✏️ Article — Les places impossibles
Sur la structure des fonctions vouées à l’échec
Il est fréquent, dans les organisations humaines, que certaines fonctions connaissent des échecs répétés dont l’explication demeure apparemment simple : la personne qui occupait la place n’aurait pas été à la hauteur. On invoque alors des insuffisances individuelles — défaut d’autorité, maladresse, manque de discernement, parfois même une supposée « bêtise » — et l’on croit ainsi avoir rendu compte de la situation.
Une telle lecture repose toutefois sur un présupposé rarement interrogé : celui selon lequel une fonction serait, en elle-même, stable et viable, et que seules les qualités subjectives de celui qui l’occupe détermineraient son succès ou son échec. Or ce présupposé relève d’une illusion profondément ancrée dans notre manière de penser les institutions. Car une fonction n’existe jamais comme une réalité autonome ; elle n’existe qu’inscrite dans une structure de relations symboliques qui la précède et la détermine.
Dans toute organisation, une place n’est pas d’abord un ensemble de tâches. Elle est un point d’articulation au sein d’un réseau de positions, de rapports de pouvoir, d’attentes implicites et de contraintes souvent contradictoires. Ce qui s’y joue ne relève pas seulement de la compétence individuelle, mais de la configuration même du système. Autrement dit, la fonction est structurée avant d’être incarnée.
C’est dans cette perspective qu’il devient possible de penser l’existence de ce que l’on pourrait appeler des places impossibles : des fonctions dont la difficulté ne tient pas à une contingence particulière, mais à une contradiction interne inscrite dans leur position symbolique.
Ces places se situent souvent à l’intersection d’exigences incompatibles. Elles sont chargées de maintenir simultanément des relations qui ne peuvent, en réalité, être conciliées : représenter une autorité tout en restant reconnues par ceux sur lesquels elle s’exerce, incarner une continuité tout en introduisant une rupture, garantir un ordre tout en apaisant les tensions qui menacent cet ordre. La fonction devient alors le lieu où la structure elle-même se confronte à ses propres limites.
Dans une telle configuration, l’échec ne peut plus être compris comme un accident ou comme le simple effet d’une inadéquation personnelle. Il correspond à l’impossibilité de soutenir durablement une position symbolique prise dans une contradiction non résolue.
Cette impossibilité apparaît rarement de manière théorique. Elle se manifeste plutôt par un phénomène empirique que les discours gestionnaires décrivent sous le terme de turnover. Pris dans sa signification apparente, celui-ci désigne une instabilité du personnel, imputée tantôt à des défauts individuels, tantôt à des circonstances conjoncturelles. Mais, du point de vue structurel, il constitue souvent un indice beaucoup plus profond.
Lorsque plusieurs occupants successifs échouent à soutenir durablement une même fonction, la répétition ne peut être comprise comme une simple accumulation de défaillances personnelles. Elle signale la présence d’un point d’impossible inscrit dans la position elle-même. Le turnover apparaît alors comme le mode par lequel la structure maintient son équilibre sans avoir à reconnaître cette impossibilité.
Chaque départ permet de réassigner la cause de l’échec à l’individu, préservant ainsi l’illusion que la fonction demeure viable. La rotation des personnes assure la continuité du système tout en masquant la contradiction interne dont la place est le lieu.
Ce phénomène trouve un éclairage particulier si l’on se réfère à la distinction, fondamentale en psychanalyse, entre la personne et la fonction. La fonction relève du registre symbolique : elle ne coïncide jamais avec l’individu qui l’occupe. Celui-ci n’en est que le support temporaire. Lorsque la fonction est structurée de manière instable ou paradoxale, c’est pourtant l’individu qui apparaît, aux yeux du système, comme porteur de la défaillance.
Ainsi se met en place un mécanisme bien connu : celui de l’individualisation de la faute. L’échec structurel d’une fonction est interprété comme l’échec d’un sujet. Ce déplacement permet au système de préserver sa propre cohérence apparente. Car reconnaître qu’une place est impossible reviendrait à admettre l’existence d’une contradiction interne dans l’organisation elle-même.
Dans ce contexte, la nomination d’un occupant peut remplir une fonction implicite qui dépasse largement la personne choisie. La désignation d’un titulaire permet parfois d’absorber une tension collective, de différer une crise ou de maintenir un équilibre fragile entre des forces opposées. La fonction devient alors un lieu de condensation des conflits du système. Celui qui y accède se trouve, sans toujours en avoir conscience, investi d’une position où son échec est déjà inscrit dans la structure.
Cette logique renvoie à ce que la théorie des institutions et la clinique des organisations ont souvent décrit comme des mécanismes de désignation sacrificielle. Le sujet n’est pas simplement confronté à une tâche difficile ; il est placé à l’endroit même où la structure rencontre son point d’impossible. Sa défaillance, inévitable à terme, vient alors confirmer rétroactivement l’illusion selon laquelle la place, elle, resterait viable.
Ce processus s’accompagne généralement d’une expérience subjective particulièrement éprouvante. Celui qui occupe une telle fonction se trouve confronté à une discordance persistante entre son engagement personnel et les effets de son action. Quelles que soient les décisions prises, elles semblent produire des tensions nouvelles. Le sentiment d’agir de manière adéquate coexiste avec une perception croissante d’échec. Ce décalage peut conduire à une intériorisation progressive de la faute, renforçant encore l’illusion que la difficulté relève d’une défaillance individuelle.
Or ce qui se manifeste à travers ces situations n’est pas seulement un dysfonctionnement local. C’est la présence, au cœur même de toute structure collective, d’un point d’impossible. La fonction symbolique ne garantit jamais une harmonie parfaite. Elle organise les relations sociales en distribuant des places, mais elle ne supprime pas les contradictions qui traversent ces relations.
Reconnaître l’existence de places impossibles ne consiste donc pas à nier la responsabilité des individus, ni à excuser toute défaillance. Il s’agit plutôt de déplacer le regard : de la psychologie des personnes vers la logique des positions. Cette perspective permet de comprendre que certaines fonctions ne peuvent être durablement tenues, non parce que ceux qui les occupent seraient inadéquats, mais parce que la structure elle-même ne peut résoudre les tensions qu’elles condensent.
Il en résulte une conséquence essentielle : l’échec répété d’une fonction — dont le turnover constitue souvent la manifestation la plus visible — ne dit pas nécessairement quelque chose de celui qui l’a occupée. Il peut révéler, plus profondément, les limites intrinsèques du système qui l’a produite.
Et peut-être est-ce là l’une des leçons les plus discrètes mais les plus décisives de l’analyse structurelle des organisations humaines : il existe des positions dont l’impossibilité n’apparaît qu’à travers ceux qui les incarnent. Ce ne sont pas toujours les individus qui échouent dans leurs fonctions ; il arrive aussi que certaines fonctions soient, par leur place même dans la structure symbolique, vouées à ne pouvoir être soutenues durablement.
Dans cette perspective, le turnover cesse d’apparaître comme un simple phénomène de gestion des ressources humaines. Il devient le signe paradoxal d’une stabilité plus profonde : la stabilité de l’impossible que la structure ne peut ni résoudre ni reconnaître.


