printemps. Jamais Mathieu ne s’était aventuré aussi loin, seul. Cette traversée de quelques heures pesait sur ses jambes et sur ses tempes comme une marche sans fin. Il avait fini par épuiser l’eau des outres. Il ne parvenait plus à déglutir tant sa gorge était sèche.
Puis le paysage changea. La rocaille s’ouvrit sur un vallon où la végétation devenait soudain plus dense, plus verte, trahissant la présence de l’eau. C’était là. La sente plongeait sur la gauche, s’enfonçant à l’ombre des arbres jusqu’à une entaille dans la roche.
Au fond, le bassin était là, creusé à même le roc. La source que gardait l’homme.

