✏️ Article — On ne gagnera pas contre les cadres
Le défaut de coïncidence dans la structure du soin
Dans les institutions de soin, les tensions entre soignants et cadres sont fréquentes. Elles prennent souvent la forme d’un malentendu : les soignants ont le sentiment que leur travail réel n’est pas reconnu, tandis que les cadres peuvent avoir l’impression que certaines contraintes institutionnelles ne sont pas comprises.
Ces tensions sont souvent interprétées comme un conflit entre deux camps. Mais cette lecture est trompeuse.
Ce qui apparaît ici n’est pas d’abord un affrontement humain. C’est un défaut de coïncidence structurel entre deux positions dans l’organisation du soin.
Le soignant se tient au point où le soin rencontre le réel des corps.
Il travaille dans la matérialité immédiate de la dépendance : lever un patient, le nourrir, le laver, le repositionner, prévenir les chutes, contenir l’agitation, répondre à la douleur, arbitrer entre plusieurs urgences simultanées.
Ce réel est corporel et contraignant.
Il impose des choix permanents.
Il oblige à hiérarchiser les gestes.
Il rappelle sans cesse que le soin est un travail situé, limité par le nombre de bras disponibles, par le temps et par l’état des corps.
Dans cet espace, le soin ne peut jamais coïncider parfaitement avec l’idéal que l’on en imagine.
Le cadre se tient à un autre point de la structure.
Il rencontre moins directement le réel des corps que le réel de l’institution : l’organisation des équipes, la gestion des tensions, la relation avec les familles, la nécessité de maintenir un fonctionnement supportable du service.
Mais sa position comporte une difficulté supplémentaire.
L’hôpital ne se contente pas d’énoncer ses limites. Il porte aussi une promesse.
Cette promesse n’est pas simplement un discours institutionnel. Elle correspond à un droit du citoyen.
Dans un service public de santé, il ne s’agit pas d’offrir un service facultatif. Il s’agit de garantir un droit : le droit d’être soigné.
Cette promesse engage l’institution devant le public, et elle oblige ceux qui y travaillent.
Le cadre se trouve alors dans une position singulière : il doit faire tenir ensemble cette promesse et la réalité des moyens disponibles.
Il sait que les équipes travaillent dans des conditions limitées.
Il sait que les corps, le temps et les effectifs imposent des arbitrages permanents.
Mais il ne peut pas non plus dénoncer frontalement l’écart entre la promesse et la réalité.
Car cette promesse est aussi ce qui fonde l’institution elle-même.
Le cadre se trouve ainsi dans un point d’équilibre extrêmement fragile.
Entre les moyens disponibles, le respect dû aux équipes et la nécessité de maintenir une relation supportable avec les familles, il doit maintenir une promesse dont il sait qu’elle ne peut jamais coïncider parfaitement avec la réalité.
Cette situation produit un défaut de coïncidence structurel.
Le soignant voit ce que le cadre ne voit pas directement : la matérialité quotidienne du soin.
Le cadre voit ce que le soignant ne perçoit pas toujours entièrement : la contrainte institutionnelle, la responsabilité juridique, la nécessité de préserver la relation entre l’hôpital et le public.
Ces deux expériences appartiennent à la même structure, mais elles ne se recouvrent jamais complètement.
Et ce qui ne coïncide pas produit toujours un effet particulier.
Lorsque deux représentations ne parviennent pas à se recouvrir, ce qui manque à leur coïncidence apparaît comme un effet du réel.
Le réel ne désigne pas ici une chose mystérieuse cachée derrière la situation. Il désigne simplement ce point où les représentations ne parviennent plus à se refermer complètement sur ce qui se passe.
Dans cet espace, chacun peut être tenté d’expliquer ce qui lui échappe par la faute ou l’insuffisance de l’autre.
Mais ce défaut de coïncidence n’est pas une erreur.
Il est la conséquence normale d’une structure où les places sont différentes.
Et c’est précisément pour cette raison qu’aucune des deux positions ne peut réellement gagner contre l’autre.
Les soignants ne peuvent pas défendre leur travail sans l’existence d’un tiers institutionnel.
Les cadres ne peuvent pas maintenir l’institution sans ceux qui travaillent au contact direct des patients.
La structure du soin repose donc sur une alliance paradoxale : deux positions qui ne coïncident jamais entièrement, mais qui doivent néanmoins tenir ensemble.
La tâche n’est pas de supprimer cet écart.
Elle est de reconnaître qu’il existe.
Car lorsque cet écart est reconnu, il devient possible de comprendre ce qui se joue au lieu de chercher un responsable.
Il serait pourtant possible d’ouvrir un autre espace.
Un espace où les soignants et les cadres pourraient se rencontrer autrement que dans la tension ou le reproche. Non pour effacer les conflits, mais pour reconnaître la place que chacun occupe dans la structure du soin.
Cette rencontre ne peut pas commencer par une accusation.
Elle ne peut commencer que par une reconnaissance.
Reconnaître que le cadre lui aussi travaille dans une position difficile. Qu’il doit maintenir une promesse qu’il ne peut pas toujours tenir entièrement. Qu’il doit faire exister l’hôpital comme institution aux yeux du public tout en sachant que les moyens restent limités.
Autrement dit, reconnaître qu’il porte une contrainte qui n’est pas entièrement différente de celle des soignants.
Dans la tragédie, Créon représente l’ordre de la cité. Il incarne la loi et la promesse que la communauté fait à elle-même. Mais cette position n’est pas une position de puissance absolue : elle est elle aussi traversée par des impossibles.
Peut-être faut-il accepter de rencontrer nos Créon.
Non pour renoncer à nommer les injustices du soin contemporain, mais pour créer les conditions d’un dialogue réel.
Car celui qui se sent accusé se défend.
Celui qui se sent compris peut parfois entendre ce qui lui est dit.
Les cadres ne sont pas autre chose que ce que nous sommes, simplement à une autre place dans la même structure.
Les soignants travaillent chaque jour au point où le réel des corps rend le soin imparfait.
Les cadres travaillent au point où la promesse de l’institution rencontre les limites de ce qui est possible.
Dans les deux cas, il s’agit de tenir une position difficile, souvent invisible, toujours exposée.
Et c’est pourquoi une chose devient claire lorsque l’on regarde la structure du soin.
On ne gagnera pas contre les cadres.
Mais rien ne pourra tenir dans l’hôpital sans eux.


