✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.16
Mathieu n’attendit pas d’attacher la mule. En apercevant le bassin, il s’abandonna à la pente du vallon et se laissa glisser jusqu’à la roche. Sa gorge brûlait, son corps entier brûlait des heures de marche et de la fièvre des jours passés. La colère, la peur, le doute : tout retombait d’un coup devant cette eau sombre. Il s’allongea de tout son long sur la pierre plate, le torse collé au roc, et plongea le menton dans l’onde, comme un chevreuil assoiffé au creux d’un ruisseau. Il buvait à grands traits, les yeux fermés, le visage baigné par la fraîcheur.
Puis, n’y tenant plus, il arracha ses vêtements trempés de sueur et se laissa glisser tout entier dans la vasque. L’eau glacée remonta le long de sa peau, saisit ses muscles et lui coupa le souffle. Il laissa le fond de pierre le repousser et remonta flotter à la surface. Nu, les bras écartés, le visage tendu vers le ciel, il demeura immobile à la surface de l’eau.
C’est alors que Jean apparut au détour du chemin, une casse d’eau à la main.
Il s’arrêta un instant. Jamais personne ne s’était aventuré jusqu’à cette source. Jamais il n’avait vu quelqu’un d’autre que lui-même dans ce bassin.
Incrédule, Jean s’avança à pas silencieux vers le bord du roc, le regard fixe. Ce n’était pas seulement la présence d’un intrus qui guidait ses pas. À mesure qu’il approchait, les traits du garçon se dessinaient sous la lumière filtrée par les feuillages. Ce visage mouillé, cette maigreur nerveuse, cette nudité offerte à l’eau : c’était le portrait craché de sa propre jeunesse.
Il s’approcha jusqu’au bord même du bassin, contemplant ce jeune homme comme on regarde son propre reflet dans un miroir.

