✏️ Article — Les fous se parlent entre eux
Et se comprennent
Rien ne ressemble davantage à une personne ordinaire qu’une personne profondément désorganisée. Isolés de leur contexte, certains moments de son existence sont impossibles à distinguer de ceux de n’importe qui d’autre. Mais même sur une durée plus longue, la confusion reste possible. Le travail, par exemple, peut offrir un cadre suffisamment structuré pour masquer durablement une manière d’être au monde qui ne se révélera jamais dans ce contexte.
Une structure ne se lit pas dans les moments où tout va bien. Elle se lit lorsque le contrôle devient plus difficile : dans l’intimité, dans les conflits, dans les séparations, dans la frustration, lorsque l’autre résiste, lorsque le réel ne se laisse plus plier. C’est là que chacun retrouve sa manière habituelle d’habiter le monde.
C’est pourquoi un épisode isolé ne dit presque rien d’une personne. Ce qui parle, c’est la répétition. Les mêmes conflits. Les mêmes interprétations. Les mêmes impasses. Les mêmes façons de transformer les autres en adversaires, en sauveurs ou en coupables. Ce n’est pas un comportement qui dessine une structure, c’est sa constance.
Nous avons tort d’imaginer deux humanités, celle des personnes normales et celle des autres. Les mêmes mouvements nous traversent tous. La différence n’est pas de nature. Elle tient à la rigidité de la structure et à la fréquence des situations qui la rendent visible.
Ce qui suit de cette observation est moins souvent dit.
Les personnes dont la structure est la plus rigide ne vivent pas nécessairement seules ou à l’écart. Elles ont des proches, des amis, des réseaux. Elles entretiennent des relations qui, vues de l’extérieur, ressemblent aux nôtres. Leur entourage est souvent invoqué comme une preuve de leur normalité : si leur manière d’être au monde posait réellement problème, pensent-elles parfois, cela finirait bien par se voir.
Mais de qui est composé cet entourage ?
Ce n’est pas une question morale. C’est une question structurelle.
Nous ne choisissons pas nos proches au hasard. Nous les choisissons selon des affinités qui tiennent à notre manière de voir le monde, d’interpréter les situations, de supporter certains comportements plutôt que d’autres. Ce qui nous attire chez l’autre, ce qui nous y fait rester, ce que nous ne voyons pas en lui, tout cela parle aussi de nous.
Une structure rigide ne produit pas seulement des comportements. Elle produit aussi une manière de percevoir. Elle laisse certains aspects du réel dans l’ombre et, par conséquent, reconnaît plus facilement chez autrui ce qui lui est déjà familier. Ce qui alerterait un regard extérieur devient ordinaire pour celui qui partage les mêmes angles morts.
Ce n’est donc pas que les personnes les plus désorganisées se recherchent consciemment. C’est qu’elles deviennent mutuellement compatibles. Elles se comprennent là où d’autres éprouvent un malaise. Elles tolèrent ce que d’autres ne tolèrent pas. Elles partagent une même lecture du réel.
Ce n’est pas une communauté organisée. Ce n’est pas un choix conscient. C’est une gravitation. Des structures qui se renforcent parce qu’elles rendent le monde intelligible de la même manière.
Et c’est pourquoi l’entourage d’une personne ne constitue jamais, à lui seul, un argument en faveur de son équilibre. Il peut tout aussi bien refléter la structure qui l’a rendu possible.

