✉️ — Fragment — Le veilleur de l’eau 1.10
— Mon fils, commença-t-elle d’une voix qui cherchait la douceur. Je suis heureuse de te revoir. Tu ressembles tellement à ton père...
Elle laissa planer un silence, guettant dans les yeux de Jean une faille, un tressaillement. Il resta de marbre. Elle promena son regard sur les murs de la pièce, puis reprit, plus bas :
— J’ai pensé à toi si souvent. On m’a dit que tu vivais ici, près d’une source, dans ce dénuement. Je priais pour que Dieu t’aide. Pour que tout cela soit faux, pour que tu aies fait ta vie ailleurs. Une vie belle, avec une femme, des enfants, peut-être…
Devant son immobilité, elle fit un pas vers lui.
— Mais je suis là. Voilà, je suis venue te dire… Ton père se meurt. Depuis ton départ, il s’est muré dans le silence, et puis l’alcool… C’est le moment, Jean, c’est ton moment. Il faut un homme pour reprendre la terre. Tout est à toi, désormais. À l’heure où je te parle, il a peut-être déjà passé le seuil. Rentre avec moi, prends ce qui te revient.
Elle s’arrêta un instant, les yeux fixés sur lui.
— Et Manon… Tu te souviens d’elle. Son mari est mort il y a deux ans. Elle est veuve, elle a hérité de tout son domaine. Tu pourrais tout avoir, Jean, si tu le voulais. Tout serait à toi, à vous deux. Vous auriez tout ce que nous vous avons refusé autrefois. Viens… Reviens à la maison, reviens à la ferme.
Jean se tenait immobile au centre de la pièce. Il ne répondit rien. Pas un mot, pas un souffle. Lentement, son bras se leva et son index se tendit vers la porte, désignant la direction de la ferme. Dans ses yeux fixes brillait une rage froide, implacable, qui chassait sa mère et la renvoyait à son passé. Le cœur de la vieille femme cogna plus fort dans sa poitrine. Elle comprit. Devant son fils qu’elle ne reconnaissait plus, dressé comme une bête farouche sur son propre territoire, elle éprouva soudain de la terreur.
Sous le poids de ce doigt qui pointait toujours le chemin du retour, elle recula, se détourna et s’enfonça sous le couvert des arbres pour rejoindre le berger.
Plus loin, sur le sentier, la mule avait fini de boire. Le berger achevait d’accrocher les gourdes pleines aux flancs de l’animal lorsqu’il vit la vieille femme émerger seule des feuillages. Ses yeux cherchèrent un instant l’ombre du fils derrière elle, mais à mesure qu’elle approchait, la solitude de la mère devint une évidence. Il lut sur ce visage défait la honte et l’effroi. Sans prononcer une parole, il décrocha une gourde de cuir et la lui tendit. L’eau était fraîche. La vieille femme but à longs traits, les yeux vagues. Le berger rangea l’attelage, scruta une dernière fois les bois, puis dit simplement :
— Reprenons la route.
Jean était resté debout, figé au milieu de sa masure, le corps encore vibrant de leur face-à-face. Puis, d’un coup, il s’élança dehors. Il courut à travers les pierres jusqu’au baptistère.
Il entra dans le bassin, s’y allongea tout entier. Et à mesure que l’eau absorbait son feu, sa mère s’en retournait sur le chemin pierreux.

