đ Essai â Tenir
Ce que le soin en gĂ©rontologie mâa appris sur la place du soignant
Plan de lâessai
Idée centrale
Tenir dans le soin ne consiste pas Ă tout porter, ni Ă rĂ©parer ce qui dĂ©borde la place occupĂ©e. Cela consiste Ă continuer dâagir depuis cette place sans se confondre entiĂšrement avec ce que lâorganisation, les patients ou les situations y dĂ©posent.
Parcours proposé
Avant-propos â Depuis le sol
Lâessai part dâune expĂ©rience dâaide-soignant en gĂ©rontologie, traversĂ©e par un parcours personnel dâanalyse, de recherche intĂ©rieure et de pratique du soin.
I â Le corps et lâĂ©cart
Le soin commence au contact du corps dĂ©pendant, lĂ oĂč les gestes nĂ©cessaires rencontrent toujours quelque chose qui les excĂšde.
I.1 â Descendre
Entrer dans le soin, câest descendre vers le corps de lâautre et rencontrer ce que le geste seul ne rĂ©sout pas.
I.2 â La dĂ©pendance Ă lâautre
La dĂ©pendance transforme le besoin en relation, et inscrit le patient dans lâĂ©cart entre ce quâil demande, ce qui peut ĂȘtre fait, et ce qui demeure malgrĂ© tout ouvert.
I.3 â La morsure du rĂ©el
Lorsque lâĂ©cart insiste, revient, se rĂ©pĂšte, il oblige le soin Ă regarder autrement ce qui ne trouve pas encore sa forme.
I.4 â Ce qui ne se laisse pas comprendre
Certaines situations rĂ©sistent parce quâelles ne sont pas encore suffisamment lues, et exigent une reprise collective du regard.
II â La structure du soin
Le soin ne dĂ©pend pas seulement des personnes, mais des places, des cadres et des formes dâorganisation qui permettent â ou non â Ă ce qui est vu dâĂȘtre repris.
II.1 â Personne nâinterdit, et pourtant
Dâun service Ă lâautre, les mĂȘmes gestes peuvent produire des effets diffĂ©rents selon la maniĂšre dont la parole et les situations circulent.
II.2 â La place donnĂ©e Ă lâaide-soignant
La place de lâaide-soignant ne vaut pas seulement par ce quâil fait, mais par ce quâelle permet de voir et de faire apparaĂźtre dans le collectif.
II.3 â Le cadre, fonction de tiers
Le cadre du service est ce qui peut empĂȘcher quâune situation se referme trop vite sur une seule lecture.
II.4 â La captation du soin
Le soin public se dĂ©forme lorsquâil est lu comme une prestation privĂ©e, et que lâĂ©cart entre moyens communs et attente individuelle retombe sur le soignant.
III â Ce que voir permet de comprendre
Lire structurellement le soin ne résout pas les contraintes, mais modifie la maniÚre dont elles se déposent sur le soignant.
III.1 â Ce que la lecture change
Voir que ce qui est vĂ©cu dĂ©passe le seul individu permet de dĂ©placer la culpabilitĂ© sans faire disparaĂźtre lâengagement.
III.2 â Quand le symbolique ne tient plus
Lorsque les mots, les cadres et les procédures ne font plus réellement limite, ce qui ne tient pas ailleurs revient peser sur ceux qui soignent.
IV â Tenir
Tenir ne signifie ni se sacrifier, ni se retirer, ni idĂ©aliser le soin, mais habiter une place difficile sans sây laisser absorber entiĂšrement.
IV.1 â Tenir dans la place
Tenir, câest continuer Ă faire ce qui est Ă faire sans transformer chaque insuffisance du soin en vĂ©ritĂ© sur soi.
IV.2 â Tenir sans porter seul
Ne pas porter seul, câest reconnaĂźtre que tout ce qui passe par soi ne relĂšve pas nĂ©cessairement de soi.
IV.3 â Tenir sans idĂ©al
Le soin peut rester exigeant sans ĂȘtre mesurĂ© Ă une image impossible de lui-mĂȘme.
Ăpilogue
Il nây a pas de sortie hors du rĂ©el du soin, mais une maniĂšre plus habitable de sây tenir peut parfois apparaĂźtre.
Note de lâauteur
Le texte ne propose pas une méthode, mais tente de nommer ce qui a été rencontré dans le travail.
Biographie
PrĂ©sentation du parcours de Lionel Massa : aide-soignant, ancien professionnel des assurances, sophrologue, engagĂ© dans une recherche personnelle autour de lâexpĂ©rience subjective.
Avant-propos â Depuis le sol
Je suis aide-soignant dans un hĂŽpital public.
Je nâai pas trouvĂ© dans ce mĂ©tier ce que jâĂ©tais venu y chercher, et pourtant jây suis restĂ©.
Ce que jây ai trouvĂ© ne correspondait ni Ă une attente prĂ©alable, ni Ă une dĂ©couverte que jâaurais pu nommer dâemblĂ©e. Cela sâest imposĂ© autrement, peu Ă peu, au fil des situations, jusquâĂ dĂ©placer suffisamment mon regard pour que je ne puisse plus travailler exactement comme on mâavait appris Ă le faire.
Jâai laissĂ© ce dĂ©placement se faire, sans toujours savoir oĂč il me menait. Il ne sâagissait pas seulement dâapprendre davantage, ni de mieux faire. Il sâagissait de reconnaĂźtre que le soin ne se rĂ©duit jamais au travail lui-mĂȘme, mais engage aussi des effets liĂ©s aux situations, aux places et aux Ă©quipes, que personne ne maĂźtrise entiĂšrement.
Mais ce déplacement ne commence pas ici.
Avant dâentrer dans le soin, jâavais dĂ©jĂ engagĂ© un long parcours, Ă la fois en psychanalyse et dans une recherche plus directement tournĂ©e vers lâexpĂ©rience elle-mĂȘme. Ces annĂ©es nâavaient pas de lien apparent avec le travail hospitalier. Elles ne visaient pas Ă y conduire. Et pourtant, elles ont constituĂ© un appui.
Elles mâont permis de ne pas lire trop vite ce qui se prĂ©sentait.
De ne pas rabattre les situations sur les seules intentions des personnes, ni sur des explications immédiates. De rester attentif à ce qui se jouait ailleurs : dans les places, dans les rapports, dans ce qui insistait sans encore trouver de forme.
Elles ont aussi dĂ©placĂ© plus silencieusement mon rapport Ă ce qui est vĂ©cu. La rencontre avec lâAdvaita VedÄnta, en particulier, a rendu moins nĂ©cessaire lâattente que les choses se prĂ©sentent autrement pour ĂȘtre soutenables.
Je ne mobilise pas ici ces appuis comme des références à suivre, ni comme des cadres à appliquer.
Ils ont simplement contribuĂ© Ă rendre plus lisible ce que faisait apparaĂźtre mon travail dâaide-soignant.
Cet essai part de lĂ .
I â Le corps et lâĂ©cart
I.1 Descendre
Ătre aide-soignant, ce nâest pas seulement exercer un mĂ©tier.
Câest occuper une place dans un dispositif oĂč le corps de lâautre devient le lieu oĂč le travail prend forme.
Ce corps est pris dans une présence.
Il est lĂ , habitĂ©, parfois immobile, parfois opposant, parfois abandonnĂ© Ă ce quâil ne maĂźtrise plus.
Câest avec lui quâil faut faire. Intervenir, mobiliser, laver, dĂ©placer, contenir.
Des gestes simples en apparence, qui sâapprennent et se rĂ©pĂštent.
Mais ces gestes ne se rĂ©duisent pas Ă ce quâils accomplissent.
Ils ne sâadressent jamais Ă un corps neutre.
MĂȘme abĂźmĂ©, mĂȘme entravĂ©, mĂȘme lorsque lâesprit lui-mĂȘme semble altĂ©rĂ©, ce corps reste celui de quelquâun.
Et câest lĂ que la situation dĂ©borde ce que les gestes permettent de faire.
Ce qui est demandĂ© est clair : faire ce quâil faut, dans les rĂšgles, avec les moyens disponibles. Et cela, la plupart du temps, est possible. Le travail se fait, les soins sont rĂ©alisĂ©s, les transmissions sont assurĂ©es.
Pourtant, cela ne suffit pas Ă rendre compte de ce qui se passe.
Il y a, dans certaines situations, un écart entre ce qui est fait et ce qui se produit.
Un soin peut ĂȘtre correctement rĂ©alisĂ© sans que la relation ne sâapaise. Une mobilisation peut ĂȘtre techniquement juste sans ĂȘtre acceptĂ©e. Une prĂ©sence peut ĂȘtre continue sans ĂȘtre reconnue.
Cet écart ne se mesure pas.
Il ne relĂšve pas dâune erreur identifiable.
Mais il est lĂ .
Et câest Ă cet endroit que le travail change de nature.
Il ne sâagit plus seulement dâappliquer des gestes, ni mĂȘme de les ajuster. Il sâagit de tenir dans une situation oĂč ce qui se prĂ©sente ne se laisse pas entiĂšrement rĂ©soudre par ce que lâon fait.
Cette maniĂšre de tenir nâest pas enseignĂ©e comme telle.
Elle sâapprend dans la pratique, au contact rĂ©pĂ©tĂ© des situations de soin.
Elle dĂ©place lâattention â moins centrĂ©e sur la rĂ©ussite du geste que sur ce qui, dans la situation, excĂšde ce geste.
Ce qui apparaĂźt lĂ ne relĂšve pas dâune difficultĂ© exceptionnelle.
Câest au contraire quelque chose de courant, presque banal, mais qui nâentre pas entiĂšrement dans ce que le travail prĂ©voit.
On peut ĂȘtre plusieurs soignants autour dâun mĂȘme patient, intervenir dans un cadre clair, avec des rĂŽles dĂ©finis, et pourtant se retrouver Ă porter autre chose que ce qui est explicitement demandĂ©. Cela peut ĂȘtre lâinquiĂ©tude dâun patient qui ne sâapaise pas malgrĂ© les rĂ©ponses qui lui sont apportĂ©es, une demande qui ne peut pas ĂȘtre satisfaite, ou encore une tension qui circule dans lâĂ©quipe sans ĂȘtre reconnue ni traitĂ©e comme telle.
Cela ne tient pas Ă une faute.
Ni Ă un manque de coordination.
Câest liĂ© Ă la situation elle-mĂȘme et Ă ce quâelle engage.
Dans ces moments, la place dâaide-soignant expose directement Ă ce qui ne trouve pas de mĂ©diation. Il nây a pas toujours dâendroit pour ce qui ne relĂšve pas du soin au sens strict. Ce qui dĂ©borde reste lĂ , et il faut faire avec.
Ce nâest pas une position hĂ©roĂŻque.
Ce nâest pas non plus une position subie au sens simple.
Câest une position engagĂ©e, au sens oĂč elle ne permet pas de se tenir Ă distance de ce qui se passe.
I.2 La dĂ©pendance Ă lâautre
La dĂ©pendance ne se prĂ©sente pas dâabord comme une notion.
Elle se donne dans une situation de soin â ici, en gĂ©rontologie.
Le patient ne peut plus faire seul ce quâil faisait auparavant.
Mais ce qui se joue ne se réduit pas à une perte de capacité.
La dĂ©pendance est une dĂ©pendance Ă lâautre.
Ce qui relevait dâun rapport direct Ă ses propres possibilitĂ©s passe dĂ©sormais par lâintervention dâun tiers â et trĂšs concrĂštement par lâaide-soignant. Ce qui doit ĂȘtre fait dĂ©pend de celui qui intervient : de sa prĂ©sence, de sa disponibilitĂ©, de ce quâil comprend, et de ce quâil peut faire Ă ce moment-lĂ .
Le patient ne se rapporte plus seulement Ă son besoin.
Il est pris dans la maniĂšre dont ce besoin va ĂȘtre reçu, interprĂ©tĂ© et mis en Ćuvre. Et souvent, il ne peut plus se dire lui-mĂȘme comme avant.
Ce déplacement ne se limite pas à la situation immédiate.
Il sâinscrit dans une histoire.
En gĂ©rontologie, le patient est souvent dĂ©jĂ engagĂ© dans une sĂ©rie de pertes : perte dâautonomie, perte dâun lieu de vie, parfois perte du conjoint aprĂšs des dĂ©cennies de vie commune, parfois perte dâun enfant. Ces Ă©lĂ©ments ne sont pas toujours formulĂ©s, mais ils sont prĂ©sents, et ils traversent la situation.
La dépendance ne les efface pas.
Elle les déplace.
Dans ce contexte, la relation ne peut pas se réduire à une demande et à une réponse.
Il y a, dâun cĂŽtĂ©, les besoins du patient â tels quâil les exprime, tels quâils sont compris par lâentourage ou par le mĂ©decin, et parfois des besoins quâil ne perçoit pas lui-mĂȘme.
De lâautre cĂŽtĂ©, il y a les possibilitĂ©s de lâaide.
Lâaide-soignant nâintervient pas seul.
Il est pris dans une organisation. Il a la charge de plusieurs patients, sur un temps donnĂ©. Les soins sont planifiĂ©s. Une hiĂ©rarchisation sâimpose, qui tient compte Ă la fois des urgences, des prioritĂ©s mĂ©dicales, des moyens disponibles â et de ce que le corps du soignant permet effectivement.
Le patient ne le sait pas toujours, mais son besoin sâinscrit dans cet ordre.
Une premiĂšre forme dâĂ©cart apparaĂźt alors.
Elle tient Ă lâorganisation elle-mĂȘme. Entre ce qui est demandĂ© et ce qui peut ĂȘtre apportĂ©, il existe toujours un dĂ©lai, une hiĂ©rarchie, une limite de moyens ou de disponibilitĂ©. Le soin ne rĂ©pond jamais dans lâimmĂ©diatetĂ© du besoin. Entre ce qui est nĂ©cessaire et ce qui peut ĂȘtre fait, quelque chose ne coĂŻncide pas.
Mais cet Ă©cart nâest pas le seul.
Car mĂȘme lorsque le soin est disponible, mĂȘme lorsque la rĂ©ponse est rapide, mĂȘme lorsque le geste est juste, une part de ce qui constitue la plainte peut ne pas ĂȘtre rencontrĂ©e.
Ce qui est apporté ne recouvre pas entiÚrement ce qui est en jeu.
Le patient peut ĂȘtre aidĂ© sans se sentir rejoint.
Le geste peut ĂȘtre adĂ©quat sans rĂ©pondre Ă ce qui insistait.
Une seconde forme dâĂ©cart apparaĂźt alors.
Elle ne tient plus Ă lâorganisation du soin, mais Ă la situation humaine elle-mĂȘme. Entre ce qui est donnĂ© et ce qui est vĂ©cu, entre le besoin et ce quâil recouvre, entre le soin et ce quâil tente de rencontrer, une part demeure ouverte.
LâĂ©cart ne disparaĂźt donc pas lorsque les moyens sont suffisants.
Il traverse le soin lui-mĂȘme.
Il nâest pas un accident.
Il est constitutif de la situation.
Et câest lĂ que le travail de lâaide-soignant prend toute sa portĂ©e.
Il ne consiste pas seulement à répondre à des besoins identifiés.
Il consiste Ă se tenir dans cet Ă©cart, Ă en repĂ©rer les formes, Ă en soutenir certains Ă©lĂ©ments, Ă en transmettre dâautres.
Cet écart devient alors un matériau.
Câest Ă partir de lui que quelque chose peut ĂȘtre vu, nommĂ©, rendu lisible.
Lâaide-soignant ne produit pas le symptĂŽme, mais il le met au jour.
Il lâaperçoit, le relĂšve, le dĂ©gage de ce qui le recouvrait. Il fait apparaĂźtre ce qui, dans la situation, demandait Ă ĂȘtre vu pour pouvoir ĂȘtre pris en soin.
Ce mouvement est discret.
Il ne relĂšve pas dâun savoir constituĂ©, ni dâune procĂ©dure formalisĂ©e.
Il sâinscrit dans lâattention portĂ©e Ă ce qui ne coĂŻncide pas â quâil sâagisse des limites du cadre ou de ce qui, dans la subjectivitĂ© du patient, ne se laisse pas rejoindre.
Câest Ă cet endroit que le soin peut vĂ©ritablement sâajuster.
I.3 La morsure du réel
Nous lâavons vu, la situation de soin est traversĂ©e par deux formes dâĂ©cart.
La premiĂšre est liĂ©e Ă lâorganisation elle-mĂȘme. Entre ce dont le patient a besoin et ce qui peut lui ĂȘtre apportĂ©, il existe toujours une hiĂ©rarchie des soins, des contraintes de temps, de disponibilitĂ© et de moyens.
La seconde est plus fondamentale. MĂȘme lorsque le soin est disponible, mĂȘme lorsque le geste est juste, une part de ce qui constitue la plainte peut demeurer sans rĂ©ponse. Entre ce qui est donnĂ© et ce qui est vĂ©cu, entre le soin et ce quâil tente de rencontrer, quelque chose ne coĂŻncide pas entiĂšrement.
Ces deux Ă©carts ne sont pas des anomalies. Ils appartiennent Ă la structure mĂȘme du soin.
La plupart du temps, ils demeurent compatibles avec le travail de lâĂ©quipe. Les gestes soulagent, les situations Ă©voluent et les ajustements produits permettent au patient de retrouver un certain Ă©quilibre.
Mais il arrive que quelque chose insiste.
Une agitation revient malgré les interventions proposées.
Une angoisse rĂ©apparaĂźt aux mĂȘmes moments.
Une difficultĂ© persiste alors mĂȘme que les rĂ©ponses apportĂ©es semblent adaptĂ©es.
Le problĂšme nâest plus seulement celui de lâĂ©cart.
Il est celui de sa répétition.
Lorsque la plainte peut ĂȘtre formulĂ©e, elle donne une direction. Elle permet dâorienter le soin, de prĂ©ciser ce qui doit ĂȘtre pris en compte.
Mais il arrive aussi que la plainte ne puisse pas se dire.
Ce qui se manifeste alors passe par dâautres voies : des comportements qui se rĂ©pĂštent, des refus, des moments de dĂ©sorganisation ou de rupture. Rien qui sâĂ©nonce clairement, mais quelque chose insiste.
Câest Ă cet endroit que lâaide-soignant est en premiĂšre ligne.
Parce quâil est au contact direct des patients, dans la continuitĂ© des soins, il perçoit souvent ces retours, ces dĂ©calages, ces endroits oĂč la situation ne sâajuste pas.
Son travail ne consiste pas seulement Ă intervenir.
Il consiste aussi à repérer ce qui revient, à en saisir la portée, à le formuler autant que possible et à le transmettre.
Entre le patient, sa famille et lâĂ©quipe, dâautres tensions apparaissent Ă©galement.
Des désaccords sur les décisions à prendre.
Des attentes qui ne coĂŻncident pas.
Des positions qui sâopposent sans pouvoir se rĂ©soudre immĂ©diatement.
Ces éléments ne sont pas extérieurs au soin.
Ils en font partie.
Dans ce contexte, la parole de lâaide-soignant devient dĂ©cisive.
Parce quâil est au plus prĂšs de ce qui se joue, il peut faire apparaĂźtre des Ă©lĂ©ments qui ne sont pas encore pris en compte. Il peut contribuer Ă dĂ©placer la comprĂ©hension de la situation Ă partir de ce quâil observe au chevet du patient.
Lorsque cette parole est entendue, le soin peut sâajuster.
Lorsquâelle ne lâest pas, le risque est de rester au niveau de ce qui est dĂ©jĂ connu et de passer Ă cĂŽtĂ© de ce qui se manifeste autrement.
La morsure du rĂ©el, dans le soin, ne se situe donc pas dans lâĂ©chec du geste.
Elle apparaĂźt dans ces points de butĂ©e oĂč quelque chose insiste sans encore trouver sa forme, et demande Ă ĂȘtre reconnu pour pouvoir ĂȘtre pris en soin.
Lâaide-soignant nâest pas celui qui rĂ©sout nĂ©cessairement cette difficultĂ©.
Il est souvent celui qui la rencontre le premier.
Celui qui aperçoit que quelque chose revient.
Celui qui constate que la réponse apportée ne suffit pas entiÚrement.
Celui qui peut, par son attention et par sa parole, contribuer Ă rendre visible ce qui demandait encore Ă ĂȘtre entendu.
I.4 Ce qui ne se laisse pas comprendre
Dans le soin, certaines situations ne se transforment pas.
On peut ajuster, modifier, reprendre.
Une partie des difficultĂ©s Ă©volue, sâapaise, trouve une forme plus stable.
Mais il arrive aussi que ce qui fait problÚme ne soit pas encore clairement identifié.
Ce qui rĂ©siste nâest pas toujours du cĂŽtĂ© de ce qui est fait dans le soin.
Câest parfois du cĂŽtĂ© de la comprĂ©hension.
Une gĂȘne qui ne se dit pas.
Une angoisse qui se manifeste autrement.
Un inconfort qui se déplace sans jamais se formuler directement.
Le patient ne livre pas tout de ce quâil vit.
Non par mauvaise volontĂ©, mais parce que ce qui le traverse ne se laisse pas toujours dire. Ou parce quâil protĂšge, malgrĂ© lui, ce qui le fait souffrir.
Ă cela sâajoute une autre difficultĂ©.
Le soignant, lui aussi, ne voit pas tout.
Il travaille Ă partir de repĂšres, dâhabitudes, dâune certaine maniĂšre de lire la situation qui lui permet dâagir. Cette lecture est nĂ©cessaire. Elle stabilise le soin. Elle permet de tenir dans la durĂ©e.
Mais elle peut aussi faire écran.
Ce qui ne rentre pas dans cette lecture peut ĂȘtre laissĂ© de cĂŽtĂ©, ou interprĂ©tĂ© trop rapidement.
Câest Ă cet endroit que la situation rĂ©siste.
Non pas parce quâelle ne pourrait pas ĂȘtre prise en soin, mais parce quâelle nâest pas encore suffisamment lue.
Ce travail de lecture ne peut pas ĂȘtre portĂ© par un seul regard.
Il suppose un travail dâĂ©quipe.
Les échanges, les transmissions, les temps de reprise permettent de croiser les observations, de confronter les points de vue et de faire apparaßtre ce qui échappait à chacun, pris isolément.
Ă cet Ă©gard, la prĂ©sence de lâaide-soignant est dĂ©terminante.
Parce quâil est au plus prĂšs des situations, dans la continuitĂ© des soins, il apporte des Ă©lĂ©ments que les autres soignants ne perçoivent pas nĂ©cessairement.
Son regard ne vient pas en complément.
Il est nécessaire.
Pourtant, cette présence ne va pas de soi.
Participer à ces temps suppose de se soustraire temporairement aux soins, de laisser des tùches en cours, de ne pas répondre immédiatement aux sollicitations. Cela demande une organisation.
Dans lâhĂŽpital public, cette organisation nâest pas toujours assurĂ©e.
Et lorsque lâaide-soignant nâest pas prĂ©sent, une part de la situation risque de rester invisible.
Ce qui rĂ©siste Ă ĂȘtre compris continue alors dâagir, sans ĂȘtre rĂ©ellement pris en compte.
Le soin peut se poursuivre, mais il sâappuie sur une lecture incomplĂšte.
Et câest lĂ que la limite se dĂ©place.
II â La structure du soin
II.1 Personne nâinterdit, et pourtant
Dâun service Ă lâautre, on ne change pas seulement dâorganisation.
On change de monde.
Les gestes restent les mĂȘmes, les fonctions aussi, les patients ne sont pas dâune autre nature. Et pourtant, rien ne se dĂ©roule de la mĂȘme maniĂšre. Ce qui circule, ce qui se dit, ce qui peut ĂȘtre repris, ce qui reste en suspens, tout cela se distribue autrement, au point que lâon ne reconnaĂźt plus exactement le travail que lâon pensait connaĂźtre.
Dans certains services, la parole de lâaide-soignant trouve un chemin. Elle nâest pas seulement entendue ; elle est reprise, dĂ©placĂ©e, intĂ©grĂ©e Ă la maniĂšre dont la situation est pensĂ©e. Ce qui est observĂ© au plus prĂšs des patients ne reste pas au niveau de lâexpĂ©rience immĂ©diate. Cela entre dans la construction de la clinique, modifie ce qui est retenu, ce qui est discutĂ© et ce qui oriente les dĂ©cisions.
Dans dâautres, cette parole existe aussi, mais elle ne tient pas de la mĂȘme maniĂšre.
Elle peut ĂȘtre entendue sans ĂȘtre reprise, relayĂ©e sans ĂȘtre suivie, ou absorbĂ©e dans une lecture dĂ©jĂ constituĂ©e qui ne se laisse pas rĂ©ellement dĂ©placer. Ce qui est apportĂ© ne disparaĂźt pas, mais cela ne produit pas dâeffet. La situation continue dâĂȘtre pensĂ©e Ă partir de ce qui est dĂ©jĂ lĂ , et les Ă©lĂ©ments qui ne sây inscrivent pas restent en pĂ©riphĂ©rie, sans ĂȘtre vĂ©ritablement travaillĂ©s.
La différence ne tient pas seulement aux personnes.
Elle tient Ă la maniĂšre dont une Ă©quipe sâorganise autour de ce qui se prĂ©sente dans le soin. Dans certains cas, il est possible de reprendre une situation, dâen dĂ©placer la lecture, dâaccepter quâelle ne soit pas entiĂšrement stabilisĂ©e. Le travail ne se contente pas de sâappuyer sur ce qui a dĂ©jĂ Ă©tĂ© Ă©tabli ; il accepte de se rĂ©ouvrir lĂ oĂč quelque chose ne coĂŻncide pas encore.
Ailleurs, une autre nĂ©cessitĂ© sâimpose, plus discrĂšte, mais tout aussi contraignante. Il devient plus simple de maintenir une lecture existante que de la dĂ©placer. Non par refus, ni par rigiditĂ©, mais parce que la continuitĂ© du travail repose aussi sur une certaine stabilitĂ©. Ce qui ne correspond pas est alors attĂ©nuĂ©, reformulĂ©, ou laissĂ© de cĂŽtĂ©, non pas parce quâil serait sans importance, mais parce quâil ne trouve pas oĂč sâinscrire sans dĂ©faire ce qui tient dĂ©jĂ .
Dans ce mouvement, la place de lâaide-soignant devient particuliĂšrement exposĂ©e.
Parce quâil est au plus prĂšs de ce qui ne coĂŻncide pas, il est aussi celui qui peut introduire du dĂ©placement dans la maniĂšre dont une situation est comprise. Mais cette possibilitĂ© ne dĂ©pend pas seulement de lui. Elle dĂ©pend de la maniĂšre dont cette place est tenue dans le collectif.
Dans certains services, cette place est reconnue. Non au sens dâune valorisation, mais au sens oĂč elle produit des effets. Ce qui est dit depuis cette position peut circuler, ĂȘtre repris, entrer dans lâĂ©laboration commune. Lâaide-soignant nâest pas seulement prĂ©sent dans le travail ; il lâest aussi dans la lecture du travail.
Dans dâautres, cette place se fragilise.
Lâaide-soignant continue dâagir, de voir, de percevoir, mais ce quâil apporte ne sâinscrit pas durablement. Il peut alors ĂȘtre conduit Ă taire ce qui ne trouve pas dâaccueil, ou Ă ajuster sa parole Ă ce qui est dĂ©jĂ attendu, au risque de ne plus faire apparaĂźtre ce qui aurait pu dĂ©placer la situation.
Ce dĂ©placement ne relĂšve pas dâune intention.
Personne ne dĂ©cide explicitement de ne pas entendre. Mais une maniĂšre de fonctionner sâinstalle, au fil du temps, qui rend certaines choses possibles et dâautres plus difficiles Ă soutenir. Une culture de service se constitue, faite de compromis, dâajustements, de maniĂšres de tenir face aux contraintes, et cette culture oriente ce qui peut ĂȘtre dit, repris, travaillĂ©.
Ă cet endroit, une tension apparaĂźt.
Reprendre ce qui se prĂ©sente suppose dâaccepter que la situation ne soit jamais complĂštement stabilisĂ©e. Cela demande une disponibilitĂ©, un effort, une capacitĂ© Ă laisser une part dâincertitude entrer dans le travail, y compris dans le raisonnement clinique. Ă lâinverse, maintenir une lecture dĂ©jĂ en place permet de continuer sans rouvrir ce qui pourrait dĂ©stabiliser lâensemble.
Aucune de ces positions nâest simple.
Il ne sâagit pas dâopposer des services qui feraient bien Ă dâautres qui feraient mal. Il sâagit de voir ce que ces orientations produisent. Car ce qui est en jeu ne concerne pas seulement la circulation de la parole, mais la maniĂšre mĂȘme dont le soin peut ĂȘtre repris.
Il y a aussi autre chose, plus difficile Ă saisir.
Le travail ne consiste pas seulement Ă faire face Ă des situations. Il suppose aussi de pouvoir dire quâelles Ă©voluent, quâelles vont quelque part, quâun mouvement se dessine. Cette dimension est souvent rĂ©elle. Des ajustements se produisent, des Ă©quilibres se trouvent, certaines difficultĂ©s se transforment.
Mais il arrive aussi que ce mouvement soit soutenu comme un récit.
Non au sens dâun mensonge, mais comme une maniĂšre de rendre le travail tenable, de lui donner une cohĂ©rence, une direction. Pouvoir dire que cela avance permet de continuer, de situer ce qui est fait, de ne pas rester face Ă une accumulation de situations sans issue.
Dans ce contexte, ce qui vient introduire un écart ne modifie pas seulement une situation.
Cela vient toucher à ce récit.
Lorsque lâaide-soignant rapporte une difficultĂ© persistante, une Ă©volution incertaine, un inconfort qui ne disparaĂźt pas, il ne contredit pas le travail. Il en prolonge la lecture. Mais cela peut ĂȘtre entendu autrement, comme une remise en cause de ce qui permet justement au collectif de tenir.
Il devient alors plus simple, parfois, de maintenir la continuitĂ© du rĂ©cit que de reprendre les conditions dans lesquelles il sâĂ©labore.
Ce dĂ©placement, lĂ encore, ne relĂšve pas dâune intention consciente.
Mais il a un effet précis.
Il expose la parole de lâaide-soignant, non pas parce quâelle serait inadĂ©quate, mais parce quâelle vient Ă un endroit oĂč elle engage plus que ce quâelle dit. Elle ne porte pas seulement une information ; elle vient toucher Ă la maniĂšre dont le travail se soutient.
Et câest Ă cet endroit que quelque chose apparaĂźt avec le plus de nettetĂ©.
Personne ne force délibérément au silence.
Personne nâempĂȘche explicitement que certaines choses soient dites.
Mais toutes les paroles nâont pas le mĂȘme effet.
Certaines modifient la maniĂšre dont la situation est comprise.
Dâautres restent sans consĂ©quence.
Et cette différence dit déjà quelque chose de la maniÚre dont le travail se soutient.
II.2 â La place donnĂ©e Ă lâaide-soignant
Dans un service, chacun a une fonction.
Mais ce qui compte, ce nâest pas seulement la fonction. Câest la place.
Cette place ne se rĂ©duit pas Ă une fiche de poste. Elle ne tient pas seulement Ă ce qui est prescrit, ni Ă ce qui est attendu officiellement. Elle se forme dans le fonctionnement rĂ©el du service, dans la maniĂšre dont le travail sâorganise, dans ce qui circule ou ne circule pas, dans ce qui peut ĂȘtre dit et dans ce qui reste en suspens.
Dâun service Ă lâautre, on ne change pas seulement dâorganisation.
On change de place.
Deux aides-soignants peuvent exercer le mĂȘme mĂ©tier, accomplir les mĂȘmes gestes, rĂ©pondre aux mĂȘmes besoins, sans pour autant occuper la mĂȘme position dans le travail. Dans un cas, ce qui est perçu au plus prĂšs du patient peut ĂȘtre repris, discutĂ©, intĂ©grĂ© Ă la maniĂšre dont la situation est pensĂ©e. Dans lâautre, cela reste au niveau de lâexpĂ©rience immĂ©diate, sans franchir certains seuils, sans trouver dâinscription au-delĂ du moment oĂč cela se produit.
Il ne sâagit pas dâune diffĂ©rence de compĂ©tence.
Ce qui est en jeu ne tient pas Ă la qualitĂ© de ce qui est vu ou compris. Il tient Ă la maniĂšre dont une place permet â ou non â que cela circule.
Dans certains services, la parole de lâaide-soignant peut apparaĂźtre comme telle. Elle nâest pas immĂ©diatement transformĂ©e. Elle est entendue dans sa forme propre, avec ce quâelle porte dâinachevĂ©, de partiel, parfois dâincertain. Ce qui est dit ne se prĂ©sente pas encore comme une lecture stabilisĂ©e de la situation, mais comme un point dâentrĂ©e, une maniĂšre dâouvrir ce qui reste Ă comprendre.
Dans dâautres, cette parole ne tient pas de la mĂȘme maniĂšre.
Elle existe, mais elle ne peut pas se maintenir comme telle. Elle est reprise trĂšs tĂŽt, reformulĂ©e, intĂ©grĂ©e Ă un autre discours. Ce qui a Ă©tĂ© perçu au contact direct du patient passe dâabord par un premier niveau dâinterprĂ©tation, souvent dans lâĂ©change avec lâinfirmier, avant de pouvoir circuler plus largement.
Ce passage nâest pas en soi problĂ©matique. Il fait partie du travail. Mais il modifie dĂ©jĂ la place de cette parole, en la faisant entrer trop tĂŽt dans une lecture qui nâest plus la sienne.
Ce qui circule nâest plus exactement ce qui a Ă©tĂ© vu.
La transformation est légÚre, parfois imperceptible, mais elle a des effets. Ce qui était encore en train de se chercher prend plus rapidement une forme. Ce qui pouvait introduire un déplacement est déjà inscrit dans une lecture qui tend à se stabiliser.
LĂ oĂč la situation est reprise collectivement, cette transformation se prolonge.
Ce qui est rapporté entre dans un cadre qui permet de rendre la situation lisible, transmissible, partageable. Ce cadre est nécessaire. Sans lui, le travail ne pourrait pas tenir. Il donne une cohérence, il permet de situer ce qui est fait, de suivre des évolutions, de soutenir des décisions.
Mais cette ouverture ne supprime pas toute limite.
Elle la déplace.
Ce qui ne sâinscrit pas facilement dans cette lisibilitĂ© tend, dans tous les cas, Ă sâattĂ©nuer, Ă se reformuler, ou simplement Ă ne pas ĂȘtre retenu. Non par volontĂ© dâĂ©carter, mais parce que ce qui circule doit pouvoir trouver une place dans ce qui est dĂ©jĂ en train de se construire.
La parole de lâaide-soignant ne disparaĂźt pas.
Mais elle cesse, dans certains cas, dâapparaĂźtre comme une parole premiĂšre.
Ă cela sâajoute une autre dimension, plus discrĂšte mais dĂ©cisive : la prĂ©sence.
Dans certains services, lâaide-soignant est prĂ©sent lors des temps de reprise â staff, Ă©changes cliniques, discussions dâĂ©quipe. Il peut alors intervenir directement, faire entendre ce quâil a perçu, sans que cela soit immĂ©diatement mĂ©diatisĂ©. Sa parole entre dans lâĂ©change au mĂȘme titre que les autres, avec ce quâelle a de spĂ©cifique.
Dans dâautres, il est absent.
Non pas nĂ©cessairement par exclusion explicite, mais parce que lâorganisation ne le prĂ©voit pas, ou ne le rend pas possible. Lâaide-soignant reste dans le service pendant que la situation est discutĂ©e ailleurs. Ce quâil a vu circule malgrĂ© tout, mais toujours par lâintermĂ©diaire dâun autre.
Câest dâailleurs un repĂšre simple pour celui qui recherche un poste en gĂ©rontologie ou ailleurs : interroger la place faite aux aides-soignants dans ces temps de reprise. Il ne suffit pas de demander sâil existe bien une relĂšve ou des staffs au sein du service ; il faut demander comment la prĂ©sence des aides-soignants y est organisĂ©e, comment ils peuvent se soustraire temporairement aux soins pour y participer, et Ă quelles conditions leur parole y est attendue. Un cadre devrait pouvoir rĂ©pondre clairement Ă cela. Sa rĂ©ponse indique la place rĂ©elle qui pourra ĂȘtre occupĂ©e, et la maniĂšre dont la fonction dâaide-soignant est pensĂ©e, reconnue â ou simplement utilisĂ©e.
La différence entre une présence organisée et une absence laissée aux contraintes du service modifie profondément ce qui peut apparaßtre.
Une parole qui peut se prĂ©senter directement conserve une part de ce qui nâest pas encore stabilisĂ©. Elle peut introduire un dĂ©placement, non pas en apportant une vĂ©ritĂ©, mais en maintenant ouverte une dimension de la situation. Une parole qui est reprise trop tĂŽt entre plus rapidement dans un cadre qui la rend utilisable, mais qui peut aussi en attĂ©nuer la portĂ©e.
Ce qui est en jeu nâest pas une question de reconnaissance.
Il ne sâagit pas de savoir si la parole de lâaide-soignant est valorisĂ©e ou non. Il sâagit de savoir ce qui, dans la situation, peut apparaĂźtre Ă partir de cette place, et ce qui se perd lorsque cette place ne trouve pas Ă sâinscrire pleinement.
Car cette parole ne porte pas seulement une information.
Elle porte un rapport direct Ă ce qui ne coĂŻncide pas encore, Ă ce qui insiste sans se formuler, Ă ce qui demande Ă ĂȘtre repris sans pouvoir encore ĂȘtre clairement nommĂ©. Lorsquâelle est mĂ©diatisĂ©e trop tĂŽt, ce rapport se modifie. Ce qui est transmis reste utile, mais une part de ce qui aurait pu dĂ©placer la lecture se trouve absorbĂ©e.
Et lorsque cette parole ne trouve pas Ă apparaĂźtre lĂ oĂč la situation est reprise, câest toute une dimension du rapport au patient qui manque.
Il faut alors prĂ©ciser ce que lâon entend par place.
Il ne sâagit pas simplement dâune position occupĂ©e parmi dâautres, comme si chaque fonction se situait Ă un point distinct dâun ensemble bien rĂ©parti. Toute place de soin se situe Ă la rencontre de plusieurs dimensions, et aucune ne travaille depuis un point unique.
Ce qui distingue la place de lâaide-soignant nâest pas seulement quâelle se trouve Ă un croisement.
Câest que sa fonction consiste prĂ©cisĂ©ment Ă tenir ce croisement.
Pour lâaide-soignant, le corps, le quotidien, la dĂ©pendance, la relation, les prescriptions, les imprĂ©vus, lâambiance dâĂ©quipe ne se prĂ©sentent pas sĂ©parĂ©ment.
Ils se donnent ensemble, dans une continuité plus dense, moins découpée.
LĂ oĂč dâautres professionnels interviennent Ă partir dâun angle â la mobilitĂ©, une fonction organique, un besoin spĂ©cifique â lâaide-soignant rencontre la situation dans sa superposition.
Les pathologies sây croisent, les traitements sây ajoutent, leurs effets aussi, et rien ne vient rĂ©ellement isoler ces dimensions les unes des autres.
Ce qui, ailleurs, peut ĂȘtre abordĂ© de maniĂšre ponctuelle ou ciblĂ©e se trouve ici engagĂ© dans une continuitĂ© : au fil des gestes, des passages, des reprises au cours de la journĂ©e.
Ce nâest pas seulement une addition.
Câest une exposition Ă lâensemble.
Ătre aide-soignant, dans ce contexte, ne consiste pas simplement Ă occuper une place.
Cela consiste Ă tenir une fonction oĂč plusieurs registres du soin se rencontrent sans se dissocier complĂštement.
Câest en ce sens que la place fait carrefour.
Non comme une propriĂ©tĂ© accessoire, mais comme sa condition mĂȘme.
Et câest aussi ce qui donne Ă cette parole une portĂ©e particuliĂšre. Ce qui est perçu depuis cet endroit ne peut apparaĂźtre quâĂ partir de cette continuitĂ©. Si cette dimension nâest pas prĂ©sente lĂ oĂč la situation est reprise, ce nâest pas seulement une voix qui manque.
Câest une dimension de la situation qui ne trouve plus Ă apparaĂźtre â et cela a des effets.
Ă cet endroit, la place de lâaide-soignant devient un indicateur.
Non pas de sa reconnaissance au sens moral, mais de la maniĂšre dont une Ă©quipe se tient face Ă ce qui ne coĂŻncide pas encore. Plus une Ă©quipe accepte de reprendre ce qui ne sâintĂšgre pas immĂ©diatement, plus cette place est ouverte. Plus elle tend Ă stabiliser rapidement sa lecture, plus cette place se rĂ©duit, ou se trouve mĂ©diatisĂ©e.
La place nâest jamais donnĂ©e une fois pour toutes.
Elle se construit, se déplace, se fragilise, se renforce.
Mais à travers elle se laisse lire quelque chose de trÚs précis :
la maniĂšre dont un collectif accepte â ou non â de travailler Ă partir de ce qui lui Ă©chappe encore.
II.3 Le cadre, fonction de tiers
Dans une Ă©quipe de soin, toutes les places ne jouent pas le mĂȘme rĂŽle.
Chacune ouvre un regard singulier sur la situation du patient, mais certaines ne se contentent pas dâĂ©clairer un aspect. Elles se tiennent Ă un point oĂč plusieurs dimensions se rencontrent, sans pouvoir ĂȘtre entiĂšrement sĂ©parĂ©es.
Câest le cas de lâaide-soignant et du mĂ©decin.
Lâaide-soignant, parce quâil est au contact continu du patient, dans des gestes qui engagent Ă la fois le corps, la relation et le quotidien, se trouve exposĂ© Ă une continuitĂ© que rien ne vient vĂ©ritablement dĂ©couper. Ce quâil perçoit ne se prĂ©sente pas sous la forme dâĂ©lĂ©ments isolĂ©s, mais dans une densitĂ© oĂč plusieurs registres sont dĂ©jĂ mĂȘlĂ©s.
Le mĂ©decin, de son cĂŽtĂ©, se situe Ă un autre point de croisement. Il ne reçoit pas la situation dans cette continuitĂ© immĂ©diate, mais il doit en articuler les Ă©lĂ©ments pour produire une dĂ©cision. Ce quâil saisit ne relĂšve pas dâun point de vue parmi dâautres, mais dâune mise en cohĂ©rence qui engage la suite du soin.
Entre ces deux pĂŽles, dâautres intervenants prennent place.
Leurs regards sont structurĂ©s par leur pratique, par leur formation, par les outils qui sont les leurs. Ils apportent des Ă©lĂ©ments nĂ©cessaires, mais ils ne sâinscrivent pas toujours dans le mĂȘme cadre. Ils dĂ©pendent parfois dâautres organisations, dâautres chaĂźnes de responsabilitĂ©, dâautres maniĂšres de penser le travail.
La situation devient alors plus complexe.
Le service ne fonctionne pas seulement avec ce qui relĂšve de son propre cadre. Il est traversĂ© par des logiques qui ne lui appartiennent pas entiĂšrement, et qui viennent nĂ©anmoins prendre place dans ce qui sây joue. Rien de tout cela nâest anormal, mais cela demande que quelque chose tienne pour que ces diffĂ©rences ne se rĂ©sorbent pas immĂ©diatement les unes dans les autres.
Câest Ă cet endroit que la fonction du cadre du service apparaĂźt avec le plus de nettetĂ©.
Il ne sâagit pas seulement dâorganiser le travail, ni de rĂ©partir les tĂąches, ni mĂȘme de coordonner les Ă©quipes. Ces dimensions existent, mais elles ne suffisent pas Ă rendre compte de ce qui est en jeu.
Ce qui est requis ici est dâun autre ordre.
Il sâagit de faire en sorte que les diffĂ©rentes places puissent exister rĂ©ellement, câest-Ă -dire produire leurs effets sans ĂȘtre immĂ©diatement absorbĂ©es par une lecture unique qui viendrait refermer la situation.
Cela suppose dâabord que ces places puissent ĂȘtre tenues.
La place de lâaide-soignant, par exemple, ne tient pas dâelle-mĂȘme. Elle peut se rĂ©duire Ă une fonction dâexĂ©cution si rien ne vient soutenir ce quâelle permet de voir. Ce qui est perçu au plus prĂšs du patient peut alors rester sans inscription, non parce que cela serait sans valeur, mais parce que cela ne trouve pas de lieu oĂč ĂȘtre repris.
Le cadre du service est celui qui peut rendre cela possible.
Non pas en validant ce qui est dit, ni en en garantissant le contenu, mais en maintenant les conditions dans lesquelles cette parole peut apparaĂźtre sans ĂȘtre empĂȘchĂ©e en amont ni immĂ©diatement transformĂ©e pour entrer dans ce qui est dĂ©jĂ connu.
Il est ainsi garant dâune possibilitĂ©.
Que ce qui se dit depuis ces places puisse trouver un espace oĂč ĂȘtre entendu sans ĂȘtre immĂ©diatement refermĂ©.
Mais cette garantie ne porte pas seulement sur lâexistence de la parole.
Une parole peut exister sans produire dâeffet.
Elle peut ĂȘtre entendue, relayĂ©e, et pourtant ne pas modifier la maniĂšre dont la situation est comprise. Ă cet endroit, la fonction du cadre du service devient plus exigeante. Il ne sâagit plus seulement de laisser parler, mais de permettre que ce qui est dit puisse entrer dans lâĂ©laboration collective, câest-Ă -dire dĂ©placer, mĂȘme lĂ©gĂšrement, ce qui Ă©tait en train de se fixer.
Car ce qui est en jeu nâest pas une question de reconnaissance.
Se priver dâune place, ce nâest pas seulement perdre une voix.
Câest perdre ce qui ne peut apparaĂźtre que depuis elle.
Ce qui disparaĂźt alors ne se signale pas immĂ©diatement comme une absence. Le travail continue, les dĂ©cisions sont prises, les soins sont assurĂ©s. Mais une dimension de la situation ne trouve plus Ă sâinscrire, et cette absence se traduit plus loin, dans ce qui nâest pas vu, dans ce qui est mal orientĂ©, dans ce qui revient sans ĂȘtre compris.
Le cadre du service ne peut pas tout garantir.
Il est lui-mĂȘme pris dans des contraintes qui orientent son action, dans des exigences qui ne dĂ©pendent pas uniquement de lui, dans des tensions quâil ne peut pas toujours rĂ©soudre. Mais il occupe un point particulier, celui oĂč il devient possible de laisser coexister plusieurs lectures sans les rĂ©duire immĂ©diatement Ă une seule.
Câest en cela quâil fait tiers.
Non pas en sâinterposant entre les uns et les autres, mais en empĂȘchant que la situation se referme trop vite sur une version stabilisĂ©e dâelle-mĂȘme.
Lorsque cette fonction tient, la diversité des places devient une ressource.
Les diffĂ©rences de regard ne se neutralisent pas, elles se soutiennent. Ce qui ne coĂŻncide pas immĂ©diatement peut ĂȘtre repris, travaillĂ©, dĂ©placĂ©. La situation ne se donne pas dâemblĂ©e comme rĂ©solue, et câest prĂ©cisĂ©ment ce qui permet quâelle soit rĂ©ellement prise en soin.
Lorsque cette fonction se rĂ©duit, le mouvement sâinverse.
Les lectures tendent Ă sâhomogĂ©nĂ©iser, non par choix explicite, mais parce que rien ne vient maintenir ouvert ce qui pourrait encore ĂȘtre repris. Ce qui ne trouve pas sa place disparaĂźt sans ĂȘtre nommĂ© comme tel, et le travail se poursuit Ă partir de ce qui reste visible.
La limite apparaĂźt alors ailleurs.
Non pas dans les compétences des soignants, ni dans leur engagement, mais dans la capacité du service à maintenir ouverts les différents accÚs à ce qui se joue.
Et câest Ă cet endroit que la fonction du cadre du service prend toute sa portĂ©e.
Non comme une position dâautoritĂ© au sens simple, mais comme ce qui permet que le soin ne se rĂ©duise pas Ă une seule maniĂšre de le lire.
II.4 La captation du soin
La captation du soin commence lorsquâune fonction publique est interprĂ©tĂ©e comme un service privatisable.
Cette formule peut sembler excessive. Elle décrit pourtant une situation devenue fréquente dans de nombreux services de soins.
Le service public nâest pas organisĂ© comme une prestation privĂ©e. Il ne vise pas Ă produire une expĂ©rience individualisĂ©e. Il nâa pas pour fonction dâadapter lâensemble de ses ressources aux attentes particuliĂšres de chaque personne. Sa vocation est diffĂ©rente. Il garantit un accĂšs aux soins dans un cadre commun, avec des moyens partagĂ©s, des prioritĂ©s hiĂ©rarchisĂ©es et des ressources nĂ©cessairement limitĂ©es.
Cette distinction paraĂźt simple.
Pourtant, elle tend aujourdâhui Ă sâeffacer.
De plus en plus, le soin est abordĂ© Ă partir de catĂ©gories construites dans dâautres univers : ceux du service personnalisĂ©, de la satisfaction du client, de lâĂ©valuation permanente et de lâadaptation Ă la demande individuelle. Ces catĂ©gories ne disparaissent pas lorsquâune personne entre dans un service de soins. Elles lâaccompagnent souvent et orientent silencieusement la maniĂšre dont la situation est comprise.
Le soin ne devient pas pour autant une prestation.
Mais il peut ĂȘtre lu comme tel.
Et cette lecture modifie profondément ce qui en est attendu.
La scĂšne est ordinaire.
Un patient arrive avec ses habitudes, ses repĂšres, sa maniĂšre de vivre et dâorganiser son quotidien. Il souhaiterait parfois retrouver le mĂȘme rythme, les mĂȘmes produits ou les mĂȘmes modalitĂ©s de prise en charge que celles auxquelles il Ă©tait habituĂ© auparavant. Cette attente est comprĂ©hensible. Elle ne traduit pas nĂ©cessairement une exigence excessive. Elle exprime souvent le dĂ©sir de prĂ©server une continuitĂ© dans une pĂ©riode oĂč beaucoup de choses ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© perdues.
Mais le soin sâinscrit dans une organisation collective.
Le temps est partagé. Les ressources sont mutualisées. Les priorités se déplacent au fil des situations.
Or ces ressources ne désignent pas seulement des budgets, du matériel ou des effectifs.
Elles incluent Ă©galement le corps mĂȘme des soignants.
Le soin mobilise une présence, une attention, une disponibilité physique et psychique qui ne sont pas inépuisables. Lever un patient, accompagner une toilette, soutenir une marche, répondre à des sollicitations répétées ou demeurer attentif malgré la fatigue engage le corps du soignant autant que ses compétences.
Cette rĂ©alitĂ© demeure souvent discrĂšte. Il est plus facile dâadmettre quâun service manque de personnel que de reconnaĂźtre quâun soignant puisse manquer momentanĂ©ment de force, dâĂ©nergie ou simplement de disponibilitĂ©.
Pourtant, cette limite fait pleinement partie des conditions réelles du soin.
Le corps du soignant est lui aussi une ressource commune.
Lâaide-soignant intervient auprĂšs de plusieurs personnes. Les dĂ©cisions sâinscrivent dans un ensemble plus vaste que chaque situation individuelle.
Une tension apparaßt lorsque cette organisation collective est interprétée comme une réponse individuelle insuffisante.
Le soignant devient alors celui qui ne répond pas.
Non parce quâil manquerait Ă ses obligations.
Non parce quâil refuserait dâaider.
Mais parce quâil est le seul point visible Ă partir duquel une rĂ©ponse semble pouvoir ĂȘtre attendue.
Ce qui relĂšve dâune organisation commune se condense progressivement en lui.
La captation commence Ă cet endroit.
Elle ne consiste pas Ă obtenir davantage de soins.
Elle consiste Ă faire porter Ă un individu ce qui relĂšve en rĂ©alitĂ© dâune structure.
Le soignant devient la surface sur laquelle viennent se dĂ©poser les Ă©carts produits par lâorganisation elle-mĂȘme. Il reçoit ce qui, en rĂ©alitĂ©, dĂ©passe sa propre action.
Ce déplacement ne surgit pas sans raison.
Lâinstitution elle-mĂȘme participe parfois Ă sa production.
Pour rassurer, pour accueillir, pour rendre le soin acceptable, elle donne Ă voir des espaces apaisĂ©s, des Ă©quipes disponibles, une attention continue portĂ©e aux personnes. Cette prĂ©sentation nâest pas mensongĂšre. Elle correspond souvent Ă une intention rĂ©elle. Mais elle tend parfois Ă emprunter certains codes issus du monde du service personnalisĂ©.
LâambiguĂŻtĂ© apparaĂźt alors.
Car un service public ne vend pas une expérience.
Il organise un accĂšs aux soins dans des conditions contraintes.
Lorsque la communication suggĂšre une disponibilitĂ© ou une personnalisation quâaucune organisation ne peut garantir en permanence, elle installe une promesse implicite quâelle ne peut structurellement tenir.
LâĂ©cart ne se situe pas entre le vrai et le faux.
Il se situe entre ce qui est montrĂ© et ce qui peut effectivement ĂȘtre maintenu.
Et lorsque cet écart devient perceptible, il cherche un point de chute.
Le plus souvent, ce point de chute est le soignant.
Câest ici quâune distinction importante tend Ă sâeffacer : celle qui sĂ©pare le citoyen du client.
Dans un service public, on nâest pas client.
On est titulaire dâun droit.
Le client paie pour une différenciation.
Le citoyen partage un bien commun.
La logique du client repose sur lâĂ©valuation, la comparaison et lâajustement du service aux attentes individuelles. La logique du service public repose sur lâĂ©galitĂ© dâaccĂšs et la hiĂ©rarchisation des besoins.
Lorsque ces deux logiques se superposent, la relation se déforme.
Le soin continue dâĂȘtre ce quâil est.
Mais il est attendu autrement.
Ce qui relĂšve dâune limite commune apparaĂźt alors comme une insuffisance adressĂ©e personnellement. Ce qui procĂšde dâune contrainte collective devient un dĂ©faut attribuĂ© Ă celui qui se tient en face.
Le soignant se retrouve ainsi dans une position particuliĂšre.
Il ne peut pas entiĂšrement corriger cette lecture, car elle ne procĂšde pas dâune simple erreur. Elle sâappuie sur des habitudes sociales profondĂ©ment installĂ©es. Mais il ne peut pas davantage sây conformer, car ce qui est attendu ne peut ĂȘtre tenu sans dĂ©naturer la fonction mĂȘme du service public.
Il se trouve alors pris entre deux registres qui ne coĂŻncident pas complĂštement.
Câest Ă cet endroit que la question Ă©thique apparaĂźt.
Non comme une rĂšgle Ă appliquer, mais comme une maniĂšre de tenir sa place.
Il serait possible de répondre à cette captation par un durcissement. De rappeler brutalement les limites. De renvoyer chacun à ce qui lui revient.
Mais ce serait produire un autre déséquilibre.
Il serait Ă©galement possible de cĂ©der Ă toutes les attentes, de tenter de satisfaire chaque demande comme sâil sâagissait dâune prestation individualisĂ©e.
Mais ce serait entrer dans une logique que le soin public ne peut soutenir durablement.
La difficulté consiste à maintenir une ligne plus étroite.
Continuer Ă soigner sans transformer le soin en prestation.
Maintenir le cadre sans en faire une arme.
Rappeler les limites sans humilier.
ReconnaĂźtre la souffrance sans confirmer lâillusion.
Cette position nâest pas confortable.
Elle suppose de supporter une part de tension sans pouvoir la rĂ©soudre immĂ©diatement. Elle suppose Ă©galement de ne pas rĂ©pondre Ă la captation par une autre forme de captation, qui consisterait Ă reprendre la main en sâappuyant sur la vulnĂ©rabilitĂ© du patient.
Tenir, ici, ne consiste pas Ă corriger.
Cela consiste à ne pas se laisser entiÚrement déplacer.
Le soin conserve alors sa valeur non parce quâil est reconnu comme tel, mais parce quâil demeure fidĂšle Ă ce quâil engage.
Ce travail est discret.
Il ne se voit presque jamais.
Mais il fait pleinement partie du soin.
III â Ce que voir permet de comprendre
III. 1 Ce que la lecture change
Une situation de soin peut se lire de plusieurs maniĂšres.
Elle peut dâabord ĂȘtre rapportĂ©e aux personnes : Ă leurs intentions, Ă leurs capacitĂ©s, Ă leurs limites, Ă ce quâelles font ou ne font pas. Cette lecture nâest pas absurde. Elle appartient Ă lâexpĂ©rience la plus immĂ©diate du travail. Mais elle ne suffit pas toujours.
Une autre lecture devient possible lorsque lâon ne sâen tient plus aux seuls individus, mais que lâon prend en compte les places quâils occupent, les contraintes qui les traversent, les mĂ©diations qui manquent, les effets produits par lâorganisation elle-mĂȘme. Autrement dit : lorsque la situation est lue structurellement.
Une telle lecture nâapporte pas dâapaisement.
Elle ne rend pas le travail plus lĂ©ger, ni les contraintes plus supportables. Elle ne transforme ni lâorganisation, ni les rythmes, ni les tensions dans lesquelles le soin se dĂ©ploie.
Elle ne résout rien.
Et pourtant, quelque chose se modifie.
Car ce dĂ©placement ne vient pas de nulle part. Il sâappuie sur une maniĂšre de lire ce qui se joue qui ne se limite plus aux intentions ni aux capacitĂ©s des personnes, mais prend en compte la structure dans laquelle elles sont prises.
Il sâappuie aussi sur ceci : ce qui est vĂ©cu apparaĂźt comme lâeffet dâune rĂ©alitĂ© plus vaste que lâindividu lui-mĂȘme.
Jusquâici, ce qui se vit tend Ă se refermer sur le soignant. La fatigue, le sentiment de ne pas en faire assez, lâimpression de manquer quelque chose, de devoir aller plus vite, de devoir mieux faire trouvent naturellement Ă se loger dans une lecture personnelle. Non pas par erreur, mais parce que rien ne vient vĂ©ritablement en dĂ©placer lâadresse.
Les questions qui en dĂ©coulent ne sont pas illĂ©gitimes. Elles appartiennent au travail lui-mĂȘme. Il est normal de se demander si lâon aurait pu faire autrement, si lâon a bien hiĂ©rarchisĂ©, si quelque chose dâessentiel nâa pas Ă©tĂ© manquĂ©. Mais ces questions restent souvent prises dans un cadre implicite oĂč la difficultĂ© se trouve situĂ©e, en premier lieu, du cĂŽtĂ© de celui qui agit.
Ce dĂ©placement ne consiste pas Ă contester cette expĂ©rience. Il ne vient pas dire que ce ressenti serait faux, ni quâil faudrait sâen dĂ©faire. Il en modifie simplement la portĂ©e.
Ce qui nâa pas Ă©tĂ© fait, ce qui a Ă©tĂ© fait trop vite, ce qui a dĂ» ĂȘtre laissĂ© de cĂŽtĂ© ne relĂšve pas uniquement dâun dĂ©faut dâengagement ou dâorganisation personnelle. Cela sâinscrit aussi dans un cadre qui ne permet plus, durablement, que tout soit tenu. Ce qui est vĂ©cu comme une insuffisance personnelle apparaĂźt alors comme lâeffet dâun Ă©cart qui ne se soutient plus ailleurs.
Ă partir de lĂ , la culpabilitĂ© ne disparaĂźt pas, mais elle cesse dâaller de soi. Elle ne se prĂ©sente plus uniquement comme le signe dâun dĂ©faut, mais comme lâindice dâun dĂ©placement. Quelque chose nâa pas Ă©tĂ© tenu lĂ oĂč cela devait lâĂȘtre, et cela revient ici, sous une forme qui engage le soignant.
Ce dĂ©placement nâallĂšge pas immĂ©diatement ce qui est vĂ©cu. Le travail se poursuit, avec ses contraintes, ses reprises, ses ajustements. On continue Ă faire, Ă compenser, Ă rattraper, Ă tenir au plus prĂšs du rĂ©el du soin. Rien de cela ne disparaĂźt.
Mais la question ne se pose plus tout Ă fait au mĂȘme endroit.
Il devient possible, parfois de maniĂšre trĂšs discrĂšte, de se demander ce qui relĂšve encore de son travail et ce qui est en train dâĂȘtre portĂ© Ă la place de ce qui ne tient plus. Cette distinction ne sâimpose pas dâelle-mĂȘme. Elle ne produit pas de rĂ©ponse claire. Mais dĂšs quâelle apparaĂźt, mĂȘme faiblement, quelque chose cesse de se confondre entiĂšrement.
Faire reste nĂ©cessaire, mais tout ne relĂšve plus du soignant de la mĂȘme maniĂšre. Ce qui est pris en charge ne se confond plus complĂštement avec ce qui est exigible.
Il faut toutefois reconnaĂźtre que cette luciditĂ© ne donne pas de prise immĂ©diate. Elle ne permet pas de transformer directement la situation, ni de reprendre la main sur ce qui se joue. Elle peut mĂȘme introduire une forme de dĂ©sillusion, en montrant que ce qui apparaissait comme amĂ©liorable individuellement dĂ©pend en rĂ©alitĂ© dâun agencement plus large, sur lequel le soignant nâa que peu de levier.
Mais cette dĂ©sillusion nâest pas sans effet. Elle Ă©vite que lâon sâĂ©puise Ă tenter de rĂ©soudre seul ce qui ne peut pas lâĂȘtre Ă cet endroit. Elle introduit une distinction â fragile, parfois instable â entre ce qui dĂ©pend de soi et ce qui relĂšve dĂ©jĂ dâune structure.
Ce nâest pas une protection contre la fatigue. Mais cela peut lâĂȘtre contre une usure plus profonde, celle qui naĂźt de la confusion.
Dans ces conditions, tenir ne disparaĂźt pas. Le travail se poursuit, souvent avec une constance remarquable, parfois au-delĂ de ce qui serait raisonnable. Rien de ce qui fait la valeur du soin ne se retire.
Mais une limite devient pensable.
Tenir ne signifie pas nĂ©cessairement soutenir ce qui ne tient plus. Or câest prĂ©cisĂ©ment cette confusion qui sâinstalle lorsque le cadre cesse de jouer sa fonction. Ce qui devait ĂȘtre portĂ© ailleurs se retrouve assumĂ© ici, sans ĂȘtre nommĂ© comme tel.
Câest Ă cet endroit que lâusure devient plus profonde.
Car il nâest pas possible, pour un soignant, de porter durablement ce qui excĂšde sa place sans en ĂȘtre affectĂ©. Ce nâest pas une question de capacitĂ© ou dâengagement. Câest une limite structurelle.
Voir cela ne permet pas toujours de faire autrement. Mais cela introduit un Ă©cart entre ce que lâon fait et ce que lâon est en train de porter. Le travail continue, mais il ne se confond plus entiĂšrement avec celui qui le tient.
Ă ce point, rien nâest rĂ©solu. Les contraintes demeurent, les tensions persistent, et les limites restent prĂ©sentes.
Mais la difficultĂ© cesse dâĂȘtre entiĂšrement rabattue sur le soignant.
Elle apparaĂźt aussi comme produite ailleurs.
Ce dĂ©placement ne transforme pas la situation. Mais il empĂȘche que tout se referme au mĂȘme endroit.
Et, parfois, cela suffit Ă ce que la question ne repose plus entiĂšrement sur le soignant.
III.2 Quand le symbolique ne tient plus
Ce qui pĂšse sur le soignant ne relĂšve pas uniquement de lui.
Une part de ce quâil porte tient Ă ce qui ne se soutient plus ailleurs.
Lorsque le cadre ne soutient plus ce quâil Ă©nonce, ce nâest pas seulement lâorganisation du travail qui se fragilise.
Câest le rapport mĂȘme entre ce qui est dit et ce qui se fait qui se modifie.
Les mots restent. Les principes aussi. Rien ne disparaĂźt Ă proprement parler. Mais ils cessent de produire leurs effets. Ce qui est Ă©noncĂ© ne borde plus de la mĂȘme maniĂšre ce qui peut ĂȘtre exigĂ©, ni ce qui ne le peut pas. Il ne sâagit pas dâune contradiction ouverte, ni dâun mensonge manifeste, mais dâun Ă©cart qui ne se soutient plus.
Câest Ă cet endroit que lâon peut parler du symbolique.
Non pas comme dâun ensemble de rĂšgles abstraites, mais comme ce qui, dans une organisation, permet que ce qui est dit fasse effectivement limite. Ce qui permet de distinguer ce qui peut ĂȘtre demandĂ© de ce qui ne le peut pas, ce qui relĂšve du soin et ce qui en excĂšde les possibilitĂ©s.
Lorsque cette fonction ne tient plus, quelque chose se déplace.
Le symbolique ne disparaĂźt pas ; il cesse dâopĂ©rer lĂ oĂč il devrait, et se retrouve ailleurs. Le travail continue, les repĂšres semblent encore en place, et pourtant ce qui permettait de sây appuyer ne tient plus de la mĂȘme maniĂšre.
La parole, dans ce contexte, ne sâinterrompt pas. Elle continue de circuler dans le service, mais elle ne rencontre plus le mĂȘme lieu. Dire quâun soin nâa pas pu ĂȘtre fait comme il aurait dĂ» lâĂȘtre, dire quâun arbitrage a Ă©tĂ© nĂ©cessaire, dire quâune situation excĂšde ce qui est tenable reste possible. Mais cela ne trouve plus toujours Ă se dĂ©poser.
Dans ces conditions, parler ne suffit plus. La parole existe, mais elle ne fait plus bord. Elle ne sĂ©pare plus suffisamment ce qui relĂšve du possible et ce qui nâen relĂšve pas. Elle ne protĂšge plus celui qui parle de ce quâil Ă©nonce.
Ce qui ne peut pas ĂȘtre repris ailleurs â un Ă©cart, une limite, un impossible Ă tenir â peut alors revenir vers le soignant, comme si cela lui appartenait. Non parce quâil en serait lâorigine, mais parce quâaucun lieu ne vient en soutenir la portĂ©e.
Câest alors le soignant qui se retrouve Ă porter ce qui ne peut plus ĂȘtre nĂ©gociĂ© ailleurs.
Il doit se justifier, rĂ©pondre, assumer ce qui sâimpose Ă lui sans quâil en soit lâorigine.
Cette charge nâest pas sans effet.
Elle peut engager son corps, lorsquâil faut tenir malgrĂ© la fatigue ou les limites.
Elle peut atteindre son intĂ©gritĂ© professionnelle, lorsque le travail ne peut plus ĂȘtre fait comme il devrait lâĂȘtre.
Elle expose aussi son éthique, dans des conditions qui ne permettent plus toujours de travailler en accord avec ce qui le guide.
Il nây a pas forcĂ©ment de rupture visible.
Le travail continue. Les soins sont faits. Les décisions sont prises.
Mais quelque chose a changé.
Ce qui ne tient plus ailleurs ne disparaĂźt pas.
Cela se déplace.
Et câest le soignant qui devient, en partie, le lieu oĂč cet Ă©cart vient se dĂ©poser.
Non pas parce quâil ferait mal son travail.
Mais parce que ce qui devait faire limite ne le fait plus.
Parfois, ce déplacement va plus loin encore.
Lâinstitution reconnaĂźt elle-mĂȘme que certaines conditions ne permettent plus de rĂ©aliser les soins tels quâils devraient lâĂȘtre. Des procĂ©dures dĂ©gradĂ©es peuvent alors ĂȘtre mises en place afin dâorganiser le travail dans un contexte devenu insuffisant au regard des moyens disponibles.
Cette reconnaissance possĂšde une fonction nĂ©cessaire. Elle Ă©vite que chaque professionnel ait Ă porter seul la responsabilitĂ© dâune situation qui le dĂ©passe. Elle permet de nommer une difficultĂ© rĂ©elle et dâen organiser les consĂ©quences.
Mais elle comporte également une ambiguïté.
Car ce qui est dĂ©gradĂ© dans une procĂ©dure dĂ©gradĂ©e demeure le soin lui-mĂȘme.
Le travail continue. Les gestes sont accomplis. Les prioritĂ©s sont rĂ©organisĂ©es. Pourtant, quelque chose de ce qui aurait dĂ» ĂȘtre donnĂ© ne peut plus lâĂȘtre dans les mĂȘmes conditions.
Lâautorisation institutionnelle ne supprime pas nĂ©cessairement les effets subjectifs de cette situation. Le soignant peut savoir quâil agit conformĂ©ment aux consignes tout en demeurant confrontĂ© Ă lâĂ©cart entre ce qui est rĂ©alisĂ© et ce quâil estime juste ou souhaitable. Ce qui est autorisĂ© nâen devient pas pour autant indiffĂ©rent.
Lâeffort demeure. La responsabilitĂ© demeure. Et parfois aussi le sentiment quâune part du soin nâa pu ĂȘtre soutenue comme elle aurait dĂ» lâĂȘtre.
Dans ce contexte, les espaces de parole ne disparaissent pas nécessairement.
Il reste possible de signaler une difficulté, de décrire une situation devenue intenable, de nommer un arbitrage ou une limite.
Mais ce qui manque nâest pas seulement la parole.
Câest un lieu capable de reprendre ce qui est dit.
Un lieu oĂč ce qui est formulĂ© puisse ĂȘtre soutenu, assumĂ© et engager quelque chose au-delĂ de celui qui le porte.
Lorsque cette fonction fait dĂ©faut, la parole continue de circuler, mais elle ne produit plus les mĂȘmes effets.
Elle ne fait plus réellement limite.
Elle ne sĂ©pare plus ce qui relĂšve du possible et ce qui nâen relĂšve pas.
Elle ne protĂšge plus celui qui parle de ce quâil Ă©nonce.
Ce qui ne peut pas ĂȘtre repris collectivement revient alors vers ceux qui le rencontrent quotidiennement dans leur travail.
Le soin continue dâĂȘtre donnĂ©.
Mais il ne lâest plus tout Ă fait de la mĂȘme maniĂšre.
Quelque chose de sa qualitĂ©, de sa disponibilitĂ© ou de son ajustement peut ĂȘtre affectĂ© par les conditions dans lesquelles il est produit.
Et pourtant, ce sont souvent les mĂȘmes professionnels qui continuent Ă porter la relation, Ă maintenir une prĂ©sence, Ă tenter de prĂ©server ce qui peut encore lâĂȘtre.
Câest pourquoi cette situation ne grĂšve pas seulement le soin.
Elle peut également grever le travailleur.
Non parce quâil refuserait la rĂ©alitĂ© des contraintes, mais parce quâil demeure engagĂ© dans un travail dont il continue Ă mesurer lâĂ©cart avec ce quâil estime juste.
Le soin continue dâĂȘtre donnĂ©.
Mais il commence parfois à coûter davantage à ceux qui le portent.
IV â Tenir
IV.1 â Tenir dans la place
Ă ce point, une attente apparaĂźt presque immĂ©diatement. Si quelque chose de la situation est devenu plus lisible, alors il devrait ĂȘtre possible dâagir autrement, de reprendre la main, de corriger ce qui se dĂ©forme, ou au moins de se dĂ©gager intĂ©rieurement de ce qui use. Mais rien ne se dĂ©place ainsi.
Voir ne donne pas davantage de pouvoir. Cela ne modifie ni les contraintes du service, ni la dĂ©pendance des patients, ni la densitĂ© des journĂ©es, ni les arbitrages qui reviennent sans cesse. On ne transforme pas non plus, soi-mĂȘme, la place que lâon occupe. On continue dâĂȘtre attendu lĂ oĂč lâon Ă©tait dĂ©jĂ attendu, Ă devoir rĂ©pondre, intervenir, ajuster, transmettre. Le rĂ©el du soin ne se retire pas parce quâil a Ă©tĂ© mieux compris.
Câest ici que la position change. Puisque rien ne se rĂ©sout, et que rien ne peut ĂȘtre vĂ©ritablement repris Ă partir de ce qui a Ă©tĂ© vu, il ne reste pas Ă faire autrement. Il reste Ă tenir.
Tenir, ici, ne signifie ni sortir, ni corriger, ni triompher. Le mot dĂ©signe quelque chose de plus sobre et de plus Ă©troit : continuer Ă occuper sa place sans ajouter Ă ce quâelle demande une fiction supplĂ©mentaire. Ne pas se raconter que lâon va rĂ©parer, lĂ oĂč lâon ne fait bien souvent quâempĂȘcher que cela se dĂ©fasse davantage ; ne pas se raconter non plus que lâon pourrait, Ă force de volontĂ©, se soustraire entiĂšrement Ă ce qui se joue ; mais ne pas sây dissoudre pour autant.
La ligne est Ă©troite. Câest lĂ que quelque chose se joue. Lorsque la place nâest pas pensĂ©e, elle se referme sur celui qui lâoccupe. On devient ce quâelle exige. On ne distingue plus ce qui relĂšve de la fonction, du contexte ou de soi. Le rythme du service devient son propre rythme, les dĂ©fauts du cadre deviennent ses dĂ©fauts, et les limites de lâorganisation prennent la forme dâune insuffisance intime. Ce glissement nâa rien dâexceptionnel ; il est mĂȘme presque inĂ©vitable tant que rien ne vient en dĂ©placer lâĂ©vidence.
Tenir dans la place commence peut-ĂȘtre lĂ : au moment oĂč cette confusion cesse dâaller de soi. Non parce quâune distance confortable sâinstalle, mais parce que quelque chose ne se confond plus entiĂšrement. On continue de faire les mĂȘmes gestes, de rĂ©pondre aux mĂȘmes appels, dâentrer dans les mĂȘmes chambres, de soulever les mĂȘmes corps. Rien, vu de lâextĂ©rieur, nâa changĂ©, et pourtant la place nâoccupe plus tout lâespace intĂ©rieur. Elle nâabsorbe plus complĂštement celui qui la tient.
Il ne sâagit ni dâun retrait, ni dâune froideur. Tenir dans la place ne consiste pas Ă se protĂ©ger en se retirant du soin, ni Ă se durcir pour moins sentir. Ce serait une autre maniĂšre de cĂ©der Ă la situation, en laissant la contrainte dĂ©cider de la forme que prendrait dĂ©sormais la prĂ©sence. Or la duretĂ© nâest pas une victoire sur lâusure ; elle en est souvent la trace la plus avancĂ©e.
Il ne sâagit pas davantage dâhĂ©roĂŻser la tenue. Le soin appelle facilement ce genre de rĂ©cit. Il flatte la figure de celui qui tient malgrĂ© tout, qui continue, qui ne se plaint pas, qui compense, qui endure. Mais cette image trompe. Elle transforme en vertu ce qui est souvent dâabord une nĂ©cessitĂ©. Elle donne Ă croire quâil y aurait lĂ une grandeur particuliĂšre, alors quâil y a bien souvent seulement un sujet qui continue parce quâil nâa pas, Ă cet instant, dâautre maniĂšre praticable de faire face Ă ce qui lui incombe.
Tenir dans la place, ce nâest donc pas ĂȘtre admirable. Câest refuser de se perdre complĂštement dans ce qui est demandĂ©.
Cette distinction oblige Ă reprendre autrement ce qui, dans le travail, continue de se faire : les gestes requis, les tĂąches, les transmissions, les prioritĂ©s â et tout ce qui doit ĂȘtre refait, ajustĂ©, repris au fil de la journĂ©e. Tout cela demeure. Mais il y a aussi ce que la place tend Ă faire porter au-delĂ dâelle-mĂȘme : la culpabilitĂ© de ne pas faire assez, lâidĂ©e quâil faudrait porter plus que ce qui peut lâĂȘtre, le sentiment obscur quâun bon soignant devrait, par sa seule prĂ©sence, compenser ce que ni lâorganisation ni le collectif ne parviennent entiĂšrement Ă soutenir.
Câest lĂ que tenir prend un sens plus prĂ©cis, et cela se donne parfois dans des situations trĂšs simples, au cours du travail quotidien.
Une patiente est restĂ©e au lit. La veille, elle est tombĂ©e dans le couloir. Elle marchait sans son dĂ©ambulateur, agitĂ©e. La chute nâa pas Ă©tĂ© grave, mais elle a laissĂ© une inquiĂ©tude. Le lendemain, la tension est Ă©levĂ©e et lâinfirmiĂšre dĂ©cide que la patiente ne sera pas levĂ©e. Mais la patiente, elle, ne tient pas en place. Elle demande Ă se lever, insiste, se redresse, tente de sortir du lit. Elle ne se rappelle pas toujours ce qui sâest passĂ© la veille, ou nâen tient pas compte.
La matinĂ©e se passe ainsi. Il faut rester lĂ , passer, revenir, temporiser, vĂ©rifier que le change est propre, rappeler, contenir, dĂ©tourner, attendre. Il ne sâagit pas de faire la toilette ; il sâagit dâĂ©viter une nouvelle chute. La toilette est diffĂ©rĂ©e.
En fin de matinĂ©e, le kinĂ©sithĂ©rapeute passe. La patiente lui parle. Elle paraĂźt cohĂ©rente. Elle dit quâelle attend sa toilette depuis neuf heures du matin. Le kinĂ©sithĂ©rapeute se tourne alors vers moi, devant les collĂšgues, et demande pourquoi la toilette nâa pas Ă©tĂ© faite. Il ne connaĂźt pas la matinĂ©e. Il nâa pas vu lâagitation. Ce qui apparaĂźt, câest une patiente en attente et un soin qui nâa pas Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©. Ce qui a Ă©tĂ© fait ne se voit pas. Ce qui nâa pas Ă©tĂ© fait, si.
Dans un moment comme celui-lĂ , la difficultĂ© nâest pas seulement dâentendre le reproche. Elle tient au regard qui se pose soudain sur la situation. Depuis le dĂ©but de la matinĂ©e, il a fallu rĂ©pondre Ă dâautres demandes, gĂ©rer dâautres urgences, contenir dâautres situations. Le travail a suivi son cours, avec ses contraintes, ses arbitrages et les temps de pause nĂ©cessaires. Pourtant, tout cela disparaĂźt. Il ne reste plus quâun soin qui nâa pas encore Ă©tĂ© rĂ©alisĂ©.
Lâaide-soignant, lui, connaĂźt cette matinĂ©e. Il sait ce qui a Ă©tĂ© fait, ce qui a dĂ» ĂȘtre priorisĂ©, ce qui nâa pas encore pu lâĂȘtre. Ce quâil dĂ©couvre Ă cet instant, ce nâest pas le manque. Câest la maniĂšre dont ce manque devient, pour un autre, la lecture principale de la situation.
La rĂ©volte naĂźt souvent lĂ . Non dans le constat quâun soin reste Ă faire, mais dans lâeffacement de tout le reste. Comme si plusieurs heures de travail, dâattention et dâarbitrages pouvaient ĂȘtre suspendues par ce seul Ă©lĂ©ment visible. Comme si ce qui nâa pas Ă©tĂ© fait disait davantage de la matinĂ©e que tout ce qui a Ă©tĂ© tenu.
Le risque est plus discret. Câest la lassitude. Câest la rancĆur. Câest le moment oĂč lâon se surprend Ă penser : pourquoi continuer Ă faire davantage, Ă anticiper, Ă contenir, Ă porter ce qui dĂ©borde du soin lui-mĂȘme, si tout cela peut sâeffacer derriĂšre le premier manque visible ?
Ce risque est rĂ©el parce quâil touche directement au sens du travail. Il ne concerne pas seulement une toilette ou une remarque. Il concerne la valeur accordĂ©e Ă tout ce qui, dans une journĂ©e de soin, demande de lâattention, de la prĂ©sence, des arbitrages et des efforts qui ne figurent dans aucun protocole. Le soin aux patients demeure une raison essentielle dâagir. Mais il ne peut pas, Ă lui seul, tout justifier. Aucun professionnel ne travaille durablement sans un minimum dâĂ©gards pour ce quâil accomplit.
Lorsque ce qui a Ă©tĂ© tenu disparaĂźt rĂ©guliĂšrement derriĂšre ce qui nâa pas pu lâĂȘtre, quelque chose finit par sâuser. Non pas lâengagement immĂ©diat auprĂšs des patients, mais le dĂ©sir de continuer Ă donner davantage que ce qui est strictement requis. Câest souvent ainsi que commence le retrait intĂ©rieur : non par refus du soin, mais par Ă©puisement de ce qui permettait encore dây engager plus que le minimum nĂ©cessaire.
Tenir, dans une situation comme celle-lĂ , consiste alors Ă ne pas laisser ce regard dĂ©cider seul de ce qui mĂ©rite dâĂȘtre retenu de la matinĂ©e. Ă reconnaĂźtre ce qui nâa pas encore Ă©tĂ© fait sans laisser ce manque rĂ©sumer lâensemble du travail accompli. Ă maintenir la distinction entre ce qui dĂ©pend de soi et ce qui revient Ă soi faute dâavoir trouvĂ© ailleurs oĂč se dĂ©poser.
Une telle position ne va pas de soi. Elle demande une vigilance intĂ©rieure qui nâa rien dâĂ©clatant. Il faut sans cesse reprendre cette distinction. Il faut reconnaĂźtre que certaines choses continueront dâĂȘtre faites dans lâurgence, dans lâimperfection ou dans lâinachevĂ©, sans que cela dise tout de celui qui agit. Il faut aussi supporter que cette distinction ne soit pas toujours visible pour les autres.
Car tenir dans la place nâapporte pas une paix nette. Cela nâabolit ni lâinconfort, ni les doutes, ni les moments oĂč la situation revient se refermer sur le sujet. Il arrive encore de se demander si lâon aurait dĂ» faire autrement, sâil aurait fallu insister davantage, voir plus tĂŽt, entendre mieux, transmettre diffĂ©remment. Et ces questions ne sont pas sans vĂ©ritĂ©. Elles appartiennent au travail lui-mĂȘme. Mais elles ne sâĂ©tendent plus indĂ©finiment jusquâĂ absorber tout le reste. Elles rencontrent une limite.
Cette limite est essentielle. Elle ne vient ni excuser ni absoudre. Elle empĂȘche simplement que lâimpossible soit transformĂ© en faute totale. Tenir dans la place, câest aussi cela : introduire une limite lĂ oĂč tout tend Ă lâeffacer, non pour se dĂ©charger moralement, mais pour que la subjectivitĂ© ne soit pas indĂ©finiment requise comme variable de compensation.
Ă cet endroit, la lecture structurelle ne retire rien Ă lâengagement du soin. Elle ne vient pas refroidir le rapport au patient. Elle ne vient pas dire quâil faudrait moins donner, moins voir, moins sentir. Elle vient seulement empĂȘcher que le sujet soit sommĂ© de rĂ©pondre de tout, alors mĂȘme quâil nâa la main que sur une part de ce qui se joue.
On pourrait croire quâune telle position affaiblit le travail. Câest lâinverse. Car ce qui fatigue le plus profondĂ©ment nâest pas toujours lâeffort lui-mĂȘme, mais la confusion : le moment oĂč lâon ne sait plus ce que lâon porte, ni dâoĂč cela vient, ni jusquâoĂč cela engage. Lorsque cette confusion recule, mĂȘme lĂ©gĂšrement, le travail ne devient pas plus facile, mais il cesse parfois dâĂ©craser de la mĂȘme maniĂšre. Il redevient, par endroits, un travail situĂ©.
Or cela compte. Un travail situĂ© est un travail dont on sait quâil rencontre des limites qui ne disent pas tout du sujet ; un travail dont on peut reconnaĂźtre quâil est contraint sans que cette contrainte soit immĂ©diatement interprĂ©tĂ©e comme une dĂ©faillance personnelle ; un travail qui ne demande pas dâĂȘtre sans reste pour ĂȘtre tenu.
Câest peut-ĂȘtre Ă cette condition seulement que la place redevient habitable. Non parce quâelle deviendrait bonne ou juste en elle-mĂȘme, mais parce quâelle cesse, par moments du moins, dâĂȘtre une machine Ă absorber indistinctement ce qui lui appartient et ce qui la dĂ©borde.
Tenir dans la place ne veut donc pas dire accepter. Cela ne veut pas dire non plus se résigner. Cela veut dire continuer sans se livrer tout entier, faire ce qui est à faire sans transformer chaque insuffisance en vérité sur soi, laisser à la place son poids, mais ne pas lui abandonner toute sa consistance intérieure.
Câest peu. Mais dans certaines conditions, câest dĂ©jĂ beaucoup.
IV. 2 Tenir sans porter seul
Dans le soin, une pente apparaĂźt : porter plus que ce qui relĂšve de sa place.
Elle ne vient ni dâun dĂ©faut de lecture, ni dâun excĂšs de zĂšle. Elle tient au soin lui-mĂȘme, Ă son immĂ©diatetĂ©, Ă la difficultĂ© de laisser en suspens ce qui se prĂ©sente au moment mĂȘme oĂč cela se prĂ©sente. Lorsquâun patient appelle, lorsquâune angoisse monte, lorsquâun inconfort devient visible, il nâexiste pas de distance naturelle qui permettrait de rester intact devant ce qui arrive. Le soin expose, et cette exposition tend Ă faire croire que ce qui apparaĂźt revient, dâune maniĂšre ou dâune autre, Ă soi.
Câest lĂ que commence une surcharge particuliĂšre.
Il ne sâagit plus seulement de faire ce qui doit ĂȘtre fait.
Il faut aussi porter ce qui ne trouve pas de lieu oĂč se dĂ©poser.
Une difficulté non reprise.
Une parole restée sans effet.
Une dĂ©cision en attente, dont le poids sâinscrit dĂ©jĂ dans lâexpĂ©rience du soignant.
Quelque chose a Ă©tĂ© vu, parfois nommĂ©, sans ĂȘtre rĂ©ellement repris.
Et ce reste, faute dâavoir trouvĂ© sa place dans lâĂ©laboration collective, tend Ă revenir lĂ oĂč il a Ă©tĂ© rencontrĂ©.
Câest lĂ que se pose la question de ne pas porter seul.
Non pas pour se retirer, mais pour ne pas avoir Ă absorber ce qui ne trouve pas Ă ĂȘtre repris ailleurs.
Car on ne soigne pas depuis une place intacte, protĂ©gĂ©e de ce quâelle rencontre ; il y a nĂ©cessairement une part dâatteinte, dâengagement, de dĂ©placement intĂ©rieur. Le problĂšme commence lorsque cet engagement nâa plus de bord, lorsque ce qui nâest pas repris ailleurs est absorbĂ© par celui qui demeure au contact de la situation.
Le soignant se trouve alors dans une position particuliĂšre : il agit dans une structure, mais il vit comme intime ce qui relĂšve dĂ©jĂ dâun dĂ©faut de structure, Ă©prouvant comme personnel ce qui est pourtant distribuĂ© bien au-delĂ de lui, jusquâĂ se sentir comptable de ce qui nâa pas pu ĂȘtre tenu. Cette confusion nâest pas imaginaire ; elle est en partie produite par le fonctionnement lui-mĂȘme, et plus les lieux de reprise manquent, plus le sujet devient le point de chute de ce qui reste sans adresse.
à partir de là , une distinction apparaßt, inconfortable mais nécessaire : tout ce qui passe par moi ne relÚve pas de moi.
Elle ne sâimpose pas dâelle-mĂȘme. Ce qui passe par le soignant prend souvent la forme de lâobligation : ce qui a Ă©tĂ© vu en premier, ressenti le plus fortement, ce qui appelle une rĂ©ponse alors mĂȘme quâaucune rĂ©ponse pleine nâest disponible. Le passage par soi donne lâimpression dâune attribution, comme si le fait dâavoir rencontrĂ© quelque chose obligeait dĂ©jĂ Ă en devenir le support durable.
Câest prĂ©cisĂ©ment cette logique qui, peu Ă peu, Ă©puise. Voir nâoblige pas Ă porter seul, comprendre nâoblige pas Ă absorber, et ĂȘtre atteint nâoblige pas Ă devenir le lieu dĂ©finitif de ce qui nâa pas Ă©tĂ© tenu ailleurs. Le soin continue dâexiger prĂ©sence, finesse, discernement, transmission ; rien de cela ne disparaĂźt, mais une chose peut reculer : lâidĂ©e que tout ce qui ne trouve pas de rĂ©solution immĂ©diate devrait continuer de vivre en soi comme une dette.
Cette dette est souvent diffuse. Le travail ne reste pas sur le lieu du travail ; il se prolonge, revient, cherche en soi un point de poursuite. Il ne sâagit pas dâabolir ce mouvement â il fait aussi partie de la qualitĂ© du soin â mais dâen limiter lâemprise.
Cette dette ne reste pas sans effet dans la maniÚre dont le travail est évalué.
Ce qui nâest pas tenu collectivement tend Ă ĂȘtre intĂ©grĂ© comme allant de soi. Les manques ne sont plus identifiĂ©s comme tels ; ils deviennent une donnĂ©e implicite du travail.
Ă partir de lĂ , lâĂ©valuation se dĂ©place.
Elle ne porte plus seulement sur ce qui peut ĂȘtre fait dans des conditions donnĂ©es, mais sur la capacitĂ© du soignant Ă compenser ce qui ne tient pas.
Celui qui absorbe davantage apparaßt engagé, fiable, solide.
Celui qui ne peut pas, ou ne veut pas, porter au-delà de sa place se trouve, plus ou moins explicitement, en défaut.
Ce qui relĂšve dâun dĂ©sĂ©quilibre structurel se trouve ainsi individualisĂ©.
Et la responsabilitĂ© se retourne : non plus vers ce qui ne tient pas, mais vers celui qui nâen compense pas suffisamment les effets.
Dans ce mouvement, le cadre du service ne se trouve plus en position de rĂ©pondre de ce qui ne peut pas ĂȘtre tenu. Il devient celui qui demande des comptes Ă partir de ce qui est dĂ©jĂ en dĂ©faut.
Câest Ă cet endroit que la question de ne pas porter seul prend toute sa portĂ©e.
Car ne pas porter seul ne consiste pas seulement Ă se prĂ©server dâune surcharge. Cela revient aussi Ă ne pas accepter que ce qui ne tient pas ailleurs soit repris comme une insuffisance personnelle.
Ne pas porter seul suppose alors une limite.
Une limite intĂ©rieure dâabord, qui consiste Ă reconnaĂźtre que tout ce qui reste non Ă©laborĂ© ne devient pas automatiquement une charge pleine : ce que jâai rencontrĂ© appelle parfois une reprise, une transmission, une insistance, mais pas une incorporation sans fin.
Pourtant, cette limite ne peut pas reposer sur le seul sujet. Ne pas porter seul nâest pas une consigne psychologique ; cela engage lâexistence, ou non, dâun tiers.
LĂ oĂč ce tiers fait dĂ©faut, le sujet est presque inĂ©vitablement conduit Ă garder en lui ce qui nâa pas trouvĂ© oĂč aller, devenant support discret des tensions, rĂ©servoir des impensĂ©s du service. Il faut alors reconnaĂźtre quâil y a lĂ une limite structurelle : certains portent trop, non parce quâils seraient mal rĂ©glĂ©s intĂ©rieurement, mais parce que la situation organise ce dĂ©placement.
Ă partir de lĂ , un autre positionnement devient possible : non pas moins sentir, mais moins sâapproprier ce qui passe. Cela ne signifie pas devenir indiffĂ©rent, mais laisser Ă ce qui arrive sa provenance rĂ©elle â reconnaĂźtre quâune tension ne se rĂ©sout pas en soi, quâune contradiction du service nâest pas un dĂ©faut personnel, quâune parole restĂ©e sans effet peut continuer de demander reprise sans devenir pour autant une faute.
Cette position ne protĂšge pas de tout. Elle nâempĂȘche ni la tristesse, ni lâimpuissance, ni certains retours persistants, mais elle modifie la maniĂšre dây ĂȘtre pris : on reste affectĂ©, sans ĂȘtre entiĂšrement capturĂ©.
Il y a lĂ un dĂ©placement de loyautĂ©. Porter seul, câest souvent rester loyal au mauvais endroit ; ne pas porter seul, ce nâest pas rompre, mais reconnaĂźtre que tout ne repose pas sur soi, mĂȘme si tout passe en partie par soi.
Ce dĂ©placement a des effets concrets. Il modifie la maniĂšre de penser la journĂ©e, de quitter le service, de se relier Ă ce qui nâa pas pu ĂȘtre fait. Le travail ne disparaĂźt pas, mais il ne se prolonge plus indĂ©finiment au mĂȘme endroit.
On pourrait dire que ne pas porter seul, câest refuser que le soin se poursuive sans limite en soi, faute dâavoir trouvĂ© ailleurs sa reprise. Ce refus nâest pas un abandon, mais une condition : car celui qui porte tout finit par se durcir, se rompre, ou se confondre entiĂšrement avec ce qui lui est demandĂ©.
Ă lâinverse, celui qui parvient, mĂȘme imparfaitement, Ă ne pas tout porter seul ne quitte pas sa place ; il la tient autrement, avec une limite, avec une respiration, avec la conscience que la valeur du soin ne consiste pas Ă devenir le rĂ©ceptacle illimitĂ© de ce qui manque ailleurs.
Le travail demeure.
Mais il reste habitable.
IV.3 Tenir sans idéal
Lorsque la question de la tenue nâest pas clairement situĂ©e, le soignant se trouve confrontĂ© Ă une fonction qui dĂ©borde.
Ce qui est Ă faire excĂšde ce qui peut ĂȘtre tenu, et rien ne vient rĂ©ellement border cet excĂšs.
Deux mouvements peuvent alors apparaĂźtre.
Le premier est un décrochage.
Le soignant continue de faire ce qui est demandĂ©, mais sans chercher Ă reprendre ce qui dĂ©borde. Il sâen tient aux gestes, aux tĂąches, Ă ce qui peut ĂȘtre fait dans un cadre minimal. Ce qui ne peut pas ĂȘtre tenu nâest plus portĂ©. Ce qui ne trouve pas de solution nâest plus relancĂ©. Une forme de distance sâinstalle.
Ce positionnement est souvent lu comme un manque dâengagement, parfois comme de lâindiffĂ©rence ou du dĂ©sinvestissement. Il est alors jugĂ©, implicitement ou explicitement, Ă partir dâune norme qui suppose que tout devrait ĂȘtre repris.
Mais ce retrait nâest pas sans raison.
Il peut ĂȘtre la consĂ©quence dâun Ă©puisement, dâune saturation, ou dâune luciditĂ© : celle de ne plus pouvoir soutenir ce qui ne tient pas, ou de ne pas vouloir sâinscrire dans une exigence perçue comme injuste ou sans issue.
Faute dâune autre maniĂšre de faire, il reste alors cette solution minimale : ne pas prendre en charge ce qui excĂšde la place.
Le second mouvement est dâun autre ordre.
Face Ă ce qui dĂ©borde, le soignant peut ĂȘtre conduit Ă soutenir lui-mĂȘme ce qui ne se soutient plus ailleurs. Lâexigence se dĂ©place alors vers lui : tenir mieux, voir plus juste, ĂȘtre plus constant, plus solide, plus disponible.
Câest dans ce mouvement que lâidĂ©al apparaĂźt.
Non comme une solution, mais comme une tentative de répondre, en soi, à ce qui excÚde la fonction.
Cette rĂ©ponse nâest pas sans effet.
Ce qui Ă©tait une maniĂšre de faire face devient une mesure de soi. Le soignant ne se confronte plus seulement Ă ce qui est Ă faire, mais Ă ce quâil devrait ĂȘtre pour que cela tienne malgrĂ© tout. Une norme intĂ©rieure sâinstalle, souvent sans ĂȘtre formulĂ©e, et tend Ă sâĂ©tendre au-delĂ des situations rĂ©elles.
La confusion revient alors sous une autre forme : ce qui ne tient pas ailleurs se trouve repris dans une exigence personnelle, et ce qui relĂšve des conditions du travail commence Ă ĂȘtre Ă©valuĂ© comme une insuffisance propre. Le sujet ne porte plus seulement le travail ; il porte aussi lâĂ©cart entre ce qui est et ce que le travail devrait ĂȘtre selon lui.
Or cet écart ne peut pas se résorber.
Il ne se rĂšgle pas sur les conditions effectives du soin. Il ne connaĂźt pas de limite interne. Il peut toujours ĂȘtre renforcĂ©, affinĂ©, durci, et exige sans cesse davantage, indĂ©pendamment de ce qui est rĂ©ellement possible.
Câest ainsi quâun double poids sâinstalle : celui du travail lui-mĂȘme, avec ses contraintes et ses tensions, et celui dâune exigence intĂ©rieure qui ne se rĂšgle pas sur ce travail, mais sur une idĂ©e de ce quâil devrait ĂȘtre.
Ce dĂ©doublement ne produit pas seulement de la fatigue ; il installe une forme de dĂ©faut permanent. MĂȘme lorsque le travail est accompli, quelque chose reste en Ă©cart, non pas parce que ce qui a Ă©tĂ© fait serait insuffisant au regard de la situation, mais parce quâil ne correspond pas Ă ce qui Ă©tait attendu intĂ©rieurement.
Ă cet endroit, une autre forme de tenue devient nĂ©cessaire, non pas contre lâexigence, mais contre sa transformation en idĂ©al.
Le soin demande de la prĂ©cision, de lâattention, une capacitĂ© Ă ajuster et Ă reprendre ; rien de cela ne disparaĂźt. Mais cette exigence ne peut se soutenir que si elle reste situĂ©e, câest-Ă -dire liĂ©e Ă ce qui est effectivement possible dans une situation donnĂ©e, Ă ce qui peut ĂȘtre fait Ă ce moment-lĂ , avec ces moyens-lĂ , dans cet Ă©tat-lĂ .
Une tenue sans idéal ne consiste donc pas à viser une forme parfaite du soin, mais à rester au plus prÚs de ce qui est là , sans mesurer ce qui est fait depuis un ailleurs qui ne rencontre pas les conditions réelles du travail.
Cela suppose un renoncement, mais ce renoncement ne porte pas sur le soin. Il porte sur lâidĂ©e quâil pourrait ĂȘtre conforme Ă une image indĂ©pendante de ses conditions dâexercice.
Renoncer Ă cela ne diminue pas le travail. Cela empĂȘche simplement que chaque Ă©cart devienne une faute.
Tant que lâidĂ©al reste la rĂ©fĂ©rence, le sujet demeure pris dans une tension continue entre ce qui est et ce qui devrait ĂȘtre, et cette tension ne se rĂ©sout pas : elle se transforme en fatigue, en dĂ©couragement, parfois en retrait, parfois en duretĂ©.
Ă lâinverse, une tenue sans idĂ©al ne supprime pas cet Ă©cart, mais elle cesse de vouloir le combler entiĂšrement. Elle accepte quâil fasse partie du travail, quâil ne puisse pas ĂȘtre rĂ©sorbĂ©, et que le soin se dĂ©ploie malgrĂ© cela.
Faire ce qui est Ă faire prend alors un autre sens.
Il ne sâagit plus de rĂ©pondre Ă une image du soin, mais Ă une situation ; non plus dâĂȘtre Ă la hauteur dâun modĂšle, mais de se tenir Ă la hauteur de ce qui est lĂ .
Cette position peut sembler moins ambitieuse, mais elle est en rĂ©alitĂ© plus exigeante, parce quâelle ne permet plus de sâappuyer sur une image valorisante. Elle demande de rester au plus prĂšs de ce qui se prĂ©sente, sans garantie, sans confirmation, sans rĂ©cit qui viendrait en assurer la cohĂ©rence.
Il faut alors accepter une certaine opacité.
On ne sait pas toujours si lâon a bien fait, ni ce que lâon a produit. Il arrive que rien ne vienne confirmer la justesse de ce qui a Ă©tĂ© engagĂ©, et pourtant il faut continuer.
Ă ce point, la tenue change de forme. Elle ne consiste plus seulement Ă ne pas se perdre dans la place ni Ă ne pas porter seul ; elle consiste Ă faire sans se mesurer en permanence Ă ce qui manque.
Le travail continue, avec sa valeur propre. Il peut retrouver, par moments, une présence plus simple, moins encombrée.
Mais il ne sâaccompagne plus nĂ©cessairement dâun rĂ©cit qui en garantirait le sens.
Ce qui reste peut sembler peu.
Mais cela tient.
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Ăpilogue
Ce qui sâest dĂ©gagĂ© ici ne forme pas une mĂ©thode.
Rien de ce qui prĂ©cĂšde ne peut ĂȘtre appliquĂ© comme un ensemble de rĂšgles, ni fixĂ© comme une position stable. Le travail ne se transforme pas Ă partir de lĂ . Il reste pris dans ses contraintes, dans son exposition, dans des tensions qui ne disparaissent pas. Les situations continuent de revenir, parfois sous les mĂȘmes formes, parfois dĂ©placĂ©es, et ce qui a Ă©tĂ© compris ne suffit pas toujours Ă les soutenir.
Il nây a pas de sortie.
Mais la maniĂšre de sây tenir peut se dĂ©placer.
Ce dĂ©placement nâa rien de spectaculaire. Il ne rend pas le travail plus simple. Il ne protĂšge ni de la fatigue, ni de lâusure, ni mĂȘme de certains dĂ©couragements. Il nâapporte aucune garantie.
Ce quâil modifie, câest la maniĂšre dont ce qui est vĂ©cu prend place.
Ce qui tendait Ă se refermer entiĂšrement sur le soignant â comme sâil en Ă©tait Ă la fois lâorigine et le point de rĂ©solution â apparaĂźt autrement. Non pas comme extĂ©rieur, mais comme distribuĂ©. LâexpĂ©rience reste la mĂȘme, mais elle ne se confond plus entiĂšrement avec celui qui la traverse.
Cette distinction ne tient pas toujours.
Elle peut disparaĂźtre, puis revenir, sans que lâon sache exactement comment. Elle ne constitue pas un acquis, encore moins une protection. Mais lorsquâelle est lĂ , mĂȘme de maniĂšre fragile, quelque chose sâouvre.
Un espace dans lequel tout ne revient pas immĂ©diatement au soignant, oĂč ce qui ne tient pas ne devient pas automatiquement une faute, et oĂč le travail peut continuer sans que celui qui le tient y soit entiĂšrement absorbĂ©.
Câest dans cet espace quâune certaine tenue devient possible.
Non pas une position Ă adopter, ni une rĂšgle Ă suivre, mais une maniĂšre de faire ce qui est Ă faire dans la mesure de ce qui peut lâĂȘtre, sans chercher Ă rĂ©soudre entiĂšrement ce qui ne peut pas lâĂȘtre.
Cela ne suffit pas Ă tout.
Mais cela peut suffire Ă ne pas tout perdre.
Car ce qui use le plus profondĂ©ment nâest pas seulement la contrainte du travail.
Câest lâabsence de limite entre ce qui relĂšve de la situation et ce qui revient au soignant.
Lorsque cette limite commence Ă apparaĂźtre, mĂȘme de maniĂšre incertaine, quelque chose redevient habitable. Non parce que le travail change, mais parce que celui qui le tient nây est plus entiĂšrement pris.
Il nây a pas de promesse ici.
Rien ne garantit que cette position pourra ĂȘtre tenue, ni quâelle sera reconnue, ni mĂȘme quâelle suffira face Ă certaines situations.
Mais elle existe.
Par moments, cela suffit.
Et cela permet dâĂȘtre lĂ .
Note de lâauteur
Je suis aide-soignant en gérontologie, dans un hÎpital public.
Je nâĂ©cris pas depuis une position thĂ©orique, ni depuis une fonction dâencadrement. Ce qui est ici formulĂ© sâest construit au contact du travail lui-mĂȘme, dans la rĂ©pĂ©tition des situations, dans les Ă©carts rencontrĂ©s, et dans ce que ces Ă©carts ont progressivement rendu lisible.
Cet essai ne propose ni méthode, ni modÚle. Il tente seulement de nommer ce qui, dans le soin, ne se laisse pas entiÚrement reprendre par ce que le travail prévoit.
Si quelque chose y tient, cela ne tient pas à ce qui est dit, mais au fait que cela a été rencontré.
Biographie
Lionel Massa est aide-soignant en gérontologie dans un hÎpital public.
AprĂšs une premiĂšre partie de vie professionnelle dans le secteur des assurances, il sâoriente vers le soin avec le souhait dâoccuper une place plus directe, plus simple, au contact des patients.
ParallĂšlement, il a menĂ© un travail au long cours en psychanalyse, ainsi quâune recherche personnelle autour de lâexpĂ©rience subjective, notamment Ă travers la rencontre avec la non-dualitĂ©.
Il a également exercé comme sophrologue.
Ce parcours, sans visĂ©e acadĂ©mique, constitue le point dâappui depuis lequel il Ă©crit.

