✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.3
L’après-midi s’était immobilisé sur la colline. C’était une de ces heures de juillet où la garrigue semble se pétrifier sous une chaleur verticale. Jean avait trouvé refuge sous une baume, un léger renfoncement creusé dans la falaise calcaire où un chêne vert s’était agrippé. L’arbre trapu avançait ses branches à la manière d’un auvent, gardant à la roche sa fraîcheur grise, tandis qu’au-delà de l’abri, le plateau de calcaire aveuglait de blancheur.
Le chant des cigales était si dense qu’il semblait remplir l’espace d’une seule matière sonore. Jean s’allongea contre la pierre. La lourdeur du jour finit par fermer ses paupières.
Ce qui revint d’abord, ce fut l’odeur.
L’alcool pur, les fruits trop mûrs, cette chaleur lourde et sucrée qui imprégnait les murs de la grange. Son grand-oncle maternel y vivait — retiré de la maison sans l’avoir quittée, occupant l’espace avec peu. Dès qu’il le pouvait, Jean venait s’y asseoir. L’homme passait ses journées immobile devant l’alambic, le regard fixé sur les récipients de cuivre, attentif à quelque chose que personne d’autre ne semblait voir.
Il expliquait à l’enfant que l’alcool n’était pas une fin. C’était un solvant — ce qui permettait aux plantes de livrer leur force, de la conserver, de la rendre disponible longtemps après la cueillette. Les herbes et les fruits macéraient des semaines, parfois des mois. Ce qui en sortait n’était plus tout à fait une plante ni tout à fait un alcool — c’était quelque chose d’extrait, de concentré, que l’on pouvait boire pour guérir ou frotter sur une blessure. L’oncle connaissait les plantes de la région comme on connaît des visages — chacune avait sa nature, ses vertus, le moment où il fallait la cueillir.
Jean ne comprenait pas tout. Mais il restait là, assis sur un tabouret, à regarder la vapeur monter et se condenser, à écouter le silence de cet homme qui travaillait sans se presser.
Dans le songe, les heures passaient sans vieillir. L’oncle était là.
Jean ouvrit les yeux. Il demeura immobile un moment. Puis il se leva et prit le chemin du baptistère.

