✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.18
Jean resta un long moment sans parler. Son regard glissait de l’eau du bassin vers le visage de Mathieu. Il y cherchait ses propres dix-huit ans, l’ombre du jeune homme qu’il était lorsqu’il avait fui la ferme.
Il s’assit sur le bord de la roche et posa la casse d’eau à côté de lui.
— Est-ce que c’est vrai… répéta-t-il à voix basse. Je ne peux rien te dire sur ce qui s’est passé après. Je n’en sais rien.
Il fixa le garçon.
— La seule chose que je puisse affirmer, c’est que j’ai aimé Manon. Je l’ai aimée plus que tout. Mais je n’ai pas su me battre. Mon père était un homme violent, et moi, je n’ai eu que la force de fuir.
Sa voix s’enraya un instant avant de reprendre :
— Je suis désolé que tu aies perdu ton père. Mais sache une chose : même si la réalité était celle-là, c’est lui qui a été là. C’est lui qui a pris soin de toi, qui t’a élevé, qui t’a transmis une ferme. C’est lui le seul homme que tu puisses appeler ton père. Moi, j’ai été empêché d’aimer ta mère. Je n’ai été que celui qui est parti et n’est jamais revenu.
Mathieu ne dit rien. À cet instant seulement, il fut frappé de ressembler autant à Jean.

