Sur « Le martyr et l’Ajaccien » de Lisandru Laban Giuliani
Réponse à Lisandru — depuis la place du martyr
Ton texte m’a frappé par sa justesse. Il restitue quelque chose que beaucoup ont vécu sans pouvoir le nommer : non pas simplement des relations entre jeunes, mais une organisation des places, avec ses codes, ses évidences, ses silences. En te lisant, je reconnais ce monde. J’y ai grandi moi aussi, à Ajaccio, et j’y ai occupé une place très identifiable, celle que vous appelez « martyr ».
Je voudrais reprendre ton travail depuis cet endroit-là. Non pour le contredire, mais pour le déplacer légèrement, en m’appuyant sur ce que cette place fait à celui qui l’occupe.
Tu montres que la catégorie de « martyr » est difficile à définir, qu’elle est poreuse, instable, dépendante des contextes. Je crois que cette difficulté n’est pas un problème empirique, mais un indice. Le mot ne vient pas décrire une réalité déjà là. Il la précède. Il ouvre une place, et cette place appelle quelqu’un. On ne reconnaît pas un martyr parce qu’il aurait des caractéristiques objectives. On désigne un martyr parce qu’il faut bien que quelqu’un vienne occuper cette position.
C’est pourquoi la catégorie reste floue dans sa définition, mais implacable dans son usage. Elle ne sert pas à dire ce que quelqu’un est, mais à le situer, à un moment donné, dans une distribution des places. Et cette nomination ne circule pas. Elle ne se fait pas dans un échange symétrique. Elle revient à ceux qui sont en position de l’imposer. Nommer, ici, c’est exercer un droit. C’est produire un dehors, et en même temps produire le dedans qui s’en distingue.
On fait souvent comme si l’appartenance allait de soi, comme si être « Ajaccien » relevait d’un ensemble de codes qu’il suffirait d’adopter. Ton texte montre bien l’importance du style, des marques, des gestes, des lieux. Mais je crois qu’il faut aller plus loin : cette appartenance ne se construit pas seulement sur des codes, elle se construit sur l’exclusion active de certaines places. Elle suppose qu’il y ait, en face, des positions rendues inhabitables.
Ce n’est pas vrai qu’il suffit d’avoir de l’argent pour entrer. L’argent peut servir de signe, mais il ne fait pas tenir une place. Ce qui fait tenir une place, c’est une capacité plus discrète et plus décisive : la capacité d’imposer une asymétrie. Cela peut passer par des réseaux, par des relais, par une forme de protection implicite, parfois par une capacité de nuisance. Celui qui peut nuire n’est pas exposé de la même manière. Il ne joue pas avec les mêmes risques. Et cela suffit à stabiliser une position.
Autour de ce noyau, il y a toute une zone intermédiaire, que tu décris bien. Des jeunes qui participent, qui imitent, qui s’approchent, qui adoptent les codes. Mais ceux-là ne savent pas vraiment ce que c’est que d’être martyr. Ils peuvent croire que tout se joue dans l’apparence, parce qu’ils n’ont pas été assignés à un point où l’apparence ne suffit plus. Celui qui a été nommé martyr sait autre chose. Il sait que la conformité ne donne pas accès, mais qu’elle protège. Elle permet de signaler sa place comme un endroit moins vulnérable que celui de celui qui ne peut même pas s’en approcher. Elle réduit l’exposition, elle amortit. Mais elle ne transforme pas la structure. Elle ne déplace pas la distribution des places.
Ce qui se joue alors n’est pas seulement une question d’image ou de reconnaissance. C’est une question de parcours. Le martyr n’est pas simplement celui qui est moqué ou tenu à distance. C’est celui qui est progressivement écarté des lieux où circulent les opportunités, les relations, les permissions d’essayer. Il ne perd pas seulement du prestige, il perd l’accès à ce qui permet de construire une trajectoire. Son temps même est disqualifié. Il arrive trop tôt, ou trop tard, ou jamais au bon endroit. Et ce décalage n’est pas accidentel. Il est produit.
Il faut ajouter ici quelque chose qui ne peut se comprendre qu’après coup : lorsqu’on est pris dans ce système, on ne le voit pas. On grandit à une place dont on ne sait pas qu’elle a été préparée. On pense évoluer dans un monde naturel, où les choses vont de soi, où les écarts s’expliquent par des qualités ou des défauts personnels. Rien n’apparaît comme construit.
Je n’ai quitté la Corse qu’à l’âge de trente ans. Et c’est en sortant de ce système que quelque chose s’est révélé. Non pas immédiatement, mais par contraste. Le regard des autres n’était plus structuré de la même manière. Les réactions n’étaient plus indexées sur cette grille invisible. Et c’est là que l’on commence à percevoir ce qui nous tenait.
C’est une expérience difficile à dire. Elle tient presque du corporel. Comme si l’on touchait soudain une contrainte qui n’est plus là. Comme si une camisole, dont on ignorait jusqu’alors l’existence, se desserrait. Le monde ne change pas en soi, mais les prises changent. Des possibilités apparaissent qui n’étaient pas pensables auparavant. Ce n’est pas une libération absolue — on passe toujours d’une structure à une autre — mais c’est la fin d’une certaine forme de captation.
C’est ce que j’ai essayé de penser ailleurs comme une captation par assignation. Une manière pour un groupe de fixer des trajectoires en amont, de distribuer les permissions d’exister, tout en donnant l’illusion que chacun suit son propre chemin. Cette captation dépend du monde dans lequel on évolue. Elle n’est pas universelle dans ses formes. Mais elle peut être particulièrement serrée.
Et je peux le dire simplement : le « martyr » a été, pour moi, le vêtement le plus étroit que j’ai eu à porter.
Il faut enfin revenir sur le mot lui-même. Il n’est pas neutre. J’ai grandi à une époque où ce mot n’était pas encore constitué. Cela signifie qu’il est venu au terme d’un processus plus ancien, qu’il a cristallisé quelque chose qui existait déjà, sans être encore nommé ainsi. Il a donné une forme, une intensité, une évidence à des mécanismes diffus.
On pourrait être tenté de n’y voir qu’une dérive ou une violence gratuite. Mais il faut peut-être aussi reconnaître qu’il participe d’un apprentissage. Une manière, pour une jeunesse, de se structurer, de distribuer les places, de faire exister des hiérarchies. Un apprentissage qui n’est pas sans lien avec des formes plus larges de violence sociale, que l’on retrouve à l’âge adulte sous d’autres formes, parfois plus feutrées, parfois plus brutales.
Mais cela ne doit pas faire oublier l’essentiel : le martyr n’est pas seulement une étiquette. C’est un vécu. Cela fait mal. Cela blesse. Cela prive. Cela stigmatise. Cela joue avec les limites du tolérable, parfois avec celles de la légalité. Et c’est précisément parce que cela est vécu qu’il est nécessaire de ne pas le réduire à une simple catégorie d’analyse.
Mais il faut alors accepter d’en tirer la conséquence.
Dans un tel système, aucune place n’est confortable.
Celui que l’on appelle martyr en porte les effets les plus visibles. Mais celui qui tient du côté dominant n’est pas libre pour autant. Sa place ne tient qu’à condition d’être maintenue, rejouée, reconduite.
Elle suppose une opération continue.
Et c’est peut-être là que quelque chose se clarifie.
Car en face du martyr, il n’y a pas un « Ajaccien ».
Il y a une fonction.
Il y a un bourreau.
Et peut-être plus radicalement encore :
en face de l’Ajaccien, il y a un Ajaccien.
À moins qu’il ne s’agisse, simplement, de deux humains.
Merci à toi de nous avoir regardés.
D’avoir trouvé les mots.


