✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.7
Au cœur de l’hiver, le troc s’organisait sans grands discours. Parfois, Jean descendait jusqu’aux bergeries de la plaine pour récupérer un quartier de viande salée ou un pot de lait épais. C’est au cours d’un de ces matins de givre que le nom était apparu.
Le vieux berger, voyant Jean démuni face au froid, lui avait proposé une belle peau de mouton.
— Tu pourrais te couvrir avec. Si tu y perçais deux trous, tu pourrais y passer les bras pour en faire une pélisse. Ne te soucie pas du prix, tu n’auras qu’à me donner une bouteille de ton vin de garrigues en échange.
Jean en avait souri. Il n’avait rien répondu, mais en remontant vers la source, il s’était répété la formule.
Vin de garrigues.
Ça lui semblait juste.
Les bergers de la région se faisaient goûter ce breuvage entre eux, de causse en causse, lors des veillées de garde. Eux qui vivaient au rythme de la terre voyaient le climat changer, la garrigue souffrir, et savaient qu’ils appartenaient peut-être à la dernière génération qui connaîtrait le monde ainsi. Il n’y avait pas besoin de leur demander d’être discrets ; ils gardaient Jean avec la même précaution jalouse qu’on accorde à une brebis égarée.
L’été suivant, la rencontre se fit par le plus simple des hasards, sur le pas de l’épicerie du village. Un Américain en vacances venait d’en sortir, chargé de son paquet de tabac blond et de ses croissants frais, ce petit luxe du matin qu’il disait, avec son accent d’outre-Atlantique, « si français ». Le vieux berger était là, assis sur le muret d’en face, profitant des derniers moments de fraîcheur avant que la chaleur lourde ne s’installe.
L’homme s’arrêta un instant et le salua d’un signe de tête. Ils échangèrent quelques banalités sur le léger vent du matin, la journée qui s’annonçait brûlante et la beauté du paysage. L’Américain racontait combien il aimait revenir dans le Sud, marcher dans les collines et découvrir les vins de la région. Il parlait avec curiosité du Pic Saint-Loup, persuadé que ces vignobles renfermaient quelque chose de très particulier, une manière unique d’exprimer cette terre. Le berger l’écoutait en fumant une cigarette, un sourire discret suspendu aux lèvres.
Puis il finit par l’interrompre.
— Un vin, aussi exceptionnel soit-il, ne représente jamais que son cépage, dit-il en crachant un brin d’herbe. Vous ignorez sans doute que la garrigue produit son propre vin. Lorsqu’on l’a connu, on ne peut plus l’oublier. Moi, je le connais ce vin qui enferme le goût de la garrigue toute entière : sa terre, ses plantes au soleil et même l’odeur de sa faune. Tu connais la viticulture, l’ami, c’est sûr. Mais tu n’as sans doute jamais croisé ce vin résineux et lourd. Un vin incandescent qui a capturé notre monde et te le fait goûter comme si tu en avalais le cœur.
L’homme s’était tu.
Le berger, d’un geste, l’invita à le suivre jusqu’à un petit jardin de fortune qu’il possédait au cœur du village. Ils entrèrent sous une tonnelle couverte d’une treille de vigne pour rejoindre un abri. À l’intérieur, au fond de la pièce de fortune, il y avait une table, deux chaises, des outils accrochés aux murs et un petit fenestron. C’est par ce fenestron qu’entrait un unique trait de lumière crue.
Le berger souleva un linge qui couvrait une bouteille sans étiquette. À travers le verre épais, l’Américain vit furtivement miroiter un breuvage profondément doré. Le berger masqua la manœuvre de débouchage, puis s’avança vers la table de bois brut avec deux verres ordinaires, remplis à ras bord.
L’homme saisit le verre. Il le fit lentement tourner entre ses doigts. Il s’arrêta net, fasciné par l’épaisseur du liquide qui accrochait les parois, révélant une robe indestructible. C’était une couleur unique : une teinte de terre sombre au plus profond du verre, qui virait au doré soyeux dès que la lumière le traversait. Ce breuvage se tenait là, suspendu entre la terre et le ciel.
Le berger le regardait faire, impassible.
L’Américain approcha le verre de ses lèvres et goûta. Sans même s’en rendre compte, il ferma les yeux pour faire, à son tour, le même voyage immobile que tous ceux qui avaient goûté le breuvage de Jean.
Le silence dura encore quelques instants.
— Merci, dit-il simplement.
Il glissa la main dans la poche intérieure de sa veste et tendit une carte de visite au berger.
Le vieil homme la prit distraitement. Puis son regard s’arrêta sur les quelques lignes imprimées.
Julian Vance.
Maître Sommelier.
Le berger releva lentement les yeux vers l’Américain, le regard soudain traversé par une inquiétude discrète.
Peut-être venait-il de laisser un secret quitter la garrigue.

