✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.8
Pendant trois jours, l’Américain revint. Chaque matin, dès que le soleil commençait à mordre les pierres du village, on le voyait s’installer sur le muret qui faisait face au petit jardin du berger. Il restait là, assis de l’autre côté de la rue, sans rien faire d’autre qu’attendre, le regard obstinément tourné vers le portillon clos. Les gens du village passaient devant lui avec de légers signes de tête, intrigués par la présence de cet étranger qui habitait ce coin de rue.
Le quatrième jour, le vieux berger arriva enfin par la ruelle. Il avançait d’un pas lourd, les bras croisés sur sa pélisse malgré la chaleur montante. En arrivant à la hauteur du muret, il passa devant l’Américain qu’il reconnut parfaitement, mais sans lui adresser un mot, ni même un regard. Il traversa la rue et poussa le portillon de son jardin.
Julian se leva aussitôt et lui emboîta le pas, s’introduisant sous la tonnelle juste derrière lui.
— S’il vous plaît, vous ne m’avez pas oublié ? lança-t-il pour rompre le silence. Nous nous sommes vus il y a trois jours... Vous m’avez fait goûter. Enfin, vous savez bien.
Le vieil homme se retourna d’un bloc au milieu de l’allée, le visage fermé, s’interposant comme un rempart invisible.
— Il n’y en a plus, dit le berger d’une voix sèche, sans préambule. Et il n’y en aura pas d’autre. Vous perdez votre temps ici.
Julian s’arrêta net. Il ne s’offusqua pas de la rudesse du vieil homme.
— Je ne suis pas venu pour en acheter, répondit-il doucement.
Le berger eut un rictus incrédule.
— C’est tant mieux, parce qu’il n’y a rien à vendre. Je ne connais pas le procédé de fabrication. Je ne sais pas quelles plantes y passent, ni dans quel coin de causse elles sont cueillies. Tout ce que je sais, c’est qu’il n’existe tout au plus que quelques bouteilles par année. C’est un privilège de l’avoir goûté une fois, l’ami. Prenez-le comme tel, et repartez chez vous avec ce souvenir. On ne peut rien vous dire de plus.
Le vieil homme s’était cambré, s’attendant à ce que le sommelier insiste, pose des questions techniques ou marchande, comme le faisaient tous les gens de la ville dès qu’ils croisaient une merveille.
Mais Julian se prévalut d’un simple sourire. Un sourire tranquille, presque soulagé, qui désamorça immédiatement la tension sous la tonnelle. Il hocha lentement la tête, regardant le sol de terre battue, puis fixa le berger pour le rassurer :
— J’ai bien compris. Les plus grands vins que je croise dans mon métier sont rares parce que tout le monde les veut. Ils ont donc un prix, et il suffit d’être prêt à le payer pour les posséder. Ce vin-là, en revanche... il est rare parce qu’on ne peut pas le goûter. On le croise par miracle, ou on ne le croise jamais.
Le berger relâcha imperceptiblement les épaules. Sa méfiance venait de butter contre une délicatesse qu’il n’attendait pas chez un homme de ce milieu. L’Américain comprenait, sans qu’on ait besoin de lui expliquer, le poids du secret et l’impossibilité d’aller plus loin.

