✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.9
Le berger guidait la mule à travers la garrigue. Lui seul connaissait le chemin secret qui menait jusqu’à la masure. Près de lui, la vieille femme voyageait dans un habit sombre et sobre, de ceux que portent les femmes de la terre. Un foulard noir était noué sur ses cheveux pour la protéger du vent.
Peu après le départ, la mule avait trébuché sur la roche vive. Plus tard, dans les passages les plus escarpés, là où le terrain devenait un piège, la vieille femme avait voulu descendre de la bête pour la soulager, puis le berger l’avait aidée à remonter en selle.
Ils marchaient ainsi depuis près de quatre heures. Partis tôt le matin, à l’heure où les gelées blanchissaient encore la roche, ils touchèrent au but alors que midi approchait.
Le paysage de pierres sèches s’ouvrit soudain sur un creux de vie. Au milieu de la garrigue aride, un îlot de verdure apparaissait, un lieu tout à coup plus hospitalier et mieux irrigué, à l’image d’une oasis suspendue dans le désert. C’est sous l’ombrage protecteur de ces arbres que se dissimulait la masure de Jean, une bâtisse de pierre brute qui semblait faire corps avec la roche et la végétation.
Le berger s’arrêta à la lisière de cet îlot. Sans un mot, d’un simple mouvement de tête, il indiqua la direction de l’habitation. Il aida la vieille femme à poser pied à terre, puis donna trois tapes amicales sur le flanc de la mule pour la féliciter de l’effort.
Il se dirigea ensuite vers le baptistère, dont il connaissait aussi l’existence, pour faire boire la bête. Lui-même, parfois surpris par la soif dans ses traversées, y venait pour boire.
La vieille femme s’avança seule vers la demeure.
À l’intérieur, Jean tournait le dos à l’entrée. Il était penché au-dessus d’un récipient en grès, occupé à préparer sa pitance d’hiver : des morceaux de viande salée qu’il accommodait avec les œufs obtenus par le troc.
— Jean.
Il se figea, saisi d’un coup au plexus. Cette voix, il la reconnut instantanément. C’était celle de sa mère. La surprise lui fit d’abord oublier le vol de corbeau qui, la veille, s’était posé sur le toit de la masure pour le prévenir que quelque chose venait. Un instant, il crut à un mirage de l’hiver, une ruse de la solitude. Personne, hormis le vieux berger, ne connaissait le chemin de la masure.
Il se retourna.
Dans l’encadrement de l’entrée, une silhouette se découpait contre la lumière blanche du dehors. Ce n’était pas la mère de ses souvenirs. C’était une femme très vieille, fatiguée par la route. Cette vision brute balaya d’un coup toutes les images qu’il avait gardées d’elle en lui. Et dans ce dépouillement, l’évidence s’imposa.
Oui, c’était bien elle, et Jean la regardait sans pouvoir détacher ses yeux de ce visage qui ridait son souvenir de jeunesse.

