Dans les traditions spirituelles, la question « Qui suis-je ? » est souvent prĂ©sentĂ©e comme un moyen dâaccĂ©der Ă une vĂ©ritĂ© profonde sur soi-mĂȘme.
On cherche alors une réponse.
On imagine quâil existerait quelque part en nous une identitĂ© rĂ©elle, stable, que cette question permettrait de dĂ©couvrir.
Mais ce que je voudrais proposer ici est un déplacement trÚs simple.
Car sâil est difficile, voire impossible, de dĂ©finir ce quâest le Soi â si lâon postule quâil est toute chose et quâil ne peut donc ĂȘtre saisi comme un objet â il est peut-ĂȘtre possible, en revanche, dâexaminer ce que lâon appelle le « moi ».
Autrement dit : regarder comment se forme cette idĂ©e dâun individu sĂ©parĂ©, dâun « je » qui penserait ses pensĂ©es et vivrait sa vie.
Car si une illusion existe, on peut supposer que, lorsquâelle se dissout, ce qui reste est simplement ce qui est.
Et si lâerreur provient dâune idĂ©e â lâidĂ©e dâĂȘtre quelquâun dans le monde â alors en voyant clairement cette idĂ©e, ce qui demeure nâest pas une nouvelle idĂ©e plus juste, mais la rĂ©alitĂ© telle quâelle est dĂ©jĂ .
On raconte quâun homme voit un serpent au sol et en a peur.
En sâapprochant, il dĂ©couvre quâil sâagissait en rĂ©alitĂ© dâune corde.
La question nâest alors pas de savoir ce quâest devenu le serpent.
Il nâest pas devenu quelque chose dâautre.
Il nâa jamais existĂ©.
Il était une illusion.
Câest dans cet esprit que sâinscrit ce texte.
Le « je »
Le « je », celui que lâon pense ĂȘtre, celui que lâon pense ĂȘtre un humain dans le monde, est une illusion.
Un humain dans le monde est une illusion.
Je vais tenter dâexpliquer comment cette illusion se forme.
Lâapparition du « je »
Lorsque la pensĂ©e « je » apparaĂźt, vous pouvez par exemple, pendant que vous mâĂ©coutez, laisser venir une pensĂ©e.
Par exemple :
« Je me sens bien. »
Faites venir cette pensée en vous.
Lorsque vous dites :
« Je me sens bien »,
vous pouvez constater quâun certain calme Ă©tait dĂ©jĂ prĂ©sent.
Puis apparaßt la pensée :
« Je me sens bien. »
Et cette pensĂ©e transforme aussitĂŽt cet espace calme en quelque chose qui semblerait appartenir Ă quelquâun.
Autrement dit, lâespace entre deux pensĂ©es est transformĂ© en Ă©tat dâĂąme.
Comme si ce qui était simplement ouvert, silencieux et impersonnel devenait soudain un vécu personnel.
Comme sâil existait un « je » Ă qui cet Ă©tat arriverait.
Ce que prétend la pensée
Cette pensée prétend parler de vous.
Elle prétend parler de ce qui a précédé la pensée.
Elle prĂ©tend parler dâun « je » qui aurait pensĂ© la pensĂ©e et qui existerait avant elle.
Elle prétend que ce « je », existant avant elle, est en train de penser :
« Je me sens bien. »
Ce qui existe réellement avant la pensée
Or ce qui est avant la pensĂ©e, ce nâest pas un individu.
Ce qui est avant la pensĂ©e, câest lâespace que vous ĂȘtes, dans lequel la pensĂ©e apparaĂźt.
Le « je » auquel fait rĂ©fĂ©rence la pensĂ©e nâexiste quâen elle.
Il nâapparaĂźt quâau sein de la pensĂ©e.
Vous pouvez constater que le « je » nâexiste dans votre vie que lorsque vous pensez.
Lâillusion la plus subtile
Mais lâillusion va encore plus loin.
Car il ne sâagit pas seulement de croire quâil existe quelquâun qui pense les pensĂ©es.
Il sâagit aussi de croire que, entre deux pensĂ©es, il y aurait ce quelquâun.
Nous attribuons en rĂ©alitĂ© Ă un personnage imaginaire lâespace mĂȘme dans lequel les pensĂ©es apparaissent.
Comme si cet espace Ă©tait occupĂ© par quelquâun.
Comme si lâouverture silencieuse elle-mĂȘme Ă©tait une prĂ©sence personnelle.
Or cet espace nâappartient Ă personne.
Il nâest pas un individu silencieux.
Il est simplement ce que vous ĂȘtes.
Comment lâillusion se construit
La pensĂ©e vous fait imaginer quâil existe un personnage qui la pense.
Elle vous fait croire que ce qui existe avant elle, câest ce personnage.
Mais en rĂ©alitĂ©, elle se reprĂ©sente elle-mĂȘme un « je ».
Elle a de ce « je » une image.
Cette image vient de votre enfance :
celle de vous dans le miroir que vos parents vous ont montré en vous disant :
« Câest toi. »
La vision que vous avez de vous-mĂȘme vient de lĂ .
Câest cette image Ă laquelle vous avez associĂ© des sensations corporelles et des pensĂ©es.
Câest cette image que vous pensez ĂȘtre vous-mĂȘme.
Câest Ă cette image que vous attribuez les pensĂ©es.
La nature réelle du corps
Or ce que vous avez vu dans le miroir, câest le corps.
Le corps tel que les autres le voient.
Le corps tel que vous voyez les autres.
Mais pour vous-mĂȘme, le corps nâest jamais cela.
Pour vous-mĂȘme, il nâest quâun ensemble de sensations apparaissant dans un espace ouvert.
Le corps nâest rien dâautre que des sensations surgissant dans cet espace.
Lâimage du corps dans le miroir nâexiste que pour les autres qui le regardent.
PensĂ©es et sensations sont de mĂȘme nature
On peut alors constater que la pensĂ©e nâest pas pensĂ©e par quelquâun.
Elle surgit exactement comme les sensations du corps.
à égalité avec elles.
Dans lâespace ouvert que vous ĂȘtes.
Le corps nâest que sensations.
La pensĂ©e nâest quâapparition.
Tout surgit dans le mĂȘme espace.
Ce quâest rĂ©ellement la dualitĂ©
Si dualité il y a, elle consiste en ceci :
Se prendre pour un individu dans un monde.
Croire quâil existe quelquâun qui pense les pensĂ©es.
Croire que lâon est ce quelquâun.
Ce qui est réellement
Vous nâĂȘtes pas ce personnage.
Vous ĂȘtes lâespace ouvert dans lequel la pensĂ©e apparaĂźt.
Câest dans la pensĂ©e quâune image surgit comme Ă©tant vous-mĂȘme.
Et câest Ă cette image que vous faites arriver votre vie entiĂšre.
Câest Ă ce personnage que vous attribuez tout ce qui vous arrive.
Câest lui qui a une vie.
Mais vous, vous ĂȘtes lâespace ouvert dans lequel apparaĂźt la pensĂ©e vous suggĂ©rant cette image.
Conclusion
VoilĂ ce que je voulais vous dire aujourdâhui.
Peut-ĂȘtre que, pour certains, cette dĂ©monstration aura Ă©tĂ© suffisamment claire pour dĂ©placer lĂ©gĂšrement le regard.
Car finalement, il nây a rien dâĂ©tonnant Ă ce que le Soi â sâil est vĂ©ritablement toute chose â puisse ĂȘtre approchĂ© de cette maniĂšre simple, presque Ă©vidente.
Et il nây a rien dâĂ©tonnant non plus Ă ce quâil ne puisse jamais ĂȘtre perçu comme un objet.
Car ce qui permet toute perception ne peut pas lui-mĂȘme ĂȘtre perçu.
Il ne peut ĂȘtre quâimplicitement reconnu comme ce qui rend toute expĂ©rience possible.
En ce sens, il ne sâagit pas dâune dĂ©couverte extraordinaire, mais dâun dĂ©placement naturel du regard.
Une place trĂšs simple.
Une place démontrable.
Une place qui est la nĂŽtre.
Et peut-ĂȘtre mĂȘme que nous la sommes.
Car une illusion ne disparaĂźt pas en devenant autre chose.
Elle disparaĂźt simplement lorsquâon voit comment elle se fabrique.
Et il se peut que toute illusion, quelle quâelle soit, se construise toujours de la mĂȘme maniĂšre.











