✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.6
Jean avait atteint cet âge où la place qu’on occupe cesse de ressembler à un hasard. La fuite de la maison du père n’était plus la cicatrice d’une jeunesse mal engagée ou d’une revanche à prendre. Lorsqu’il était arrivé au bassin, il n’avait vu là qu’une étape : une halte pour reprendre son souffle, un asile provisoire pour arracher sa liberté au joug parental et se sauver d’un moment de sa vie. Il pensait simplement se reposer. Aujourd’hui, il savait que cette source n’était pas un refuge de passage, mais son destin.
Les coups du père résonnaient encore en lui, sourds et réguliers, pareils aux tambours qui battaient jadis la campagne pour recruter les conscrits. La guerre de Jean avait été une guerre pour sa propre liberté. Et quand elle avait pris fin, elle ne lui avait pas laissé une victoire, mais un lieu. Toute son existence s’était resserrée autour de ce seul impératif : savoir vivre là, veiller sur l’eau, se fondre en elle.
C’était cette même unité, absolue et brûlante, qu’il traquait en jetant les aromates dans l’alcool d’arbouse. Ce liquide pur, incandescent, ouvrait en lui une coulée de lave que l’on pouvait suivre à la trace, de la gorge jusqu’aux entrailles. En y plongeant les herbes, Jean capturait l’esprit même de la garrigue, l’âme de tout ce monde né de ce sol et de ce soleil-là. L’alcool s’imprégnait du sang de cette terre, s’assombrissait d’or et de résine, lourd des huiles et des racines arrachées aux collines.
La canicule dictait le temps de la cueillette. Le soleil de plomb abrutissait le crâne, figeait la pensée, mettait l’esprit en sourdine sous le poids de la chaleur. Il ne restait plus qu’un automatisme de muscles et de peau : la main qui saisit, le nez qui s’enivre, et la sueur lourde qui goutte au fond de la besace.

