✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.11
Le lendemain, au réveil, Jean resta un moment immobile sur sa paillasse. Une atmosphère singulière flottait dans la masure. Depuis sa couche, ses yeux parcouraient l’espace : tout était exactement à sa place. La table. Les chaises. Les outils suspendus au mur. Le foyer. Pourtant, il lui semblait que la veille, entre ces murs, tout avait vacillé. C’était le même sentiment confus que l’on éprouve devant un paysage apaisé, un siècle après les combats : un silence de la terre qui refuse de trahir la violence passée.
Il se leva enfin. Sous son poids, la paille crissa à travers la toile de jute. Il repoussa la lourde couverture de laine rêche.
Dans le petit âtre de pierre, il écarta les cendres froides, y glissa quelques brindilles sèches, un morceau de journal, et frotta une allumette. Une fois les braises prises, il y posa l’eau et la mouture de café. Une habitude patiente, rythmée par le seul crépitement du petit feu.
Son regard se perdit sur le sol de terre battue, et les mots de sa mère lui revinrent en mémoire, « On m’a dit que tu vivais ici, près d’une source, dans ce dénuement. »
Et puis, au milieu de la fumée blanche et légère du foyer, cette question émergea en lui :
Se peut-il qu’une vie contrainte soit, finalement, la même vie que l’on choisit ?
✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.12
Les paroles de sa mère martelaient son esprit.
« Manon est veuve depuis peu. Ton père se meurt. Vous pourriez avoir tout ce qu’on vous a refusé. »
Ces mots le troublaient. Ils venaient rouvrir une vie à laquelle il avait dû renoncer depuis longtemps. Il découvrait que Manon n’était plus seulement la jeune fille qu’il avait laissée derrière lui. Elle était devenue une femme, une épouse, une veuve. Pourtant, dans son cœur, rien n’avait changé. Elle était restée celle qu’il avait aimée. Il savait la faire apparaître.
Dans l’univers aride de Jean, les fleurs de ciste avaient pris, dès les premiers temps de son arrivée près de la source, une importance particulière. Au milieu de la garrigue sèche, elles surgissaient chaque été, fuchsia et fragiles, comme un miracle au-dessus de la pierre et de la poussière. C’était ainsi que Manon lui était apparue dans l’univers rude de la ferme parentale : lumineuse, fragile, miraculeuse. Depuis, il ne savait plus regarder les cistes autrement.
Les étés, lorsque le manque devenait trop fort, il coupait quelques branches en fleurs et les plongeait dans le bassin. Puis il s’immergeait avec elles. Sous l’eau, les fleurs ondulaient lentement autour de lui, plus légères encore qu’au vent. Dans cette communion silencieuse, il sentait la présence de Manon comme si elle avait été là.
L’hiver, cette union devenait impossible. Les fleurs de ciste disparaissaient du baptistère. Alors, il prit le petit récipient de terre dans lequel il conservait les cochenilles qu’il avait récoltées sur les chênes kermès au cœur de l’été. Avec un pilon taillé dans une souche d’arbousier, il les réduisit en une poudre rouge.
Il humecta son index de salive, le plongea dans le pigment et retraça, de la clavicule jusqu’au cœur, la croix écarlate qu’il dessinait chaque hiver sur sa poitrine. Comme on renouvelle un vœu.
Manon, comme une religion.
✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.13
Un feu crépitait quelque part dans la garrigue. Jean en perçut d’abord l’odeur, portée par l’air froid de l’hiver jusqu’au fond de la masure : une fumée de bois vert, mêlée à des effluves de résine. C’était la fin de l’après-midi, l’heure où le jour commence à baisser sur les roches. En cette saison, impossible qu’il s’agisse d’un embrasement spontané. Quelqu’un était là.
L’instinct aux aguets, Jean surgit hors de l’abri. Il ne cherchait pas la fumée du regard, il remontait le courant de l’odeur. Il faisait le chemin inverse de celui qu’elle avait parcouru pour venir à lui, guidé par ce fil invisible imprimé dans l’air sec. À la hauteur d’un aven, là où le sentier se séparait en deux, le vent tourna. L’odeur disparut d’un coup. Jean s’arrêta net, huma l’air, fit quelques pas en arrière pour retrouver la piste, puis s’engagea sur l’autre branche du chemin.
Depuis un promontoire de calcaire, tapi dans la pénombre grandissante des chênes verts, il vit la lueur.
Au bord du foyer, un jeune homme était assis. Il faisait tourner au-dessus du brasier la broche improvisée d’une grive, dont le gras grésillait dans les flammes. Sur ses genoux, un livre à la reliure épaisse et sombre ressemblait à une Bible dans cette clarté mourante. Il lisait, seul au milieu de nulle part, profitant des dernières lueurs du jour et du feu.
Jean l’observa longtemps sans faire un bruit. La posture du garçon n’avait rien d’inquiétant. Il avait l’allure de ces étudiants de la ville — en géologie ou en botanique — venus observer les roches ou dresser l’inventaire des espèces avant le printemps. Inoffensif.
Alors que le crépuscule achevait de s’installer, Jean s’effaça doucement dans la nuit et reprit le chemin de la masure.
✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.14
Le feu avait crépité jusqu’au petit matin. En se levant, Jean avait regardé par le fenestron de la masure, du côté du promontoire. Lorsqu’il vit une mince colonne de fumée blanche s’élever dans le ciel glacé, il sut que le jeune homme étouffait le foyer sous la terre humide. Il pensa qu’il s’était éloigné. Qu’était-il venu chercher au juste ? Jean aurait aimé le savoir, surpris lui-même par cette curiosité. La vulnérabilité du garçon avait fait tomber ses réserves ; il se surprit à regretter de ne pas avoir croisé l’étranger.
Dans la masure, il s’apprêtait à préparer du café quand on frappa fermement à la porte. Trois coups. Trois coups qui cognèrent directement dans sa poitrine.
Jean s’approcha en silence pour écouter.
— Y a-t-il quelqu’un ?
De nouveau trois coups.
— Excusez-moi... Je m’appelle Rémi, je ne vous veux aucun mal. Je vous cherche depuis plusieurs semaines. J’aimerais juste vous parler. Si vous êtes là, répondez-moi, s’il vous plaît.
Jean sut immédiatement qu’il s’agissait du jeune homme, sa voix calme, déterminée. Il ne bougeait pas, immobile dans la pénombre de la masure.
— Que voulez-vous ? demanda-t-il enfin à travers le bois de la porte.
— C’est une amie de fac qui m’a parlé de vous il y a plusieurs années, reprit Rémi. C’était une fille du pays. Elle disait qu’il y avait un ermite dans la garrigue, le gardien d’une source, un homme qui vit sans rien. J’ai quitté la fac, je suis rentré au séminaire. Mais depuis, je ne pense qu’à ça. J’hésite à tout abandonner pour devenir ermite moi aussi. Je me suis dit qu’en vous voyant, je saurais. Que vous me diriez si c’est ma voie. Ouvrez-moi, s’il vous plaît.
Jean ne bougea pas d’un pouce.
Puis il dit :
— Je ne suis pas un ermite, partez. Je n’ai rien à vous apprendre. Surtout pas sur vous-même.
— Mais vous vivez ici ! répliqua le séminariste. Et vous y vivez seul. Comment pouvez-vous me dire que vous n’êtes pas un ermite ? On m’a dit que vous aviez une foi profonde... J’espérais que vous sauriez me guider.
— Partez, répéta Jean d’une voix sans appel. Je n’ai rien à vous dire. Je ne suis pas arrivé ici par choix. Et quant à Dieu, je ne l’ai pas cherché. C’est lui qui m’a trouvé, lui qui m’a fait boire à sa source. Je ne sais rien de votre vocation et je n’ai rien à vous conseiller. Si ce n’est de vivre et, si vous en avez la chance, d’aimer les vôtres. Qui choisirait de se tenir loin de ce qu’il aime ? À part un fou ! Partez maintenant.
Jean avait dit ces derniers mots avec une autorité si franche que le jeune homme resta saisi derrière la porte. Il comprit aussitôt qu’il ne verrait jamais le visage de cet homme, et qu’il lui fallait repartir d’où il venait. Le séminariste demeura là un instant, le front contre le bois. Puis il se détourna et s’éloigna de la masure.
✉️ — Le veilleur de l’eau : changer le porteur d’une révélation
En rédigeant la suite des fragments du Veilleur de l’eau, une difficulté de construction est apparue.
Dans le premier projet, Rosine Montaud se rendait à la ferme en l’absence de Manon et révélait à Mathieu toute son histoire : sa véritable filiation avec Jean, le mensonge de sa naissance, le mariage précipité de sa mère et les raisons qui avaient conduit à cette décision. À la fin de la scène, elle lui indiquait où trouver Jean.
Cette version présentait deux difficultés.
La première était une perte de tension. Une grande partie de ce qui pouvait encore être découvert était déjà exposée avant même que Jean et Mathieu ne se rencontrent.
La seconde concernait le point de vue. La scène appartenait entièrement à Rosine : c’était elle qui révélait les faits, les ordonnait et leur donnait leur sens. Mathieu, pourtant le premier bouleversé par cette révélation, restait paradoxalement en retrait.
Le problème n’était donc pas celui de la quantité d’informations révélées, mais de leur porteur.
En littérature, déplacer une révélation ne consiste pas seulement à retarder une information. Cela consiste parfois à en changer le porteur.
Lorsque Rosine raconte l’histoire, le lecteur apprend des faits.
Lorsque Mathieu raconte à Jean ce qu’une vieille femme est venue lui révéler, il ne transmet pas seulement les faits. Il transmet aussi le trouble qu’ils ont provoqué, les questions qu’ils ont ouvertes et tout ce qu’il n’est pas encore capable de comprendre lui-même.
La révélation ne porte alors plus seulement sur les événements. Elle révèle aussi celui qui les porte.
Les faits sont identiques. La scène, elle, ne l’est plus.
La construction des fragments s’est finalement organisée autour de ce choix.
Premier projet
Fragment 1.15 — La révélation
Rosine Montaud s’introduit dans la grange pendant l’absence de Manon. Elle révèle à Mathieu sa véritable filiation avec Jean, le mensonge de sa naissance « prématurée », le mariage arrangé avec le voisin et les circonstances qui ont conduit à cette décision. Le fragment s’achève lorsqu’elle lui indique où trouver Jean.
Fragment 1.16 — La rumination et le silence
Pendant deux jours, Mathieu garde ce secret pour lui. Face à sa mère, il est incapable de poser la moindre question. Le silence devient plus lourd que les mots jusqu’à ce qu’il décide de partir.
Fragment 1.17 — La marche et l’arrivée à la source
Mathieu traverse la garrigue en suivant les indications de Rosine et atteint finalement la source où Jean vit depuis des années.
Nouveau projet
Fragment 1.15 — La marche
Un jeune homme marche dans la garrigue. Le lecteur ignore encore son identité et les raisons de cette traversée. Seules reviennent à son esprit les indications qu’une vieille femme lui a données pour trouver un homme vivant près d’une source.
Fragment 1.16 — Le bassin
Au terme de la marche, il découvre la source. Il boit, puis entre dans l’eau. Jean arrive et s’immobilise. Devant lui se tient un jeune homme qui lui renvoie son propre visage vingt ans plus tôt : la même soif, la même maigreur, les mêmes yeux.
Fragment 1.17 — La rencontre
Le jeune homme s’appelle Mathieu. Il tente d’expliquer à Jean pourquoi il est venu. Il raconte la visite d’une vieille femme nommée Rosine Montaud, les paroles qu’elle lui a adressées et le secret qu’elle lui a révélé. Le lecteur découvre alors cette histoire en même temps que Jean, à travers la voix de celui qui en porte désormais le poids.
✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.15
Mathieu n’avait pas dormi depuis trois nuits. À chaque fois que le sommeil le gagnait, un sursaut le ramenait brutalement à la même certitude, impossible à écarter. Un cauchemar éveillé dont il ne parvenait pas à sortir. Il avait suffi de la visite d’une vieille femme pour que tout bascule. Lui qui, depuis des mois, s’acharnait à travailler sans relâche, faisant de la mort de son père une raison de tenir, de soutenir sa mère et de sauver la ferme ; lui que ce deuil avait déjà isolé, chargé soudain d’une responsabilité trop grande, il se retrouvait jeté hors de sa propre existence. La vieille femme l’avait mis en exil. C’était intenable.
Alors, pour en avoir le cœur net, il avait chargé une mule de quelques outres d’eau et s’était mis en route au lever du jour.
Dès les premiers mètres dans la garrigue, les indications de la vieille femme lui revinrent en mémoire. Elle avait décrit le trajet avec une précision redoutable : le croisement des drailles, le talus d’éboulis qu’il fallait longer, la trace à ne pas rater. Elle lui avait dit aussi : « Soulage ta mule, le chemin est long et escarpé. Descends de son dos. » Il avait obéi. Il marchait à côté de la bête, la tirant par le licol à travers la caillasse calcaire, les chênes kermès et les genévriers qui accrochaient ses vêtements.
Le soleil monte vite au printemps. Jamais Mathieu ne s’était aventuré aussi loin, seul. Cette traversée de quelques heures pesait sur ses jambes et sur ses tempes comme une marche sans fin. Il avait fini par épuiser l’eau des outres. Il ne parvenait plus à déglutir tant sa gorge était sèche.
Puis le paysage changea. La rocaille s’ouvrit sur un vallon où la végétation devenait soudain plus dense, plus verte, trahissant la présence de l’eau. C’était là. La sente plongeait sur la gauche, s’enfonçant à l’ombre des arbres jusqu’à une entaille dans la roche.
Au fond, le bassin était là, creusé à même le roc. La source que gardait l’homme.
✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.16
Mathieu n’attendit pas d’attacher la mule. En apercevant le bassin, il s’abandonna à la pente du vallon et se laissa glisser jusqu’à la roche. Sa gorge brûlait, son corps entier brûlait des heures de marche et de la fièvre des jours passés. La colère, la peur, le doute : tout retombait d’un coup devant cette eau sombre. Il s’allongea de tout son long sur la pierre plate, le torse collé au roc, et plongea le menton dans l’onde, comme un chevreuil assoiffé au creux d’un ruisseau. Il buvait à grands traits, les yeux fermés, le visage baigné par la fraîcheur.
Puis, n’y tenant plus, il arracha ses vêtements trempés de sueur et se laissa glisser tout entier dans la vasque. L’eau glacée remonta le long de sa peau, saisit ses muscles et lui coupa le souffle. Il laissa le fond de pierre le repousser et remonta flotter à la surface. Nu, les bras écartés, le visage tendu vers le ciel, il demeura immobile à la surface de l’eau.
C’est alors que Jean apparut au détour du chemin, une casse vide à la main.
Il s’arrêta un instant. Jamais personne ne s’était aventuré jusqu’à cette source. Jamais il n’avait vu quelqu’un d’autre que lui-même dans ce bassin.
Incrédule, Jean s’avança à pas silencieux vers le bord du roc, le regard fixe. Ce n’était pas seulement la présence d’un intrus qui guidait ses pas. À mesure qu’il approchait, les traits du garçon se dessinaient sous la lumière filtrée par les feuillages. Ce visage mouillé, cette maigreur nerveuse, cette nudité offerte à l’eau : c’était le portrait craché de sa propre jeunesse.
Il s’approcha jusqu’au bord même du bassin, contemplant ce jeune homme comme on regarde son propre reflet dans un miroir.
✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.17
Mathieu ne l’avait pas entendu approcher. Absorbé par le calme de l’eau, il n’ouvrit les yeux que lorsqu’une voix tomba sur lui :
— Qui êtes-vous ?
Saisi d’un sursaut, le garçon se recroquevilla aussitôt dans la vasque, rabattant instinctivement ses bras devant sa nudité.
— Je suis Mathieu, balbutia-t-il.
— Que venez-vous faire ici ?
— Êtes-vous Jean ?
L’homme ne répondit rien. Il fit un pas de plus vers la roche. À cette distance, la jeunesse du corps le frappa, tout comme la familiarité troublante qui se lisait sur ce visage ruisselant.
— Que viens-tu faire ici ?
— Je vous cherchais.
— Et pour quoi faire ?
— C’est Rosine Montaud. C’est elle qui m’a parlé de vous.
À l’évocation du nom de sa mère, Jean demeura interdit. Que pouvait bien lui avoir raconté la vieille femme ?
— Elle m’a dit le chemin, reprit le garçon.
— Eh bien, puisque tu es arrivé jusqu’ici, que veux-tu de moi ?
Mathieu fixa l’homme, les poings fermés dans l’eau. Les mots finirent par rompre :
— Je suis le fils de Manon Laroche. Mathieu Laroche. J’ai perdu mon père il y a peu. Si je suis là, c’est parce que votre mère m’a dit une chose que je ne peux pas croire. Elle m’a dit que mon père n’était pas mon père, que vous avez aimé ma mère mais que vos parents s’y opposaient. J’ai questionné ma mère mais elle n’a rien répondu, elle a seulement pleuré. C’est là que le doute m’a pris. La vieille femme m’a raconté les coups que vous avez reçus et votre fuite. Puis, tout de suite après votre départ, ma mère a découvert qu’elle était enceinte de vous et elle a été mariée à la hâte à mon père, qui n’en a jamais rien su.
Un silence passa. L’eau du bassin frémissait à peine autour des épaules du garçon.
— Est-ce que c’est vrai ?
Jean resta immobile. Il regardait le jeune homme comme on regarde une évidence.
✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.18
Jean resta un long moment sans parler. Son regard glissait de l’eau du bassin vers le visage de Mathieu. Il y cherchait ses propres dix-huit ans, l’ombre du jeune homme qu’il était lorsqu’il avait fui la ferme.
Il s’assit sur le bord de la roche et posa la casse à côté de lui.
— Est-ce que c’est vrai… répéta-t-il à voix basse. Je ne peux rien te dire sur ce qui s’est passé après. Je n’en sais rien.
Il fixa le garçon.
— La seule chose que je puisse affirmer, c’est que j’ai aimé Manon. Je l’ai aimée plus que tout. Mais je n’ai pas su me battre. Mon père était un homme violent, et moi, je n’ai eu que la force de fuir.
Sa voix s’enraya un instant avant de reprendre :
— Je suis désolé que tu aies perdu ton père. Mais sache une chose : même si la réalité était celle-là, c’est lui qui a été là. C’est lui qui a pris soin de toi, qui t’a élevé, qui t’a transmis une ferme. C’est lui le seul homme que tu puisses appeler ton père. Moi, j’ai été empêché d’aimer ta mère. Je n’ai été que celui qui est parti et n’est jamais revenu.
Mathieu ne dit rien. À cet instant seulement, il fut frappé de ressembler autant à Jean.
✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.19
Jean lui avait laissé sa paillasse. Mathieu y avait dormi d’un trait, terrassé par la marche et par la vérité.
Au matin, la lumière du jour perçait à peine dans le cabanon. Jean posa sur une pierre une poignée de baies, un reste de viande séchée et deux tasses de café fumant. Mathieu mangea en silence. Son regard parcourut la pièce principale, puis s’arrêta sur le foyer : un creux dans la roche où couvaient quelques braises sous une vieille cafetière noircie. La masure ne contenait rien qui ne fût nécessaire. Cette vie-là, il la comprit comme on comprend un visage : sans mots pour la dire.
Jean restait debout, adossé à l’entrée.
— Tu dois repartir, dit-il.
Mathieu s’arrêta de mâcher. Il leva les yeux.
— Tu as une ferme à tenir, reprit l’homme d’une voix calme. Des terres à défendre. Ton chemin ne mène pas ici. Ma mère est vieille, mais elle sait ce qu’il en est. Si tu manques de quoi que ce soit, va la trouver. Demande-lui ce dont tu auras besoin. Elle te le doit. Aide-la en retour si tu le peux.
Il marqua une pause.
— Ma terre est à toi.
Mathieu resta silencieux.
— Ta mule est reposée. J’ai rempli tes outres. Descends par le vallon avant la chaleur.
✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.20
Jean le regarda s’éloigner sans un mot.
Jusqu’au dernier instant, il se dit qu’il était encore temps de le rattraper, de le garder pour lui. Puis la silhouette de Mathieu s’effaça.
Le père demeura longtemps immobile, avant de se diriger instinctivement vers le baptistère.
Dans le petit matin, le ruissellement de l’eau contre la roche était limpide. Jean contempla la vasque.
Il dit, dans un pleur retenu :
— Il était là. Toi, tu savais qu’il me restait à vivre un tel moment. Après m’avoir fait naître, tu m’as donné un fils. Mais tu sais que je n’ai rien à partager. Je suis celui qui est parti. Lui, je veux qu’il ait le choix de rester.
Garde-le. Oublie-moi s’il le faut, mais garde-le.


