✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.2
On entrait chez les parents de Jean par la cuisine.
Le sol était en terre battue. Au centre de la pièce, une table recouverte d’une toile cirée dont personne n’aurait su dire depuis quand elle était là. Trois chaises l’entouraient. Jean était fils unique. Chacun s’asseyait toujours à la même place.
Les pièces étaient peu nombreuses. Deux chambres, un lit et une armoire dans chacune. Une petite salle de bain où l’eau courante avait été installée tardivement. Un morceau de savon de Marseille posé près de l’évier. Une serviette suspendue à un clou.
La maison n’était pas pauvre. Elle était sobre. On y trouvait tout ce qui était nécessaire à la vie, et presque rien de ce qui ne l’était pas.
Les parents de Jean cultivaient quelques fruits, mais surtout des légumes qu’ils vendaient sur les marchés des villages voisins. Les jours se ressemblaient beaucoup. Les saisons davantage encore.
Jean avait grandi là.
Vers l’âge de dix-sept ans, il était tombé amoureux d’une jeune fille du village. Ses parents ne l’approuvaient pas. Au début, ils avaient cru qu’il changerait d’avis. Puis ils avaient compris que les jeunes gens s’aimaient. Son père l’avait battu un soir.
Jean était parti dans la nuit, guidé par rien d’autre que l’éloignement.
Au lever du jour, la soif était devenue plus importante que tout le reste. Sa langue collait à son palais. Chaque déglutition lui donnait l’impression d’avaler du sable. La chaleur montait déjà des pierres.
Puis il entendit de l’eau. D’abord à peine, presque perdu dans le chant des insectes. Il s’arrêta. Le bruit était là. Il quitta le sentier et s’enfonça entre les buissons.
L’eau apparaissait entre deux fissures d’une roche claire. Elle glissait sur la pierre avant de tomber dans une cuvette naturelle. Jean s’agenouilla. Il but. Longtemps.
Lorsqu’il releva la tête, quelque chose avait changé. La peur n’avait pas disparu. La douleur non plus. Pourtant il lui semblait soudain que sa vie ne dépendait plus entièrement de ceux qu’il avait laissés derrière lui.
L’eau continuait de couler. Indifférente à son père. Indifférente à ses fautes. Indifférente à ses amours. Offerte.
Bientôt, il donnerait un nom à cet endroit. Mais ce matin-là, il ne connaissait encore que la fraîcheur de l’eau sur ses lèvres. Et la certitude nouvelle qu’il existait dans le monde quelque chose de plus grand que son père.

