✏️ Article — Tenir sans mot
Il y a des mots qui ouvrent.
Ils apparaissent à un moment donné, comme des appuis, des directions.
Ils permettent de nommer, de reconnaître, de s’orienter.
Le mot “Soi” est de ceux-là.
Il a une force particulière.
Il semble désigner quelque chose de décisif, de central, presque d’évident une fois entendu.
Il attire, il rassemble, il promet.
Et pendant un temps, il est juste.
Mais ce mot porte aussi un risque.
Car en nommant, il installe.
Il donne une forme, une place, une consistance.
Il transforme ce qu’il indique en quelque chose que l’on pourrait atteindre, stabiliser, posséder.
Le mot devient alors un point de fixation.
Et c’est là que le nœud se forme.
Il peut même prendre une place plus discrète encore.
Devenir un centre implicite,
une référence silencieuse,
quelque chose auquel on revient sans s’en rendre compte.
Comme un guide.
Comme un gourou.
Non pas par intention,
mais parce qu’on lui accorde cette autorité.
Ce n’est pas le mot qui insiste.
C’est le mouvement qui consiste à s’y accrocher, à lui demander de contenir ce qu’il ne peut pas contenir.
Le mot continue de désigner,
là où il n’y a rien à désigner.
Alors vient un moment très simple.
Le mot peut être lâché.
Non pas rejeté, ni critiqué,
mais simplement laissé.
Comme on laisse un outil après usage.
Et dans ce geste, quelque chose se défait.
Pas une illusion qu’il faudrait combattre,
mais un mouvement qui cesse : celui de vouloir saisir, nommer, fixer.
Ce qui restait noué autour du mot se dénoue de lui-même.
Et avec lui, la place qu’il occupait.
Il n’y a plus de centre à suivre.
Plus de mot à préserver.
Il n’y a pas de structure de l’expérience,
si ce n’est pour mieux tenir…


