✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.4
On avait commencé à parler.
Pas beaucoup. Quelques mots échangés à l’épicerie, au lavoir, devant le portail d’une maison. Un seau avait disparu près du puits du chemin des Barres. Du fil de serre et une paire de cisailles avaient été subtilisés dans la remise de Fernand. Des sandales laissées à l’entrée d’un potager n’étaient plus là le lendemain matin. Des T-shirts avaient disparu des fils à linge.
Le père avait parlé, un soir qu’il avait trop bu — il avait reconnu avoir battu son fils. Et à l’épicerie, l’épicière avait demandé à la petite fiancée de Jean si elle avait des nouvelles de lui. La jeune fille n’avait pas pu retenir ses larmes. Depuis, tout le monde avait compris.
On lui avait donné un nom. Personne ne savait exactement comment il était apparu, ni qui l’avait dit en premier. Mais il avait circulé de maison en maison, naturellement, comme si le village avait eu besoin de le nommer pour que Jean continue d’être un des leurs. On l’appelait Jeannot la source. Une petite fille avait même interrogé sa mère un soir qu’elle ne retrouvait pas sa poupée — est-ce que c’est Jeannot la source qui me l’a prise ? La mère avait souri sans répondre. Jeannot la source ne prenait que ce qui était indispensable pour vivre. Pas plus.
Il ne portait presque jamais les vêtements qu’il empruntait. Il nouait un T-shirt sous son aisselle, le ramenait en diagonale sur l’épaule opposée et l’attachait dans le dos, formant une besace légère. C’est ainsi qu’il transportait ce qu’il glanait dans la garrigue.
En octobre, les arbousiers étaient couverts de fruits. Les arbouses mûrissaient lentement, passant du jaune au rouge vif, presque cramoisies quand elles atteignaient leur pleine maturité. Jean en remplissait son T-shirt noué plusieurs fois par jour et les rapportait au baptistère.
Il les versait dans le bassin par poignées. Les arbouses flottaient à la surface, rouges et rondes dans l’eau froide. Les feuilles mortes, les brindilles et les insectes dérivaient vers les bords tandis que les fruits restaient groupés au centre. Jean posait ses deux mains à plat sur l’eau et les écartait lentement, poussant les impuretés vers la paroi du bassin. Il recommençait, patient, jusqu’à ce que les arbouses soient seules. Alors d’un geste ample du bras, il projetait les débris hors du baptistère — ils atterrissaient sur la roche, dans l’herbe sèche, et le bassin retrouvait sa clarté.
Il récupérait les arbouses dans un récipient et les rapportait à sa masure.
Il avait trouvé dans une bergerie une cuve en bois cerclée de métal, fissurée sur un côté. Il l’avait colmatée avec de la résine de cade, chauffée jusqu’à ce qu’elle coule dans les fissures et durcisse en refroidissant. La cuve avait retrouvé son étanchéité. Il y versait les arbouses, les écrasait grossièrement avec une pierre plate, puis ajoutait un peu d’eau. Il recouvrait le tout d’un linge lesté de pierres.
L’alambic de cuivre de la grange lui semblait appartenir à un autre monde. Mais il en avait compris le principe premier — que les fruits pouvaient donner leur force à un liquide.
Deux semaines plus tard, il versa le moût fermenté dans la marmite en cuivre et la posa sur le feu. Il avait percé un trou dans un couvercle et y avait fixé un tuyau tordu, scellé à l’argile, qui traversait un seau d’eau froide avant de sortir au-dessus d’un flacon vide. La vapeur montait, passait dans le tube refroidi, se condensait et coulait goutte à goutte.
Lorsqu’il approcha son visage, l’odeur qui monta était celle de la grange.
Il goûta. L’alcool brûlait sa gorge.

