✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.1
Le veilleur de l’eau porte plus d’années derrière lui que devant.
Sa peau a pris la couleur de la garrigue en été. Le soleil, le vent et les années ont fini par effacer quelque chose des frontières habituelles. De loin, on pourrait croire qu’il appartient davantage au paysage qu’au monde des hommes.
Il vit seul.
Quelque part dans la garrigue, dans un repli du terrain que peu de gens remarquent. On devine la présence de l’eau avant de la voir. Des chênes plus hauts que les autres. Des fougères là où elles ne devraient pas pousser. Une fraîcheur discrète qui résiste aux heures les plus chaudes.
C’est là qu’il a construit sa masure.
Des pierres plates empilées, un toit, le nécessaire. Rien qui attire le regard.
La source, elle, demeure cachée.
Il faut suivre le vallon jusqu’à une paroi rocheuse que les buissons finissent presque par dissimuler. Là, entre deux fissures, l’eau apparaît. Elle glisse le long de la pierre lissée par son passage puis tombe en une fine cascade.
Au pied de la roche, elle a creusé au fil du temps une cuvette circulaire où elle s’accumule.
L’eau y demeure fraîche même au cœur de l’été.
Le bassin ne déborde jamais.
Après s’y être recueillie, l’eau reprend sa fuite par une faille ouverte dans le fond de la pierre et retourne sous terre.
Il faut être presque dessus pour découvrir le lieu.
Quelques pas plus loin, la garrigue reprend ses droits.
Lui appelle cet endroit le baptistère.
Chaque matin, il descend dans le bassin.
Il s’allonge dans l’eau froide jusqu’à ce qu’elle recouvre presque entièrement son corps. Il ferme les yeux.
Ce qui souille part.
C’est ce qu’il croit.
Il demeure immobile un long moment.
Un corps nu dans un baptistère.
Flottant entre la naissance et la mort.
Puis il se relève.
Il sort de l’eau sans se sécher.
L’air de la garrigue vient s’abreuver sur son corps.
Sa peau redevient aride, comme les sentiers pierreux qui serpentent entre les collines.
Alors, il reprend sa veille.
✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.2
On entrait chez les parents de Jean par la cuisine.
Le sol était en terre battue. Au centre de la pièce, une table recouverte d’une toile cirée dont personne n’aurait su dire depuis quand elle était là. Trois chaises l’entouraient. Jean était fils unique. Chacun s’asseyait toujours à la même place.
Les pièces étaient peu nombreuses. Deux chambres, un lit et une armoire dans chacune. Une petite salle de bain où l’eau courante avait été installée tardivement. Un morceau de savon de Marseille posé près de l’évier. Une serviette suspendue à un clou.
La maison n’était pas pauvre. Elle était sobre. On y trouvait tout ce qui était nécessaire à la vie, et presque rien de ce qui ne l’était pas.
Les parents de Jean cultivaient quelques fruits, mais surtout des légumes qu’ils vendaient sur les marchés des villages voisins. Les jours se ressemblaient beaucoup. Les saisons davantage encore.
Jean avait grandi là.
Vers l’âge de dix-sept ans, il était tombé amoureux d’une jeune fille du village. Ses parents ne l’approuvaient pas. Au début, ils avaient cru qu’il changerait d’avis. Puis ils avaient compris que les jeunes gens s’aimaient. Son père l’avait battu un soir.
Jean était parti dans la nuit, guidé par rien d’autre que l’éloignement.
Au lever du jour, la soif était devenue plus importante que tout le reste. Sa langue collait à son palais. Chaque déglutition lui donnait l’impression d’avaler du sable. La chaleur montait déjà des pierres.
Puis il entendit de l’eau. D’abord à peine, presque perdu dans le chant des insectes. Il s’arrêta. Le bruit était là. Il quitta le sentier et s’enfonça entre les buissons.
L’eau apparaissait entre deux fissures d’une roche claire. Elle glissait sur la pierre avant de tomber dans une cuvette naturelle. Jean s’agenouilla. Il but. Longtemps.
Lorsqu’il releva la tête, quelque chose avait changé. La peur n’avait pas disparu. La douleur non plus. Pourtant il lui semblait soudain que sa vie ne dépendait plus entièrement de ceux qu’il avait laissés derrière lui.
L’eau continuait de couler. Indifférente à son père. Indifférente à ses fautes. Indifférente à ses amours. Offerte.
Bientôt, il donnerait un nom à cet endroit. Mais ce matin-là, il ne connaissait encore que la fraîcheur de l’eau sur ses lèvres. Et la certitude nouvelle qu’il existait dans le monde quelque chose de plus grand que son père.
✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.3
L’après-midi s’était immobilisé sur la colline. C’était une de ces heures de juillet où la garrigue semble se pétrifier sous une chaleur verticale. Jean avait trouvé refuge sous une baume, un léger renfoncement creusé dans la falaise calcaire où un chêne vert s’était agrippé. L’arbre trapu avançait ses branches à la manière d’un auvent, gardant à la roche sa fraîcheur grise, tandis qu’au-delà de l’abri, le plateau de calcaire aveuglait de blancheur.
Le chant des cigales était si dense qu’il semblait remplir l’espace d’une seule matière sonore. Jean s’allongea contre la pierre. La lourdeur du jour finit par fermer ses paupières.
Ce qui revint d’abord, ce fut l’odeur.
L’alcool pur, les fruits trop mûrs, cette chaleur lourde et sucrée qui imprégnait les murs de la grange. Son grand-oncle maternel y vivait — retiré de la maison sans l’avoir quittée, occupant l’espace avec peu. Dès qu’il le pouvait, Jean venait s’y asseoir. L’homme passait ses journées immobile devant l’alambic, le regard fixé sur les récipients de cuivre, attentif à quelque chose que personne d’autre ne semblait voir.
Il expliquait à l’enfant que l’alcool n’était pas une fin. C’était un solvant — ce qui permettait aux plantes de livrer leur force, de la conserver, de la rendre disponible longtemps après la cueillette. Les herbes et les fruits macéraient des semaines, parfois des mois. Ce qui en sortait n’était plus tout à fait une plante ni tout à fait un alcool — c’était quelque chose d’extrait, de concentré, que l’on pouvait boire pour guérir ou frotter sur une blessure. L’oncle connaissait les plantes de la région comme on connaît des visages — chacune avait sa nature, ses vertus, le moment où il fallait la cueillir.
Jean ne comprenait pas tout. Mais il restait là, assis sur un tabouret, à regarder la vapeur monter et se condenser, à écouter le silence de cet homme qui travaillait sans se presser.
Dans le songe, les heures passaient sans vieillir. L’oncle était là.
Jean ouvrit les yeux. Il demeura immobile un moment. Puis il se leva et prit le chemin du baptistère.
✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.4
On avait commencé à parler.
Pas beaucoup. Quelques mots échangés à l’épicerie, au lavoir, devant le portail d’une maison. Un seau avait disparu près du puits du chemin des Barres. Du fil de serre et une paire de cisailles avaient été subtilisés dans la remise de Fernand. Des sandales laissées à l’entrée d’un potager n’étaient plus là le lendemain matin. Des T-shirts avaient disparu des fils à linge.
Le père avait parlé, un soir qu’il avait trop bu — il avait reconnu avoir battu son fils. Et à l’épicerie, l’épicière avait demandé à la petite fiancée de Jean si elle avait des nouvelles de lui. La jeune fille n’avait pas pu retenir ses larmes. Depuis, tout le monde avait compris.
On lui avait donné un nom. Personne ne savait exactement comment il était apparu, ni qui l’avait dit en premier. Mais il avait circulé de maison en maison, naturellement, comme si le village avait eu besoin de le nommer pour que Jean continue d’être un des leurs. On l’appelait Jeannot la source. Une petite fille avait même interrogé sa mère un soir qu’elle ne retrouvait pas sa poupée — est-ce que c’est Jeannot la source qui me l’a prise ? La mère avait souri sans répondre. Jeannot la source ne prenait que ce qui était indispensable pour vivre. Pas plus.
Il ne portait presque jamais les vêtements qu’il empruntait. Il nouait un T-shirt sous son aisselle, le ramenait en diagonale sur l’épaule opposée et l’attachait dans le dos, formant une besace légère. C’est ainsi qu’il transportait ce qu’il glanait dans la garrigue.
En octobre, les arbousiers étaient couverts de fruits. Les arbouses mûrissaient lentement, passant du jaune au rouge vif, presque cramoisies quand elles atteignaient leur pleine maturité. Jean en remplissait son T-shirt noué plusieurs fois par jour et les rapportait au baptistère.
Il les versait dans le bassin par poignées. Les arbouses flottaient à la surface, rouges et rondes dans l’eau froide. Les feuilles mortes, les brindilles et les insectes dérivaient vers les bords tandis que les fruits restaient groupés au centre. Jean posait ses deux mains à plat sur l’eau et les écartait lentement, poussant les impuretés vers la paroi du bassin. Il recommençait, patient, jusqu’à ce que les arbouses soient seules. Alors d’un geste ample du bras, il projetait les débris hors du baptistère — ils atterrissaient sur la roche, dans l’herbe sèche, et le bassin retrouvait sa clarté.
Il récupérait les arbouses dans un seau et les rapportait à sa masure.
Il avait trouvé dans une bergerie une cuve en bois cerclée de métal, fissurée sur un côté. Il l’avait colmatée avec de la résine de cade, chauffée jusqu’à ce qu’elle coule dans les fissures et durcisse en refroidissant. La cuve avait retrouvé son étanchéité. Il y versait les arbouses, les écrasait grossièrement avec une pierre plate, puis ajoutait un peu d’eau. Il recouvrait le tout d’un linge lesté de pierres.
L’alambic de cuivre de son oncle lui semblait un luxe lointain. Mais il en avait compris le principe premier — que les fruits pouvaient céder leur esprit à un liquide.
Deux semaines plus tard, il versa le moût fermenté dans une marmite en cuivre et la posa sur le feu. Il avait percé un trou dans un couvercle et y avait fixé un tuyau tordu, scellé à l’argile, qui traversait un seau d’eau froide avant de sortir au-dessus d’un flacon vide. La vapeur montait, passait dans le tube refroidi, se condensait et coulait goutte à goutte.
Lorsqu’il approcha son visage de cette installation de fortune, l’odeur qui monta était celle de la grange de son enfance.
Il goûta. L’alcool pur brûlait sa gorge.
✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.5
Selon la direction du vent, Jean pouvait entendre les cloches de l’église sonner le dimanche matin. Il s’interrompait toujours pour écouter. Ce son familier n’était pas pour lui un appel. C’était un salut. Là-bas, à quelques kilomètres, le village lui adressait encore un signe.
Ce dimanche-là, il était en train de cueillir des aromates lorsqu’elles commencèrent à sonner. Il demeura immobile au milieu de la garrigue, le regard perdu vers les collines.
Peut-être sa mère était-elle à l’église à cette heure. Il la revit assise à sa place, devant l’autel, là où elle s’installait toujours lorsqu’elle l’emmenait à la messe. Puis, sans qu’il sache pourquoi, le visage de sa petite fiancée vint doucement recouvrir celui de sa mère. Les deux femmes occupaient désormais une même place. Une même absence.
Il déposa la boule résineuse de ciste dans sa besace.
L’odeur monta aussitôt — les sommités de romarin, d’immortelle, de thym, tout ce qu’il avait cueilli depuis le matin.
Il eut soif.
Il pensa à la source.
Il était temps de rentrer.
✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.6
Jean avait atteint cet âge où la place que l’on occupe cesse de ressembler à un hasard. La fuite de la maison du père n’était plus une cicatrice. Il avait renoncé à sa revanche.
Arrivé au baptistère, il avait pensé ne faire là qu’une halte pour reprendre son souffle et s’arracher à l’enfance.
Aujourd’hui, il savait qu’il avait rejoint la source en même temps que son destin.
Les coups du père, sourds et réguliers, résonnaient comme les tambours qui battaient jadis la campagne pour recruter au combat la jeunesse paysanne. La guerre de Jean avait été une guerre pour sa liberté. Et quand, autour du bassin, la bataille prit fin, Jean ne se trouva pas vainqueur : il découvrit son lieu. Toute son existence s’était alors resserrée autour de ce seul impératif : savoir vivre là, veiller sur l’eau, se fondre en elle.
C’était cette même unité, absolue et brûlante, qu’il traquait en jetant les aromates dans l’alcool d’arbouse. Ce liquide pur, incandescent, ouvrait en lui une coulée de lave que l’on pouvait suivre à la trace, de la gorge jusqu’aux entrailles. En y plongeant les herbes, Jean capturait l’esprit même de la garrigue, l’âme de tout ce monde né de ce sol et de ce soleil-là. L’alcool s’imprégnait du sang de cette terre, s’assombrissait d’or et de résine, lourd des huiles et des plantes arrachées aux collines.
La canicule dictait le temps de la cueillette. Le soleil de plomb abrutissait le crâne, figeait la pensée, mettait l’esprit en sourdine sous le poids de la chaleur. Il ne restait plus qu’un automatisme de muscles et de peau : la main qui saisit, le nez qui s’enivre, et la sueur qui mouillait le corps, traversant la besace.
✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.7
Au cœur de l’hiver, le troc s’organisait sans grands discours. Parfois, Jean descendait jusqu’aux bergeries de la plaine pour récupérer un quartier de viande salée ou un pot de lait épais. C’est au cours d’un de ces matins de givre que le nom était apparu.
Le vieux berger, voyant Jean démuni face au froid, lui avait proposé une belle peau de mouton.
— Tu pourrais te couvrir avec. Si tu y perçais deux trous, tu pourrais y passer les bras pour en faire une pélisse. Ne te soucie pas du prix, tu n’auras qu’à me donner une bouteille de ton vin de garrigues en échange.
Jean en avait souri. Il n’avait rien répondu, mais en remontant vers la source, il s’était répété la formule.
Vin de garrigues.
Ça lui semblait juste.
Les bergers de la région se faisaient goûter ce breuvage entre eux, de causse en causse, lors des veillées de garde. Eux qui vivaient au rythme de la terre voyaient le climat changer, la garrigue souffrir, et savaient qu’ils appartenaient peut-être à la dernière génération qui connaîtrait le monde ainsi. Il n’y avait pas besoin de leur demander d’être discrets ; ils gardaient Jean avec la même précaution jalouse qu’on accorde à une brebis égarée.
L’été suivant, la rencontre se fit par le plus simple des hasards, sur le pas de l’épicerie du village. Un Américain en vacances venait d’en sortir, chargé de son paquet de tabac blond et de ses croissants frais, ce petit luxe du matin qu’il disait, avec son accent d’outre-Atlantique, « si français ». Le vieux berger était là, assis sur le muret d’en face, profitant des derniers moments de fraîcheur avant que la chaleur lourde ne s’installe.
L’homme s’arrêta un instant et le salua d’un signe de tête. Ils échangèrent quelques banalités sur le léger vent du matin, la journée qui s’annonçait brûlante et la beauté du paysage. L’Américain racontait combien il aimait revenir dans le Sud, marcher dans les collines et découvrir les vins de la région. Il parlait avec curiosité du Pic Saint-Loup, persuadé que ces vignobles renfermaient quelque chose de très particulier, une manière unique d’exprimer cette terre. Le berger l’écoutait en fumant une cigarette, un sourire discret suspendu aux lèvres.
Puis il finit par l’interrompre.
— Un vin, aussi exceptionnel soit-il, ne représente jamais que son cépage, dit-il en crachant un brin d’herbe. Vous ignorez sans doute que la garrigue produit son propre vin. Lorsqu’on l’a connu, on ne peut plus l’oublier. Moi, je le connais ce vin qui enferme le goût de la garrigue toute entière : sa terre, ses plantes au soleil et même l’odeur de sa faune. Tu connais la viticulture, l’ami, c’est sûr. Mais tu n’as sans doute jamais croisé ce vin résineux et lourd. Un vin incandescent qui a capturé notre monde et te le fait goûter comme si tu en avalais le cœur.
L’homme s’était tu.
Le berger, d’un geste, l’invita à le suivre jusqu’à un petit jardin de fortune qu’il possédait au cœur du village. Ils entrèrent sous une tonnelle couverte d’une treille de vigne pour rejoindre un abri. À l’intérieur, au fond de la pièce de fortune, il y avait une table, deux chaises, des outils accrochés aux murs et un petit fenestron. C’est par ce fenestron qu’entrait un unique trait de lumière crue.
Le berger souleva un linge qui couvrait une bouteille sans étiquette. À travers le verre épais, l’Américain vit furtivement miroiter un breuvage profondément doré. Le berger masqua la manœuvre de débouchage, puis s’avança vers la table de bois brut avec deux verres ordinaires, remplis à ras bord.
L’homme saisit le verre. Il le fit lentement tourner entre ses doigts. Il s’arrêta net, fasciné par l’épaisseur du liquide qui accrochait les parois, révélant une robe indestructible. C’était une couleur unique : une teinte de terre sombre au plus profond du verre, qui virait au doré soyeux dès que la lumière le traversait. Ce breuvage se tenait là, suspendu entre la terre et le ciel.
Le berger le regardait faire, impassible.
L’Américain approcha le verre de ses lèvres et goûta. Sans même s’en rendre compte, il ferma les yeux pour faire, à son tour, le même voyage immobile que tous ceux qui avaient goûté le breuvage de Jean.
Le silence dura encore quelques instants.
— Merci, dit-il simplement.
Il glissa la main dans la poche intérieure de sa veste et tendit une carte de visite au berger.
Le vieil homme la prit distraitement. Puis son regard s’arrêta sur les quelques lignes imprimées.
Julian Vance.
Maître Sommelier.
Le berger releva lentement les yeux vers l’Américain, le regard soudain traversé par une inquiétude discrète.
Peut-être venait-il de laisser un secret quitter la garrigue.
✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.8
Pendant trois jours, l’Américain revint. Chaque matin, dès que le soleil commençait à mordre les pierres du village, on le voyait s’adosser au muret face au petit jardin du berger. Il restait là, de l’autre côté de la rue, sans rien faire d’autre qu’attendre, le regard obstinément tourné vers le portillon clos. Les gens du village passaient devant lui avec de légers signes de tête, intrigués par la présence de cet étranger.
Le quatrième jour, le berger arriva enfin par la ruelle. Il avançait d’un pas lourd, les bras croisés sur sa poitrine puissante. En arrivant à la hauteur du muret, il passa devant l’Américain qu’il reconnut parfaitement, mais sans lui adresser un mot, ni même un regard. Il traversa la rue et poussa le portillon de son jardin.
Julian se leva aussitôt et lui emboîta le pas, s’introduisant sous la tonnelle juste derrière lui.
— S’il vous plaît, vous ne m’avez pas oublié ? lança-t-il pour rompre le silence. Nous nous sommes vus il y a trois jours... Vous m’avez fait goûter... Enfin, vous savez bien.
Le berger se retourna d’un bloc au milieu de l’allée, le visage fermé, s’interposant comme un rempart invisible.
— Il n’y en a plus, dit le berger d’une voix sèche, sans préambule. Et il n’y en aura pas d’autre. Vous perdez votre temps ici.
Julian s’arrêta net. Il ne s’offusqua pas de la rudesse de l’homme.
— Je ne suis pas venu pour en acheter, répondit-il doucement.
Le berger eut un rictus incrédule.
— C’est tant mieux, parce qu’il n’y a rien à vendre. Je ne connais pas le procédé de fabrication. Je ne sais pas quelles plantes y passent, ni dans quel coin de causse elles sont cueillies. Tout ce que je sais, c’est qu’il n’existe tout au plus que quelques bouteilles par année. C’est un privilège de l’avoir goûté une fois, l’ami. Prenez-le comme tel, et repartez chez vous avec ce souvenir. On ne peut rien vous dire de plus.
Le berger s’était cambré, s’attendant à ce que le sommelier insiste, pose des questions techniques ou marchande, comme le faisaient tous les gens de la ville dès qu’ils flairaient un profit.
Mais Julian ne manifesta qu’un sourire. Un sourire tranquille, presque résigné, qui désamorça immédiatement la tension sous la tonnelle. Il hocha lentement la tête, regardant le sol de terre battue, puis fixa le berger pour le rassurer :
— J’ai bien compris. Les plus grands vins que je croise dans mon métier ont toujours un prix, et il suffit de le payer pour les posséder. Ce vin-là, en revanche... il est rare parce qu’on ne peut le goûter. On le croise par miracle, ou on ne le croise jamais.
Le berger relâcha imperceptiblement ses épaules. Sa méfiance venait de butter contre une délicatesse qu’il n’attendait pas chez un homme de ce milieu. L’Américain comprenait, sans qu’on ait besoin de lui expliquer, le poids du secret et l’impossibilité d’aller plus loin.
✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.9
Le berger guidait la mule à travers la garrigue. Lui seul connaissait le chemin secret qui menait jusqu’à la masure. Près de lui, la vieille femme voyageait dans un habit sombre et sobre, de ceux que portent les femmes de la terre. Un foulard noir était noué sur ses cheveux pour la protéger du vent.
Peu après le départ, la mule avait trébuché sur la roche vive. Plus tard, dans les passages les plus escarpés, là où le terrain devenait un piège, la vieille femme avait voulu descendre de la bête pour la soulager, puis le berger l’avait aidée à remonter en selle.
Ils marchaient ainsi depuis près de quatre heures. Partis tôt le matin, à l’heure où les gelées blanchissaient encore la roche, ils touchèrent au but alors que midi approchait.
Le paysage de pierres sèches s’ouvrit soudain sur un creux de vie. Au milieu de la garrigue aride, un îlot de verdure apparaissait, un lieu tout à coup plus hospitalier et mieux irrigué, à l’image d’une oasis suspendue dans le désert. C’est sous l’ombrage protecteur de ces arbres que se dissimulait la masure de Jean, une bâtisse de pierre brute qui semblait faire corps avec la roche et la végétation.
Le berger s’arrêta à la lisière de cet îlot. Sans un mot, d’un simple mouvement de tête, il indiqua la direction de l’habitation. Il aida la vieille femme à poser pied à terre, puis donna trois tapes amicales sur le flanc de la mule pour la féliciter de l’effort.
Il se dirigea ensuite vers le baptistère, dont il connaissait aussi l’existence, pour faire boire la bête. Lui-même, parfois surpris par la soif dans ses traversées, y venait pour boire.
La vieille femme s’avança seule vers la demeure.
À l’intérieur, Jean tournait le dos à l’entrée. Il était penché au-dessus d’un récipient en grès, occupé à préparer sa pitance d’hiver : des morceaux de viande salée qu’il accommodait avec les œufs obtenus par le troc.
— Jean.
Il se figea, saisi d’un coup au plexus. Cette voix, il la reconnut instantanément. C’était celle de sa mère. La surprise lui fit d’abord oublier le vol de corbeau qui, la veille, s’était posé sur le toit de la masure pour le prévenir que quelque chose venait. Un instant, il crut à un mirage de l’hiver, une ruse de la solitude. Personne, hormis le vieux berger, ne connaissait le chemin de la masure.
Il se retourna.
Dans l’encadrement de l’entrée, une silhouette se découpait contre la lumière blanche du dehors. Ce n’était pas la mère de ses souvenirs. C’était une femme très vieille, fatiguée par la route. Cette vision brute balaya d’un coup toutes les images qu’il avait gardées d’elle en lui. Et dans ce dépouillement, l’évidence s’imposa.
Oui, c’était bien elle, et Jean la regardait sans pouvoir détacher ses yeux de ce visage qui ridait son souvenir de jeunesse.
✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.10
— Mon fils, commença-t-elle d’une voix qui cherchait la douceur. Je suis heureuse de te revoir. Tu ressembles tellement à ton père...
Elle laissa planer un silence, guettant dans les yeux de Jean une faille, un tressaillement. Il resta de marbre. Elle promena son regard sur les murs de la pièce, puis reprit, plus bas :
— J’ai pensé à toi si souvent. On m’a dit que tu vivais ici, près d’une source, dans ce dénuement. Je priais pour que Dieu t’aide. Pour que tout cela soit faux, pour que tu aies fait ta vie ailleurs. Une vie belle, avec une femme, des enfants, peut-être…
Devant son immobilité, elle fit un pas vers lui.
— Mais je suis là. Voilà, je suis venue te dire… Ton père se meurt. Depuis ton départ, il s’est muré dans le silence, et puis l’alcool… C’est le moment, Jean, c’est ton moment. Il faut un homme pour reprendre la terre. Tout est à toi, désormais. À l’heure où je te parle, il a peut-être déjà passé le seuil. Rentre avec moi, prends ce qui te revient.
Elle s’arrêta un instant, les yeux fixés sur lui.
— Et Manon… Tu te souviens d’elle. Son mari est mort il y a deux ans. Elle est veuve, elle a hérité de tout son domaine. Tu pourrais tout avoir, Jean, si tu le voulais. Tout serait à toi, à vous deux. Vous auriez tout ce que nous vous avons refusé autrefois. Viens… Reviens à la maison, reviens à la ferme.
Jean se tenait immobile au centre de la pièce. Il ne répondit rien. Pas un mot, pas un souffle. Lentement, son bras se leva et son index se tendit vers la porte, désignant la direction de la ferme. Dans ses yeux fixes brillait une rage froide, implacable, qui chassait sa mère et la renvoyait à son passé. Le cœur de la vieille femme cogna plus fort dans sa poitrine. Elle comprit. Devant son fils qu’elle ne reconnaissait plus, dressé comme une bête farouche sur son propre territoire, elle éprouva soudain de la terreur.
Sous le poids de ce doigt qui pointait toujours le chemin du retour, elle recula, se détourna et s’enfonça sous le couvert des arbres pour rejoindre le berger.
Plus loin, sur le sentier, la mule avait fini de boire. Le berger achevait d’accrocher les gourdes pleines aux flancs de l’animal lorsqu’il vit la vieille femme émerger seule des feuillages. Ses yeux cherchèrent un instant l’ombre du fils derrière elle, mais à mesure qu’elle approchait, la solitude de la mère devint une évidence. Il lut sur ce visage défait la honte et l’effroi. Sans prononcer une parole, il décrocha une gourde de cuir et la lui tendit. L’eau était fraîche. La vieille femme but à longs traits, les yeux vagues. Le berger rangea l’attelage, scruta une dernière fois les bois, puis dit simplement :
— Reprenons la route.
Jean était resté debout, figé au milieu de sa masure, le corps encore vibrant de leur face-à-face. Puis, d’un coup, il s’élança dehors. Il courut à travers les pierres jusqu’au baptistère.
Il entra dans le bassin, s’y allongea tout entier. Et à mesure que l’eau absorbait son feu, sa mère s’en retournait sur le chemin pierreux.


